Ce matin, j’ai râlé.
Mon café avait refroidi pendant que je m’occupais de deux ou trois petites choses. Il était aussi un peu trop amer — quelques grains en trop, sans doute.
J’ai râlé encore l’après-midi, en rentrant du travail. À peine la porte passée, il fallait déjà lancer le dîner, puis ressortir marcher pour m’accorder ce moment nécessaire après une journée bien trop matinale… déjà bien remplie.
Et puis, j’ai eu envie de râler une fois de plus : le bruit des notifications, les messages, les appels qui s’enchaînent, les klaxons, les sollicitations… tout semblait devenir de trop.
Bref.
Juste de petites contrariétés qui, mises l’une à la suite de l’autre, finissent par occuper tout l’espace. Par tout envahir.
Bref. Rien d’inhabituel.
Et pourtant.
La vie ne se résume heureusement pas à ces détails encombrants là. Il suffit parfois de déplacer le regard.
Pas sur le monde qu’on se construit.
Pas sur ce qui gravite autour de nos préoccupations immédiates.
Pas non plus sur ce qu’on pense maîtriser.
Mais sur un autre monde. Sur le monde.
Plus vaste. Plus brutal. Plus instable.
Celui des guerres, par exemple. Celles qui grondent, notamment au Moyen-Orient, et qui emportent des vies innocentes.
Des enfants qui meurent.
Des personnes qui survivent dans des conditions inhumaines.
Les guerres ne restent jamais confinées derrière des frontières. Elles ne se font pas qu’entre un nombre restreint de dangereux ennemis.
Elles débordent. Elles se diffusent autrement.
Elles inquiètent, elles déstabilisent.
Elles finissent toujours par nous toucher, même de loin :
dans les prix qui augmentent,
dans les incertitudes qui s’installent,
dans les regards inquiets,
dans les silences tendus.
Alors, face à cette réalité, nos râleries paraissent bien dérisoires.
Fragiles. Inutiles presque.
Profondément secondaires.
Mais il n’y a pas que la guerre pour remettre les choses à leur place.
Il y a aussi les maladies graves.
Celles qui menacent la vie. Celles qui font entrevoir la mort.
Elles s’invitent sans prévenir. Elles s’en prennent au corps qui lâche, doucement ou brutalement.
La peur s’installe. Le doute s’insinue. On vacille, mais on s’accroche.
Une forme de fragilité se lit dans les regards. Une forme de vulnérabilité se devine dans les gestes.
Et un jour, une question légitime surgit : et si tout s’arrêtait ?
Et si, pour lui, pour elle, c’était la dernière fois ? Le dernier mot. Le dernier sourire. La dernière caresse. Le dernier regard. Le dernier… souffle.
Cette réalité-là est terrible, désarmante, parfois même révoltante.
Et pourtant, au milieu de tout cela, il y a cette chose incompréhensible qui s’infiltre sans qu’on s’en rende vraiment compte.
Il s’agit de l’espérance.
Cette espérance qui nous relie les uns aux autres et qui nous rattache à la vie.
Cette espérance qui permet de continuer, d’accepter et de survivre à l’épreuve.
Cette espérance qui ne nie pas la réalité et qui ne voile pas le chagrin.
C’est celle-là même qui fait tenir les malades même si cela devient chaque jour plus dur. Même lorsque le corps ou l’esprit disent : « Stop ! Ça suffit ! »
Le refus d’abandonner et le désir de vivre sont exemplaires ; ils se nourrissent avant tout de l’amour des proches.
Cette espérance, d’une manière presque irréelle, permet même à la joie et à la paix d’avoir leur place dans un moment qui semble pourtant insupportable.
Et on s’accroche.
Pas à une promesse de miracle, non.
À la vie, simplement.
À ce qui est autour. À ceux qui sont là et resteront.
Dans ces moments-là, tout se dépouille.
Il ne reste plus que l’essentiel.
Respirer. Être là.
Aimer. Respirer. Se battre.
Respirer. Encore. Toujours.
Et recommencer, chaque jour.
Et autour, il y a ceux qui donnent sans compter : leur temps, leur énergie, leur douceur, leur tendresse.
Ceux qui tiennent debout pour deux, parfois pour dix.
Ceux qui accompagnent, même quand ils savent ce qui les attend.
Parce qu’au fond, ils ne sont pas crédules. Ils savent. Ils espèrent seulement. Ils veulent y croire encore. Juste encore un peu.
Ils savent qu’il y a une limite.
Cette limite est là où l’amour ne suffit plus à retenir quelqu’un et où la volonté, aussi forte soit-elle, ne peut plus lutter.
Et face à cela, il n’y a plus rien à comprendre. Il ne reste qu’à accepter.
Il ne reste plus qu’à se rendre à l’évidence — cruelle, peut-être : on est impuissant.
Alors, mon café peut bien refroidir. Les notifications et les appels peuvent bien submerger.
Ces petites contrariétés passeront toujours. Elles ne font que passer.
Mon regard se porte plutôt sur ceux qui habitent les pays en guerre. Que signifie vivre, pour eux ?
Et que signifie vivre pour ceux qui sont condamnés par la maladie ?
Alors on a le devoir de se souvenir. De garder en mémoire les visages, les gestes, les instants.
Parce qu’au bout de tout, il ne reste que l’essentiel.
Il reste ce qu’on a aimé.
Ce qu’on a donné.
Ce qu’on a partagé.
Et au bout de tout, il ne reste rien d’autre :
que ce qui reste.

