- Ragini Rungen (Lakaz A) : « J’ai peur que certains parents ne sombrent dans la dépression et ne deviennent suicidaires »
Le coup d’envoi des activités, marquant les 40 ans d’existence du Groupe A de Cassis a été donné la semaine dernière. L’évêque de Port-Louis, Mgr Jean Michaël Durhône, est venu pour la circonstance, à la rencontre de parents de toxicomanes; usagers actifs et anciens de substances illicites, ainsi que du personnel de Lakaz A. Après avoir écouté témoignages et cris du cœur des uns et des autres, il a déclaré être « extrêmement conscient de toute la détresse qui prévaut, actuellement, dans notre société. Tou fami ape soufer. Sirtou bann zanfan ! Le nombre croissant de délits violents en atteste. Sak zour, zournal ek media fer eko insidan kot zanfan ena pe tir kouto dan lekol, lor lagar ou dan lakaz. Tout cela est la somme d’une situation qui requiert des actions et mesures urgentes et efficaces. À notre niveau, au sein du diocèse, nous avons entamé des programmes et des projets, au sein de la société, de la communauté, de nos paroisses, ainsi que par le biais des centres comme Lakaz A mais aussi le Centre d’Accueil de Terre-Rouge (CaTR) afin d’avoir davantage de proximité avec les familles touchées et en difficulté. »Lakaz A est la structure d’accueil, d’écoute et d’encadrement du Groupe A de Cassis. « Dans les années 80, Cadress et Ragini et moi-même étions au quotidien dans les rues de la capitale, accostant les toxicomanes de l’époque. Nou ti pe amenn zot pou koz ek zot, ekout zot ek sey donn zot enn soutien… À l’époque, ces jeunes devenaient esclaves du Brown Sugar. Les citadins et habitants des quartiers – qui nous voyaient régulièrement – nous reprochaient de ‘soutire’ ces accros aux substances. Il en a fallu du temps pour expliquer que notre démarche, ce n’était pas de ‘soutire’ qui que ce soit, mais de tendre la main. »
Eddy Begue, président du Groupe A de Cassis, auteur de ces propos, souligne que : « déjà, nous étions conscients qu’autour des usagers de Brown Sugar, il se jouait des drames au sein de leurs familles. Nous réalisions qu’il y aurait un travail à faire, de ce côté. Mais ce n’était pas aussi violent et brutal comme la situation l’est de nos jours… Ces toxicomanes de cette époque ne s’en prenaient pas à leurs parents ! Zordi, piti pe bat mama, papa san okenn sentima ni regre ! »
« Combat de toute la nation ! »
Mgr Durhône renchérit : « rien qu’à Lakaz A, je sais que vous avez organisé des enterrements de nombreux patients, des hommes et des femmes rejetés par leurs familles. Et c’est vous qui vous êtes substitués à cet entourage. Que ce soit durant la maladie et la mort… C’est un travail formidable que vous abattez tous, ici, animateurs, bénévoles, parents et jeunes ! Il y a tant de souffrances partout ! Quand je vois la quantité de personnes qui sont des sans-abris, les travailleuses du sexe, les décès par overdose, les parents qui enterrent leurs enfants… C’est une situation qui requiert toute notre attention. Pas seulement au diocèse, mais de toute la nation mauricienne. »
L’évêque de Port-Louis a expliqué que « c’est un combat de tous les jours où le gouvernement, nous, au sein de l’Église, toutes les communautés, la société civile, les ONG et les citoyens devons joindre nos efforts. » Il a aussi évoqué la récente publication du Master Plan on Drugs 2026-30. « Se enn dokiman bien interesan ki paret ena boukou fason pou atak problem ladrog dan nou pei ! Et avec la NADC, j’espère que des actions concrètes seront prises en temps et lieu pour soulager ces familles en détresse », estime-t-il.Jean Michaël Durhône confie qu’il s’était engagé auprès de la société et auprès des familles déchirées par les fléaux sociaux au tout début de son parcours de religieux. Eddy Begué devait d’ailleurs, lui remettre une photo-souvenir de cette époque, prise notamment lors de l’ouverture de Lakaz A en 2006. « Ou ti ankor bien zenn, mo rapel bien ! Me ou ti deza ena sa langazman enver bann seki pe pli soufer », devait se remémorer Eddy Begué.
Le président de Lakaz A a profité de l’occasion pour réitérer l’invitation des membres responsables du centre pour que « vous vous soyez plus près de nous, surtout de nos bénéficiaires. Je sais que vous êtes déjà venus à la rencontre des parents lors de nos week-ends résidentiels SEL (Solidarité Epanouissement Liberation) au Foyer Fiat et que vous avez même pleuré avec eux quand ils ont évoqué leurs souffrances quotidiennes. »Pour l’évêque de Port-Louis, « l’urgence se situe au niveau de nos enfants. Zordi zour, bann zanfan pe tro soufer. Leker bann mama pe plore. Seki dan prizon ena zot soufrans osi. Toutes les familles passent par des difficultés insoutenables. » Jean Michaël Durhône devait s’appesantir sur « les grands dangers qui guettent nos enfants, qui sont des proies vulnérables pour les trafiquants ». Cela avant d’affirmer : « nous avons une mission. Le rôle de l’Église, ce n’est pas uniquement d’être aux côtés de ceux qui sont dans le besoin. Nous avons aussi une responsabilité d’agir, d’aider, avec le coup de main de tous les acteurs dans la lutte, pour changer la donne. »Eddy Begué a salué le soutien de l’Église catholique dans le combat contre les drogues et, dans le même souffle, « une personnalité qui, à nos débuts, nous a énormément aidés. Cassam Uteem. Il était lord-maire, à l’époque, et avait décidé de verser tout son salaire pour la cause. Grâce à lui, nous allions prendre des médicaments et autres pour les accueillir à l’époque ».
Il en a profité pour lancer un appel à « la solidarité légendaire des Mauriciens. Certes, le diocèse nous donne un grand coup de main pour opérer Lakaz A. Mais pour soutenir ses prestations, et aider davantage de personnes dans le besoin – toxicomanes, SDF, travailleuses du sexe, et autres marginaux rejetés de la société, nous avons besoin de financement. Nous espérons que notre appel sera entendu. À ce jour, nous ne pouvons employer des professionnels pour que nos prestations soient optimales. Me nou kone ki ena boukou latant ek demann. Valeur du jour, nous ne pouvons pas employer des professionnels. Et ce, malgré notre ambition d’offrir les meilleurs services à ceux qui en ont besoin. »
« Move mama… »
D’autres membres et bénéficiaires de Lakaz A ont également apporté leurs témoignages à cette occasion. Ainsi, Anne Marie, mère de trois garçons, dont le benjamin est devenu un accro aux substances.
Animatrice de l’ACE (Action Catholique des Enfants), elle a mis l’accent sur comment « nombre de mes proches et membres de notre famille n’ont pas hésité à me faire des reproches… Inn dir mwa to okip zanfan lezot, me seki pou twa, tonn delese… Ala rezilta ! J’ai été qualifiée de mauvaise mère, de négligente ! »
Elle raconte que « évidemment, j’ai eu de grands moments de faiblesse. J’ai voulu tout arrêter… Quand j’ai rejoint le groupe de parents de Lakaz A, j’ai découvert qu’il y a d’autres parents comme moi… voire ceux qui sont dans des situations pires que la mienne ! Monn pran kouraz, monn releve… »Siven, un SDF et accueilli de longue date de Lakaz A, a lui aussi témoigné de son parcours. Il a relaté comment, durant sa descente aux enfers, quand il était accro au Brown Sugar. « Mo ti pe kokin ek kouyonn tou dimounn. Nanye pa ti inportan a par mo doz. Monn konn tou ! Imiliasyon, reze, bate… Mais quand je suis venu à Lakaz A et que j’ai reçu l’aide des uns et des autres, j’ai repris espoir. Ici, c’est ma famille désormais. Si mo pa vinn isi, enn sel zour, zot koumans rod mwa… Ek momem mo pa santi mwa normal si mo pa vinn isi », fera-t-il comprendre.Eddy Begué souligne que « Lakaz A a évolué, au fil des années. Outre l’accueil et l’écoute, nous avons aussi les groupes SEL, pour les parents des toxicomanes, qui y apprennent à se reprendre en mains; CAZ Ado, pour les jeunes issus de tous les milieux et qui se retrouvent souvent dans des circonstances de vulnérabilité; les Zanfan Beni, soit des enfants dont les parents sont des toxicomanes ou ont d’autres problèmes de cet ordre, ou se trouvent en prison. » Pour sa part, Mario Maderbux, coordinateur de ce département, a brossé un rapide tableau de la prise en charge de ces jeunes; un projet qui dure depuis déjà une vingtaine d’années. « Nou fier nou bann zanfan ! Ena ki pe etidie a letranze ek ena kapav pe rant pret… Ce sont des enfants dont certains n’allaient pas à l’école ; d’autres qui ne mangeaient pas à leur faim… Nous n’avons jamais cessé de les prendre en charge. Le projet continue sur une base régulière. Et de nos jours, nous avons beaucoup plus d’enfants en difficulté. »

