Roger E. Noyau
À l’approche du dernier Noël, le cri de l’enfant a été comme étouffé par le brouhaha politico-médiatique. Les caisses savon se seront installées au-devant de l’étable où naît l’enfant du Dieu humble ; les discours de pré-campagne annoncent l’avènement de pères Noël en tous genres, de Rois Lions, de Sudarshan, de fils de Maharaja ou de King Creole. Est-ce bien la vocation du politique ?
Je ne veux pas juger des intentions des personnes, mais comme nombre de concitoyens de toutes communautés, je fatigue. Je ne souhaite pas généraliser l’affaire et me lancer dans un grand débat d’idées. Je souligne simplement une chose : ce que l’on fait de notre politique est souvent entre les mains des hommes, c’est-à-dire, à une masculinité trop souvent grossière et orgueilleuse ! Les hommes n’auront-ils pas travesti le politique en une politique de zom palab ?!

Aret fer to zom do !
C’est comique. « Politique », au masculin, traduit une haute idée de la gouvernance de la Cité ; le politique, ce sera l’expression de la vertu : justice, courage, prudence et tempérance. Mais lorsque l’on parle de la politique, on parle de politique politicienne, que l’on mesure à coup de bal kouler, de deg briani, de lagam, de kas lerin… Comique : on utilise le masculin pour les valeurs, le féminin pour le ridicule. Comique, vous avez dit ? Cela ne me fait plus rire !
L’ironie tourne ici au cynisme le plus froid, lorsque l’on se rend compte que les dérives politiciennes sont surtout masculines à Maurice, et que l’Assemblée nationale compose de curieux chorals de mâles alpha, mis en « musique » sous les cris stridents d’un zom tapaz.
« Aret fer to fam do ! » Le Kreol Morisien ne s’embarrasse pas de nuances. La femme est palabreuse. Trop souvent, sa voix déraille dans les aigus. La colère est une émotion d’une hystérique, dans le sens littéral de l’hystérie : « maladie de la matrice », ce qui « réduit étymologiquement la santé des femmes à leur utérus et la féminité à un symptôme pathologique souvent associé à la folie » ( voir www.radiofrance.fr. : Aux origines du préjugé sexiste de la femme hystérique ).
Alors, quand un petit garçon sort de ses gonds, il faut vite remettre les points sur les « i » : aret fer to fam, do ! To oule nou met enn zip afler ar twa !? Si toutefois on le traite d’hystérique, on lui adjoint le qualificatif de dife bengal ; jamais on n’interrogera son rapport à sa virilité !
Les Seychellois ont ainsi un temps d’avance sur leurs homologues Mauriciens. Les plus de 30 ans se souviendront du séga Sexy Man de Jean-Marc Volcy, qui se passe de commentaire :
« Sexy mo mari, Sexy mo mari, to enn zom p*t*n. Sexy man, To enn zom de vie. »
Comique, bien comique ! Heureusement, les cours de Justice font la leçon à notre auguste Assemblée. Elles l’ont bien compris : pour calmer le feu de Bengal de ses messieurs, il faut les revêtir d’une robe, et à l’usage, d’une perruque ! Parce que pour faire un bon avocat, il faut parfois arrêter de faire… l’homme !
La punition morale ou la revanche des femmes.
Trêve de sarcasme. Revenons à l’élection de 2014 et à l’épisode Ramgoolam-Soornack, qui contribua à faire sortir l’autoproclamé Roi Lion de la caverne du pouvoir. Le réservoir de voix féminines outrées du comportement de « move garson » avait nourri un sentiment de rejet à l’égard du Golden Boy, et promu un style de gouvernance plus classique, avec le vieux sage SAJ et son fils « hardworker », propre sur lui, peu people et surtout…respectueux des femmes.
Feu Anerood l’avait-il compris ? Ces dames jetteraient leur dévolu sur une leader certes plus lisse, mais fidèle, mari tranquille pour la ménagère de plus de quarante ans, gendre idéal pour les grand-mères fatiguées des frasques du précédent PM.
SAJ avait donc fait campagne non pas avec du pain et des jeux, mais avec dilo ek… moralité : de l’eau qui coule dans nos tuyaux, un serrage de vis contre la drogue et le … jeu. De quoi faire mentir l’adage « moralite na pa ranpli vant » !
On aurait tort de penser que l’élection de 2014 s’est jouée sur les bread and butter issues. La lame de fond était mue d’une énergie toute féminine : celle de la punition morale.
Le style est supérieur aux programmes.
On peut être sûr d’une chose : les mesures bread and butter ne retiennent pas les cerveaux, qui s’en vont loin de côtes à la recherche de méritocratie, d’une politique propre, moins racialisée et castéisée. Pour que l’ascenseur social mauricien ne se résume pas à l’impression d’un billet aller pour l’étranger, les promesses de cadeaux ne suffisent plus. Les récentes prises de paroles du CEO du groupe ENL, Gilbert Espitalier-Noël nous interpellent : les aides financières et les augmentations de salaires ne retiennent pas nos talents ! Ceux qui choisissent de rester à Maurice sont davantage motivés par la question du sens et du rêve ! (Voir l’interview du 30 novembre 2023 sur le Wake up show de R1, Gilbert Espitalier-Noël souhaite un plan national pour retenir la main d’œuvre mauricienne)
Le Mauricien ne vit pas que de pain ; il a besoin d’une parole inspirante, d’un discours raisonnable et courageux, mais plus que d’un discours, il a soif d’exemplarité. Il est prêt aux sacrifices ; il est prêt à se serrer la ceinture pour l’avenir de ses enfants, de l’île Maurice et de la planète. Il n’est pas ce court-termiste avide de bouts en tous genres. Il attend autre chose. Le changement n’est une question de programme. C’est une question de style.
Or nos hommes politiques sont devenus des Pères Noël qui s’agitent sur le traineau des aides sociales. À quand une Mère Réelle, qui sache se taire, se mettre à l’écoute de la population, entendre les préoccupations de ses enfants ? Nous contenterons-nous d’une patrie paternaliste, condescendante et infantilisante – a nation of mansplainers ? – ou souhaiterons-nous une matrie réaliste et courageuse, qui fasse grandir ses citoyens comme des adultes libres et raisonnables ?
Je suis un homme d’un certain âge. J’ai longtemps cultivé une méfiance à l’égard des féministes, d’une part convaincu que les hommes n’ont pas le monopole de l’abus de pouvoir, d’autre part peu crédule quant aux lieux communs « essentialistes », du genre : « le féminin c’est la douceur », ou « le masculin, la force »… Les valeurs n’ont pas de genre en soi. Mais il y a bien une manière de revêtir un projet politique, comme un style et une classe, qui se passent de paroles. La démarche de Sonia Gandhi parle d’elle-même ; elle n’a pas besoin de tap lestoma !
La femme providentielle ?
Et pourtant, il y a des mythes qui ont la dent dure : celui de l’homme providentiel, du héros messianique. Comment le comprendre ? Ce n’est pas le lieu de se lancer dans une anthropologie de comptoir. Mais je crois pour ma part que le Religieux y est pour beaucoup : nos clergés ont réservé l’espace sacré à la pureté des hommes (et oui, eux ne seraient pas « souillés » par des règles ?!). Ainsi, le salut politique, lui aussi, ne pourrait venir que d’un homme…C’est un lourd héritage.
Dans un article du 24 août 2020 dans le sillage du Wakashio (voir The making of a hero, dans Week-End), l’éditorialiste Shenaz Patel voyait en Bruneau Laurette l’incarnation de ce phénomène et nous mettait en garde :
« Il importe que Bruneau Laurette sache gérer ce nouveau « pouvoir ». Il importe que la population mauricienne, tout en reconnaissant l’apport décisif de cet homme, sache ne pas en faire un nouveau messie et continue à affirmer sa part dans la réflexion, la prise de décision et l’action, comme elle s’est montré à elle-même qu’elle pouvait le faire ces dernières semaines à Mahébourg. »
Décision, réflexion, action. Shenaz Patel concluait ainsi son article :
« A Mahébourg justement, vendredi dernier, Dominique Veerasamy, dont le mari, Kistna, est pêcheur, a eu ces mots très forts face aux agents du gouvernement venus afficher leurs drapeaux orange: « Pena politik-la ! Met pavion Moris ! Lager pour Mahebourg, lager pou nou drwa, lager pou nou liberte ! » Nous, elle a dit nous… »
Et si le charisme féminin était celui-là : la capacité à faire naître le « nous » dans une société ?
Et si le prochain grand Mauricien était une femme ?

