Bingo !!!

Non, nous ne sommes pas dans un club de troisième âge en pleine partie de Bingo. Juste en train d’assister à un nouvel épisode de la telenovela mal écrite et mal jouée de nos partis politiques qui négocient alliance électorale avec des réactions d’enfants gâtés. La veille encore, pourtant, ces partis d’opposition clamaient qu’il y avait péril mortel en la demeure, et qu’il s’agissait ni plus ni moins de sauver notre pays que le réputé institut V-Dem classe cette année non plus comme une démocratie, mais comme une « autocratie électorale ».
Et voilà cette fois que le chef du PTr tente de se tailler avec une part du lion jugée insultante par ses supposés partenaires (alors même que pèse sur lui un procès non encore résolu pour possession de Rs 200 millions dans ses coffre-fort). Voilà que le fils du leader du PMSD se dresse sur ses ergots et semble fricoter avec le gouvernement qu’il dénonçait avec véhémence (alors même que pèse sur lui une affaire non-résolue de mise en danger de la vie d’une automobiliste et de refus de se soumettre à un alcootest, l’an dernier). Voilà que le leader du MMM, lui, se drape dans sa cape d’offensé, alors que pèse sur lui le spectre d’être le dindon de la farce.
Quelle ménagerie…
Le Premier ministre Pravind Jugnauth semblait avoir flairé le coup lorsqu’il déclarait récemment que son véritable adversaire, ce n’est pas l’Opposition, c’est la presse. Sa campagne électorale, les partis de l’Opposition viennent de la lui offrir sur un plateau. Parce que même s’ils se rabibochent après avoir clairement montré qu’ils étaient en dissension sur la répartition du nombre de candidatures électorales, le ver est dans le fruit de la confiance à accorder à une alliance aussi désunie avant même les élections.
Face à cela, d’autres chiffres et nombres rendus publics cette semaine dans la presse sont passés complètement inaperçus, alors que leur côté scandaleux mériterait de nous hérisser. Il est ici question du rapport de l’Audit pour l’année financière 2022-23 déposé à l’Assemblée nationale le 2 avril. Le directeur de l’Audit, Dharamraj Paligadu, n’y a pourtant pas été de main morte, dénonçant sans détours le fait que Rs 178 milliards ont été dépensés pour des projets essentiels non encore réalisés, ce qui « cause harm to the population. » Ainsi, 96% des projets de drains de la National Development Unit attendaient encore d’être mis en œuvre en 2022-23, alors qu’on se noie à chaque pluie. Quelques autres faits relevés parmi des centaines d’autres : les contribuables mauriciens ont injustement payé Rs 49,2 millions pour 162 policiers interdits de leurs fonctions ; les contribuables mauriciens ont aussi payé Rs 2,5 millions pour que notre Haut-commissaire au Mozambique, en fonction depuis juin 2022, passe 11 mois à l’hôtel, avant de s’installer dans une résidence qui lui convienne, louée à 7,000 dollars (environ Rs 325,000) mensuellement, ayant rejeté les propositions pour un logement coûtant entre 3,480 et 5,000 dollars. Etc etc etc, la liste est interminable comme chaque année, la gabegie et le pillage des fonds publics par ceux censés les gérer au mieux sont incessants, exponentiels. Et comme d’habitude, il n’y aura aucune sanction, aucune réparation.
La gouvernance fout le camp sous nos yeux impuissants. La tendance est mondiale. Et par ricochet, c’est aussi l’adhésion qui fout le camp. Dans de nombreux pays, le sentiment de non-légitimité non seulement des gouvernements mais de la représentation politique en général gagne du terrain. Et cela donne des résultats curieux, voire très préoccupants et dangereux.
Une vidéo qui circule ces jours-ci en boucle sur le net montre un couple, en France, qui refuse de se soumettre à un contrôle d’alcoolémie en se déclarant être de la mouvance Citoyens souverains. Le couple oppose à plusieurs reprises aux gendarmes qu’il « ne contracte pas ». Une formule qui découle de l’assertion que la France ne serait pas un État, mais une entreprise privée. Soit un régime illégitime et illégal, avec lequel le couple refuse de discuter.
« Je n’appartiens plus à l’entreprise République française, c’est une société depuis 1947 », vitupère l’homme. « Et vous, vous êtes aussi enregistré à la SEC Washington DC sous un numéro, ce qui fait de vous des mercenaires sur le sol français », dit-il aux gendarmes.
Le mouvement des Citoyens souverains n’est pas totalement nouveau. Il serait né dans les années 1970 aux États Unis au sein de la mouvance survivaliste d’extrême droite, pour manifester son rejet du gouvernement fédéral, perçu comme intrinsèquement oppressif. Ces dernières années, ce mouvement qui conteste donc la légitimité de l’État, voire sa réalité même, s’est propagé dans le monde anglo-saxon et, plus récemment, au Canada, en France et en Allemagne. Avec des adeptes qui se signalent notamment en refusant de souscrire des assurances pour leurs véhicules ou de payer leurs impôts.
Ce couple français, lui, se revendique de la « common law court » ou CLCIFR, organisme qui affirme sur son site Internet qu’il permet « de s’enregistrer légalement en tant qu’être vivant ». Et qui fournit notamment les documents nécessaires pour « revendiquer votre naissance car il y a eu tromperie et manipulation sans votre consentement », mais aussi certificats de mariage, plaque d’immatriculation ou encore une « carte CLC francophone ». Des documents, bien sûr, payants.
Si le mouvement Citoyens souverains est généralement considéré comme une frange de la mouvance complotiste, certains observateurs estiment que cet étiquetage est réducteur. Et que son discours, plus que complotiste, peut être considéré comme un discours de sécession. De refus de reconnaître que l’on fait État, que l’on fait partie d’un collectif régi par des lois.
« Pour les Citoyens souverains, la souveraineté fondamentale repose sur l’individu. C’est une sorte d’hystérisation de l’individualisme », commente Tristan Mendès-France, maître de conférences à l’université Paris Cité, dans le journal Libération.
D’autres observateurs posent la question de savoir s’il ne s’agit que d’une manifestation supplémentaire de l’individualisme croissant de notre époque, ou s’il ne risque pas d’y avoir là un projet plus politique sur le long terme.
Loin de ne plus concerner que quelques cocasses hurluberlus, le mouvement Citoyens souverains, même s’il est pour l’heure marginal, est, en tout cas, considéré comme dangereux par certains pays. Notamment aux États Unis, où l’on met, par exemple, en avant qu’un des adeptes de cette théorie était parmi les organisateurs de l’attentat contre un bâtiment fédéral d’Oklahoma City en 1995, qui a fait 168 morts. En Allemagne, plusieurs actions violentes sont attribuées aux Reichsbürger (Citoyens du Reich), qui se réclament du IIe Reich impérial ou du IIIe Reich nazi et refusent de reconnaître la République fédérale.
En 2014, Tim Delmastro réalisait Freedom from choice, documentaire qui montrait à quel point nos choix quotidiens se limitaient de plus en plus, que ce soit en termes d’argent, d’alimentation, de médias, de médecine. Avec des choix dictés, imposés à mesure que le gouvernement américain se met en collusion avec les grandes compagnies régissant ces secteurs. Dix ans plus tard, ce constat s’est accru et généralisé.
Et la défiance croissante vis-à-vis des gouvernements dits démocratiques risque davantage de déboucher sur des extrêmes, voire une rupture totale du contrat entre citoyens et formations censées les représenter, à mesure que les gouvernements et les partis politiques, un peu partout, bafouent allègrement le bien commun et les règlements qu’ils sont censés représenter.
Mais bon, pourquoi se préoccuper de provoquer ou participer à l’effondrement de la confiance ?
On a mieux à faire.
On joue au Bingo…

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SHENAZ PATEL

Alors, 8, 10, 12, 15, 17, 35, 45 ?
Non, nous ne sommes pas dans un club de troisième âge en train de jouer au Bingo. Juste en train d’assister à un nouvel épisode de la telenovela mal écrite et mal jouée de nos partis politiques qui négocient alliance électorale avec des réactions d’enfants gâtés. Alors que la veille encore, ils clamaient qu’il y avait urgence à sauver notre démocratie. Mais la désaffection vis-à-vis du politique, un peu partout à travers le monde, interpelle sur les risques que cela fait courir à notre capacité à faire État…

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