Guillaume Trichard, Grand Maître du Grand Orient de France : « les francs-maçons, des sentinelles de la République universelle »

Le Grand Maître de l’obédience maçonnique du Grand Orient de France, Guillaume Trichard, était en visite à Maurice et à Rodrigues le mois dernier. Dans une interview accordée au Mauricien, il revient sur la raison d’être de la franc-maçonnerie et s’appesantit sur le fait qu’il s’agit d’un ordre initiatique. Guillaume Trichard souligne également le rôle des francs-maçons dans la société. « Les francs-maçons sont les sentinelles de la République universelle partout », indique-t-il, réaffirmant que les extrémistes, qu’ils soient de gauche ou de droite, sont les principaux adversaires de la franc-maçonnerie.

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Il est rare de voir un Grand Maître du Grand Orient de France (GODF) parcourir des pays de la région. Vous vous déplacez beaucoup, que ce soit à l’intérieur de la France ou dans les départements français d’outre-mer, ainsi que dans les pays environnants. Cela veut-il dire que vous tenez à rencontrer les francs-maçons du GODF à travers le monde ?


Le Grand Orient de France est une fédération de loges. Donc, il est normal que le Grand Maître aille à la rencontre des loges qui composent cette fédération ainsi que les frères et les sœurs membres de ces loges. Le déplacement ne se résume pas à la France hexagonale.

Le GODF est la plus ancienne obédience maçonnique française et l’une des plus anciennes du monde. C’est la première obédience libérale et adogmatique au monde. Elle est composée de 1 400 loges, réparties sur toute la surface du globe. À partir du moment où une obédience est internationale et même internationaliste, le Grand maître a vocation d’aller à la rencontre des frères et des sœurs, de se rendre sur le terrain et de comprendre leurs préoccupations, de saisir les différents enjeux des différents pays où nos loges sont implantées, de voir comment l’obédience peut les soutenir et leur apporter de l’aide dans leur développement, et de rencontrer les décideurs locaux et nationaux pour faire passer un certain nombre de messages. Et, surtout, pour leur expliquer qui nous sommes, ce qu’est la franc-maçonnerie et ce que sont le GODF et le rôle de ces francs-maçons dans la société.

Ensuite, je participe aux conférences publiques organisées par nos loges. Cela a été le cas lors de la conférence publique donnée à la municipalité de Port-Louis. J’ai pu dialoguer et échanger avec les profanes. Je leur ai expliqué ce qu’est un ordre initiatique, un chemin initiatique, ce que veut dire entrer dans une loge et devenir franc-maçon. Ce que cela signifie en termes d’engagements et d’investissements dans la société. Cet exercice permet de casser les idées reçues, les mythes et les légendes sur la franc-maçonnerie, qui ont été nombreux depuis que l’antimaçonnisme s’est développé au XVIIIe siècle.

À l’époque, l’Église catholique considérait que les francs-maçons étaient un danger pour l’autorité qu’elle représentait, d’où la bulle papale de Clément XII en 1738.
L’antimaçonnisme a atteint son apogée durant la Seconde Guerre mondiale et la barbarie nazie. Les francs-maçons ont été arrêtés, emprisonnés, torturés, et, pour certains, déportés. Il y a donc nécessité pour les Grands Maîtres et pour moi d’expliquer ce que nous sommes et de démontrer que tout ce qu’on raconte sur nous est pure invention, est généralement orchestré par les pouvoirs religieux ou politiques qui craignent que notre philosophie, inspirée des Lumières, qui promeut la liberté, l’égalité et la fraternité, fragilise leurs édifices.

Au Grand Orient de France, nous sommes anticléricaux. Nous sommes pour la liberté de conscience. Toutefois, nous déplorons que les religions veuillent imposer un dispositif de règle au-dessus des lois des hommes. L’engagement maçonnique n’est pas opposé à la spiritualité de chacune et de chacun. Lorsqu’on s’engage en maçonnerie, on s’engage sur un chemin initiatique et introspectif et spirituel. Il y a une différence entre la spiritualité et la religiosité.

Vous êtes également un des rares Grands Maîtres du GODF à se rendre à Rodrigues ?


Cela doit faire plus de 20 ans qu’un Grand Maître n’est pas allé à Rodrigues. Donc, ma visite revêt une grande importance. Il est primordial qu’un Grand Maître puisse aller dans des orients où il y a des frères et des sœurs qui sont maçons, parfois de façon difficile. C’est tout l’attachement de l’Obédience que je veux manifester à nos frères de Rodrigues. Je dois procéder à la pose de la première pierre d’un futur temple maçonnique. C’est aussi un symbole fort. Cela ancre la franc-maçonnerie sur cette île.

Pour la première fois, un Mauricien occupe la fonction de Grand Maître adjoint du GODF, qui est à dominance française. Quelle lecture peut-on faire de cette démarche ?
Le Grand Orient de France est né en France au siècle des Lumières. Progressivement, il a implanté ses loges maçonniques dans différents pays, qui ne sont plus la France. Ils ont pu l’être à l’époque coloniale.  Nous sommes implantés dans des orients différents. Nous avons des loges aux États-Unis, une loge à Haïti. Nous avons des triangles en Asie. Nous avons des loges dans les Caraïbes.

J’ai souhaité qu’Amaresh Ramlugan soit le premier Grand Maître adjoint issu de Maurice. Historiquement, c’est la première fois qu’il y a un conseiller de l’ordre mauricien. Lorsque j’ai constitué mon équipe, j’ai pensé à notre frère Amaresh parce que c’est quelqu’un de rigoureux, fraternel et travailleur. Je suis entouré d’un bureau composé de frères et de sœurs avec qui on veut vivre une aventure particulière.
C’est aussi la reconnaissance pour l’implantation d’une dizaine de loges du GODF ici.

Quel regard jetez-vous sur la présence de la GODF à Maurice et dans la région ?
C’est une belle présence. C’est une franc-maçonnerie dynamique. Nous pensons à la première loge instituée à Maurice, La Triple Espérance. Depuis, il y a eu beaucoup d’autres qui, à Maurice, travaillent dans des rites différents. C’est aussi cela la richesse du GODF. Nous ne sommes pas une obédience « mono rite ». Nous avons la possibilité d’offrir aux hommes et aux femmes qui habitent Maurice non seulement de rejoindre des loges mixtes, mais aussi de s’associer à des loges à des rites différents.
Il y a une diversité de chemin initiatique qui fait la richesse de l’obédience. C’est tout à l’image de Maurice. Cela permet une diversité d’approche et un enrichissement culturel lorsque vous travaillez dans des rites différents. Bien évidemment, des approches diffèrent et sont complémentaires, à l’image de la multiculturalité de Maurice.

Faut-il l’autorisation du GODF pour pratiquer l’un ou l’autre rite ?

Il faut savoir que le GODF possède les patentes pour tous les rites. Nous sommes l’obédience qui possède le plus de patentes au monde, entre autres le rite français, le rite écossais ancien et accepté (REAA), le rite écossais rectifié, le Memphis Misraim, le rite français moderne, le rite français moderne rectifié, le rite français philosophique. Nous sommes l’obédience, dans le courant de la franc-maçonnerie libérale et adogmatique, qui a permis l’émergence d’un grand nombre d’obédiences qui travaillent et fonctionnent avec des patentes octroyées par le GODF. Cela montre l’importance d’histoire du GODF et un rappel de notre responsabilité.

Nous disons toujours que le Grand Orient de France est la grande sœur, la plus ancienne et la plus vieille, des obédiences libérales et adogmatiques. En tant que la plus ancienne et la plus vieille, comme une grande sœur, nous avons une responsabilité particulière à jouer vis-à-vis des sœurs, c’est-à-dire des obédiences plus jeunes qui travaillent avec nos patentes, et entretenir de bonnes relations avec des obédiences amies. C’est le rôle du Grand Maître de s’assurer que les liens soient entretenus.

La pratique de tous ces rites ne donne-t-elle pas lieu à une compétition entre les loges ?


Au contraire, cela engendre une complémentarité. Nous avons ce que nous appelons les loges bleues, qui vont jusqu’au grade de maître. Ensuite, pour ceux qui le souhaitent, il y a des juridictions de hauts gradés, qui permettent aux frères et aux sœurs de continuer un chemin initiatique. Cela n’empêche pas quelqu’un qui a commencé son parcours initiatique au rite français de continuer dans des ateliers de perfections au rite écossais ancien, et ainsi de suite. Il y a tellement de profanes à qui nous pouvons ouvrir nos portes. Ce qui fait qu’il n’y a pas de concurrence.

Prenant en considération les loges du GODF à Maurice qui s’élèvent à une dizaine, un Grand Orient de Maurice est-il envisageable ?
Les loges du GODF à Maurice sont très attachées à leur appartenance à leur obédience. L’heure n’est pas à la spéculation sur la création d’une obédience supplémentaire qui serait spécifiquement mauricienne. La richesse du GODF est qu’il compte 1 400 loges réunies autour de principes et de valeurs qui se côtoient, connectées les unes aux autres. Elles participent à l’assemblée annuelle connue comme le convent. On a une fédération de rites qui sont complémentaires. Le fait que GODF puisse être une obédience internationale, le fait qu’elle se sente appartenir à une obédience internationale, tout cela est une richesse. Cela facilite une ouverture sur le monde qui est promue au niveau du GODF.

Le GODF attache une grande importance aux valeurs républicaines et vous parlez de République universelle. Que comprenez-vous par cela ?
Le Grand Orient n’appartient pas à la République française. Nous sommes le Grand Orient du siècle des Lumières. Nous avons une histoire. Lorsqu’en 1773, le Grand Orient prend le nom du Grand Orient de France, cela avait une portée nationale. Depuis, l’obédience a grandi. Les francs-maçons du GODF sont les porteurs d’espérance au-delà de la République nationale.
Le monde est une grande république, chaque nation est une famille. Cette idée du monde comme étant une grande république fondée sur le principe de liberté, d’égalité et de fraternité n’est pas un système politique. Ce sont des principes qui régissent les relations entre les hommes et les femmes. C’est une très belle utopie que les francs-maçons promeuvent. On peut parler de l’universalisme de la République. Nous ne faisons pas de distinction dans le genre humain ni en ce qui concerne la couleur de peau, ni à l’appartenance à une ethnie, à une religion, ou telles orientations sexuelles… Nous sommes intéressés par le genre humain. Ce qui nous permet d’affirmer que nous sommes contre toute sorte de discriminations, fut-elle positive. Nous sommes des adversaires de l’assignation identitaire. Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droit. Ils sont dotés de raison et confiance, et ils agissent les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Pour le moment, c’est un grand idéal, en tenant compte que la fraternité est battue en brèche par ce qui passe dans le monde…
C’est la raison pour laquelle je vous dis que la République universelle est une utopie. C’est là que nous souhaitons aller. Nos idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité ne sont pas des acquis, ils peuvent être menacés à tout moment par l’arrivée de partis populistes, identitaires et de partis d’extrême droite. J’ai souhaité que cette année, au Grand Orient de France, nous travaillions tout au long de l’année sur la dignité humaine parce qu’elle est mise à mal dans beaucoup de pays, y compris en France. C’est le rôle des francs-maçons d’être toujours en alerte sur ces sujets et de travailler sans relâche à améliorer la société.
Lorsque nous nous arrêtons et que nous croyons que tout est acquis, c’est à ce moment-là que nous perdons nos acquis. Il faut être toujours vigilant et être les sentinelles de la République. À la différence de la vigie, la sentinelle surveille et défend. Elle a des armes. Pour nous, ce sont nos mots, nos écrits, nos débats. Les francs-maçons doivent être les sentinelles de la République universelle partout.

Peut-on dire que le principal adversaire de l’esprit républicain est l’extrême droite ?
Les adversaires des idéaux que porte le GODF sont les extrêmes et les extrémistes. Naturellement, l’extrême droite est au bord du pouvoir en France. C’est le premier des adversaires que nous devons combattre. L’assignation identitaire, qui est la marque de fabrique de l’extrême droite et de l’extrême gauche, est une imposture. Elle porte un risque de déflagration pour cette République universelle. Les partis de l’extrême droite et de l’extrême gauche veulent que la République, telle qu’elle est aujourd’hui, vacille et tombe.
Puisque nous sommes des héritiers du siècle des Lumières, nous plaçons la raison et la science au-dessus de tout, et nous devons être extrêmement vigilants. Pour eux, nous sommes des ennemis. Dans tous les pays où l’extrême droite est arrivée au pouvoir, les francs-maçons ont été menacés, et parfois emprisonnés. Je pense au Chili en 1973, lorsque Salvador Allende a été sacrifié à la suite du coup d’État de la junte militaire. Le GODF a été au rendez-vous de l’histoire en accueillant des frères et sœurs réfugiés du Chili. Il ne faut jamais oublier l’histoire. C’est pourquoi nous disons : attention au mirage populiste !

C’est vrai qu’en tant de Grand Maître vous prenez régulièrement position contre tous les extrêmes et les attaques contre les valeurs républicaines sur le plan local et international. Les francs-maçons du GODF à Maurice ont-ils la possibilité de faire de même ? Quel devrait être leur rôle face aux abus des valeurs républicaines ?
Nous avons aujourd’hui un dispositif réglementaire qui permet, si des loges constatent les infractions aux valeurs de la République universelle, que nos loges prennent contact avec le Conseil de l’ordre du GODF. Nous pouvons aisément communiquer avec les médias par voie de presse et interpeller les dirigeants. C’est le rôle du Conseil de l’ordre et du Grand Maître d’accompagner les loges lorsqu’elles sont en difficulté.

Quels sont les grands défis qui intéressent le GODF aujourd’hui ?
Aujourd’hui, nous avons des défis sans précédent. Il y a le changement climatique, qui impacte le monde entier. La violence des ouragans et les phénomènes météorologiques, qui sont les symptômes d’un changement climatique et réchauffement de la planète. Il y a aussi la pollution des océans, de la terre et de l’air, qui engendre beaucoup de morts prématurés ainsi que des migrations climatiques, et qui concerne la survie de l’espèce humaine. Il y a aussi le défi de la quatrième révolution industrielle, celle de l’intelligence artificielle générative, de nanotechnologie, de biotechnologie, etc.

Il est logique que les francs-maçons s’intéressent à tout ce qui peut percuter la vie de leurs contemporains. On peut également parler de la montée de l’intégrisme religieux ; la laïcité et la liberté absolue de conscience sont autant de sujets très importants. L’émergence d’un Sud global, avec les BRICS, fait aussi partie des sujets qui peuvent être débattus dans les loges. Toutefois, il est important de rappeler que le premier travail dans les loges du GODF doit d’abord être un travail initiatique. Le GODF est un ordre initiatique. Nous ne sommes pas une organisation politique. Nous ne sommes pas non plus une association comme les autres. Nous sommes un ordre initiatique dans lequel les francs-maçons travaillent sur eux-mêmes. Si nous voulons travailler pour une société meilleure, il faut que nous soyons meilleurs nous-mêmes.

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