DR JIMMY HARMON
L’annonce du décès de Serge Lebrasse le 6 avril 2023 a certainement pris de court tout le monde comme toute disparition d’un être cher à nous. Mais je dirai que dans le cas de Serge Lebrasse, figure publique et emblématique du séga mauricien, au-delà des hommages rendus par convenance, par amitiés sincères ou par exigence protocolaire tant soit peu, notre chanteur, âgé de 92 ans, habitait quelque part l’inconscient collectif mauricien.

L’oraison funèbre créole à Sainte-Anne, Stanley
Le Père Patrick Fabien, officiant lors des funérailles à l’Eglise de Sainte-Anne, Stanley, a – dans ce qu’on pourrait qualifier d’une oraison funèbre « créole » – bien situé la place de Serge Lebrasse dans le patrimoine culturel de notre pays. Le prêtre s’est référé à ce qu’il appelle « trois prophètes » de notre séga national notamment Ti Frer (le premier avec le sega tipik), Lebrasse (le deuxième, héritier de Ti Frer) et Kaya (seggae). Le mot « prophète » est utilisé ici au sens de l’anthropologie chrétienne du terme, c’est-à-dire c’est quelqu’un qui annonce et dénonce. D’où peut-être ce sentiment indescriptible face à sa disparition. Une telle disparition est comme un bout de notre mémoire qui a été enlevé.
Ma rencontre
J’ai eu l’immense plaisir de faire la connaissance du ségatier ou tout simplement de « l’homme » Serge Lebrasse le 4 octobre 2011 en me rendant chez lui dans le cadre d’un entretien de terrain pour mon doctorat sur le Kreol Morisien autour de la thématique ‘heritage language & identity construction’ avec la University of the Western Cape. Serge Lebrasse est venu me confirmer que le lien entre langue et culture est indissociable. La langue n’est pas que communication. Elle est véhicule d’une culture ou des cultures. C’est ainsi que j’ai gardé précieusement depuis, deux CD qu’il m’avait offerts en cadeau après un échange fort riche qu’on a eu ce jour-là en présence de son épouse et quelques autres membres de sa famille. Je ne pouvais ne pas lui demander de me dédicacer la pochette (voir photo). Ce qu’il fit avec grand plaisir. Ce jour-là je saluais tout bas l’homme et ses proches quand je quittais sa demeure.
Sujet de grand intérêt
Des études et des publications sur le séga comme chant ou comme danse abondent. Pour ne citer que quelques-uns on pourrait mentionner les travaux de Daniella Police, les publications de Sedley Assonne, Jacques K. Lee, Colette Le Chartier et Jean Clément Cangy ou plus récemment la thèse de doctorat de Caroline Déodat soutenue en 2016 ayant comme thématique l’identification nationale et / ou communautaire du séga comme une « tradition nationale créole » dans un contexte post colonial multiculturel. La chercheuse Déodat nous dit que la toute première reconnaissance du séga vient avec les premiers balbutiements de notre industrie touristique. Serge Lebrasse fut le premier ségatier à faire des tournées à l’étranger à l’époque dans le cadre de notre politique touristique. Le pays était engagé dans ce qu’on appelait « la pédagogie de l’indépendance », la préparation graduelle du pays vers l’indépendance. Dans sa publication Le Séga … des origines à nos jours (2012), Jean Clément Cangy observe que Serge Lebrasse a composé quelque 200 ségas, « dont certains recèlent une haute résonance sociale » (p.45). Les douze chansons de Serge Lebrasse, versions originales, (1959-1960), Vol 1, dédiées à Philippe Ohsan, l’ancien grand chef d’orchestre de la police, que j’ai réécoutées nous offrent effectivement une photographie sociale de l’ile Maurice durant cette période de grande ébullition sociale et politique. Attardons-nous sur quatre morceaux.
« Mme Euzene » (1959) : Mariage & Démographie
galopante
Cette chanson raconte les soucis d’une mère (Mme Euzene) pour ses filles. Elle est angoissée que ses filles n’aient pas encore pu trouver de « mari ». Elle attend devant le cimetière, tenant dans la main la bouzi rouz (bougie rouge), expression imagée qui voudrait dire attendre avec grande impatience. Les années 1950 virent l’éradication accélérée de la malaria et un fort taux de natalité (3 % par an) depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. La situation devint compliquée pour les familles modestes. Marier sa fille est une façon de soulager la famille économiquement et s’assurer que son enfant ait un avenir. D’ailleurs, cette situation va connaître un peak après l’indépendance avec « les mariages par correspondance ».
« L’Ile Maurice mo zoli pays » (1959) :
Le Suffrage Universel
En écoutant ce deuxième morceau, nous ne pouvons ne pas penser au contexte politique de l’époque. Une succession d’événements crée une grande ébullition politique : création du Parti Mauricien (1955), du Comité d’Action Musulman-CAM (1959), Independent Forward Bloc-IFB (1958); Seewoosagur Ramgoolam devint leader du PTR ; décès de Rozemont (1956), Renganaden Seeneevassen (1958) et Raoul Rivet (1957). Les élections de mars 1959 au suffrage universel, avec le droit de vote aux hommes et femmes indistinctement à l’âge de 21 ans, furent un tournant pour le pays. L’ethnic politics vint gangrener les relations inter-communautaires. La chanson l’Ile Maurice mo zoli pays vint alors rappeler la beauté de notre pays et dit « kot dimoun viv kouma fami » (« les gens vivent dans un esprit de famille ») et le ségatier dit si on émigrait « dan mo lizie, wi dilo va koule » ( « des larmes me viendront aux yeux »).
« Moi mo ene ti creole » (1960) : le discours
anti-colonial…
Cette troisième chanson prend la défense de la langue et la culture créole. À analyser ses paroles, on dira que c’est bien plus qu’une position en faveur de la langue et la culture. Elle est certainement hardie pour l’époque. Mais au fait elle vient dire que « dan dizef poul pa kapav ena ti kanar » (« dans le ventre de la poule on ne peut avoir un caneton ») – ce qui fait que parler créole, dire et affirmer que je suis créole (mo enn ti creole) confirme que ce que je suis est ce qui fait mon identité propre. Le contraire, c’est accepter la déculturation et l’aliénation causées par le colonialisme. C’est dire à quel point les paroles de Serge Lebrasse avaient toute une portée anti-euro centriste. Il rejoint ici les positions indépendantistes de René Noyau et Malcolm de Chazal, qui d’ailleurs prirent la défense du séga dans leurs écrits.
« A cause sa cyclone la » (1960): Carol
Cette quatrième chanson évoque le cyclone Carol, qui fit d’énormes dégâts. Elle dit « zame mo pou blie » ( « jamais je n’oublierai »). Cette chanson montre la vulnérabilité de notre pays à travers l’histoire. Si ailleurs c’est le typhon, les avalanches, l’éruption volcanique, à Maurice par contre c’est le cyclone. La chanson dit comment la maison est devenue « lakordeon » ( « aplatie comme un accordéon ») et la cuisine elle (qui se trouvait à l’extérieur) était devenue « levantay » ( « un éventail »).
R.I.P (Rest In Power)
Avec les multiples dimensions du séga à travers le temps : sega lakot, sega salon, sega tipik, sega tavern, sega lotel, sega lakour, sega dan lari (Cangy, 2012), Serge Lebrasse reste l’exemple du potentiel créateur de tout ségatier.
A Serge pour avoir fait reculer les préjugés, nous vous disons : « Rest in Power (R.I.P) ».
Références
Monique Dinan, Mauritius in the making across the censuses 1846-2000, Nelson Mandela Centre, 2000.
Jean-Clément Cangy, Le Séga Des origines…à nos jours, Ed. Makanbo, 2012.
Caroline Déodat, « Les métamorphoses du pouvoir dans le séga mauricien : de la « danse des Nègres » au patrimoine « créole national » », Recherches en danse, 2015.

