J’écris depuis que j’ai appris à écrire. Je me suis intéressée au storytelling, à la narration depuis que j’ai lu la Bible pour la première fois vers l’âge de douze ans ; un livre merveilleux avec des histoires à vous couper le souffle. J’ai toujours pensé que ce livre contenait toutes les préfigurations, tous les prototypes et toutes les métaphores de nos propres vies. Les personnages bibliques vivent des aventures humaines et spirituelles incroyables, racontées dans des récits captivants. J’ai compris très jeune que nos vies se reflétaient dans les récits des autres et que cette nourriture-là allait m’alimenter toute ma vie. À travers mes études de théologie, la narration a pris une importance considérable dans ma pensée et dans ma vie.
J’ai toujours écrit des poèmes. C’est mon genre littéraire préféré. Pourquoi n’avoir jamais publié ? J’aurais aimé partager mes écrits sans avoir à passer par ce long processus de publication, énergivore, chronophage, éreintant. Je n’avais probablement pas cette vocation. Rédiger une thèse de plus de 500 pages après sept ou huit ans de recherches, en extraire ensuite un livre pour le grand public, préparer des centaines de programmes de formation pour adultes, donner des cours dans des universités, participer à des conférences internationales, produire des articles et des livres scientifiques, cela a constitué l’essentiel de ma vie d’écrivante pendant des décennies.
Pendant la majeure partie de ma vie, j’ai été engagée sur le front de la formation des adultes et de la recherche qui s’y rattache. Je me suis intéressée à l’andragogie, cette aventure d’apprentissage chez les adultes. Comment apprend un adulte ? De quoi a-t-il besoin et comment utilise-t-il son expérience dans sa propre formation, voilà des questions qui m’ont passionnée. Et au milieu des multiples méthodes, recherches et pratiques dans ce domaine, je revenais toujours à ce qu’on appelle « l’histoire de vie », ou le « récit de vie ». Je pratique moi-même l’écriture d’un journal (journaling) depuis très jeune.
Écrire est impérieux. Une voix intérieure m’y oblige. Souvent je me lève la nuit pour poser sur le papier ou le clavier cette phrase qui m’est venue. Écrire est un acte intime, fort, très personnel. On écrit d’abord pour soi. Il n’y a aucun témoin de ce processus. Est-ce même un processus, dans le sens d’une suite d’événements ordonnés ? Je ne le sais… Je vis souvent l’écriture sous la forme d’éclats épars qui viennent me frapper, à première vue, de manière décousue. Ce sont des miettes, des fragments, des bribes. Il faut souvent des années pour que ces tessons deviennent mosaïques.
Je suis à l’écoute d’une voix en moi, une voix double, une voix familière qui est la mienne, une voix étrangère qui me surprend et me captive. La voix familière résonne avec tout ce que je vis, ce que je sais et ce que je suis. La voix étrangère vient de plus loin et est plus sage que moi. Elle me devance et m’apprend ce que je ne sais pas encore. Elle a l’intuition de ce que j’ignore encore, pour ma plus grande joie. J’apprends d’elle si j’ai l’humilité de l’écouter et la laisser parler à travers moi, sans vouloir interférer.
Il y a cinq ans, j’ai vécu un burn-out. Le terme décrit bien ce qui s’est passé en moi. J’ai dormi et le lendemain, mes fusibles avaient sauté. Mon corps ne répondait plus à mon cerveau. Mon cerveau ne répondait plus à personne. Il vivait sa vie, indépendamment de moi. Il allait son chemin, déraisonnable, égaré, confus, incontrôlable. Il cherchait à résoudre des énigmes secondaires et ne pouvait plus accéder à ses sources primaires. Je n’ai plus lu pendant des années. En tout cas, je ne pouvais plus lire ce qui m’avait habitée et passionnée pendant mes années d’enseignement. Je ne pouvais pas rebrancher mes fusibles.
Une angoisse profonde m’a saisie. Un sentiment de perte irrévocable. Qui étais-je, maintenant que je ne pouvais accéder à mes fichiers intérieurs ? Mon savoir s’était envolé en une nuit. Aujourd’hui encore, je ne peux plus enseigner ce que je possédais sur le bout des doigts et des neurones. Je ne pense pas avoir perdu cette part de moi. Je me plais à penser que cette part de moi s’est réfugiée dans un endroit secret, ignoré même de moi. Bien qu’elle ne soit plus opérationnelle, elle ne se sent pas lésée et continue de m’inspirer. Cela ne signifie pas que je ne sais plus rien de ce que j’ai su. Je le sais différemment. Désormais, ce n’est pas par le cerveau que cette connaissance m’habite mais par mes cellules et mes pores. Je sais que je sais tout ce que j’ai su, mais désormais, je ne peux le transmettre que d’une façon non cérébrale. Dans ce sens, je suis plus fidèle à moi-même aujourd’hui, car j’ai toujours cru que l’on ne pouvait vraiment enseigner qu’avec son cœur, avec l’empathie et l’intuition qui accompagnent cet acte humain si vital.
Avec les années, …oui vous lisez bien… il a fallu des années… j’enseigne à nouveau, mais du cœur d’où jaillit maintenant une écriture simple et qui ne se prend pas au sérieux. Je ne suis pas romancière. J’aurais pu l’être si je m’étais appliquée, il y a longtemps. Je suis poète à ma façon. Je me considère surtout comme un relais de transmission. J’ai eu la chance, le privilège d’apprendre à partir des ruines que la vie laisse derrière elle et de reprendre les fragments de mon histoire. Je souhaite simplement transmettre cette humble sagesse de vie. Je ne respecte probablement pas les formes convenues, ni les règles littéraires. Je ne cherche pas la notoriété, mais j’apprécie quand d’autres humains se reconnaissent dans mes mots, quand ce que j’écris résonne dans d’autres existences, quand ma parole éclaire pour un instant d’autres paysages.
« La voix de Colibri » est une tentative de transmission de ma voix intérieure. Je sais qu’elle n’est pas parfaite et c’est pour cela que je l’aime. Dans les ateliers d’écriture que j’anime, je propose à mes participants d’écrire ce qui leur vient. Cela n’a pas besoin d’être excellent, ni d’être dans un style recherché, ni d’employer des mots savants. L’imperfection de l’écriture est une clé de libération. Se permettre d’écrire des mots, des phrases, des pages, c’est cela qui est important. À tout moment, il nous est donné de rassembler des fragments de notre expérience de vie dans un récit. Pouvoir se le dire à soi-même et parfois le partager à d’autres, voilà ce qui me réjouit le plus. Voilà ce qui peut nous unir.
Le verbe « s’autoriser » vient du latin médiéval auctorizare, de auctor ( « auteur »), de l’ancien français actorisier (« donner autorité à quelque chose, certifier, prouver »). S’autoriser à écrire notre histoire, à le traduire en mots, à en faire un récit partageable, voilà ce qui fait de nous les auteurs authentiques de nos récits de vie. Nous faisons sens avec les morceaux éparpillés de nos vies, avec les pièces de notre puzzle existentiel, à chaque fois que nous devenons l’auteur qui reprend son récit en mains. Il ne s’agit pas seulement de l’acte d’écriture sur papier ou clavier. Cela concerne, avant tout, le récit oral, la parole mémorielle, le chant des mots volants. Cette tradition orale si peu valorisée est le socle de toute culture. Ce qui nous est parvenu en dehors des écrits, ce qui s’est transmis de génération en génération à travers les histoires, les contes et les récits en tous genres habitent notre identité plus profondément parfois que les livres que nous avons lus. Ce que nos mères, nos grands-mères, nos oncles, ce que nos anciens, griots ou poètes de nos familles, nous ont raconté, dans le flux de la vie ordinaire, c’est cela qui nous constitue vraiment. Les mots des livres, les récits littéraires viennent s’y ajouter pour ceux qui en ont le privilège. N’oublions pas que des millions d’êtres humains ne se nourrissent que de la tradition orale. Cela me rappelle Notre Dame et les cathédrales du Moyen-Âge. C’est dans la pierre que le récit s’enchâsse. C’est dans les frises sculptées et les vitraux que se racontent les histoires essentielles pour ceux qui ne savaient pas lire mais qui savaient dire.
Il est toujours question d’identité dans nos récits de vie : qui sommes-nous ou qui voulons-nous être ou qui prétendons-nous être ? Nous laissons parfois de côté des pans entiers de nous-mêmes parce que nous n’incluons pas la totalité des récits originels qui nous portent. Cette question est toujours en moi, brûlante, incandescente, trop souvent incomprise ou emprisonnée dans des carcans trop étroits. Il n’y a jamais un unique récit de nous-mêmes. Notre récit est pluriel. Les récits de nous-mêmes invitent l’inclusion, la capacité d’accepter ce qui apparaît contradictoire, la volonté de ne rien rejeter de ce qui fait notre histoire unique, l’engagement de ne pas céder aux versions simplificatrices qui veulent nous assourdir et nous réduire au silence.
Dire, nous dire, nous dire à nous-mêmes et nous dire aux autres. En se retirant ensuite sur la pointe des pieds ou de la plume.

