Pendant longtemps, parler du chômage à Maurice revenait essentiellement à compter le nombre de personnes sans emploi. Plus le taux diminuait, plus on considérait que l’économie se portait bien ; plus il augmentait, plus l’inquiétude grandissait. Aujourd’hui, cependant, cette lecture devient insuffisante. Les chiffres publiés récemment par Statistics Mauritius montrent effectivement une amélioration : le taux de chômage est passé de 6% à 5,7% entre 2024 et 2025. Cela représente environ 1,400 personnes de moins au chômage, alors que 6,700 emplois supplémentaires ont été créés.
À première vue, le constat est encourageant. Le pays semble poursuivre sa reprise économique et le marché du travail paraît retrouver progressivement une certaine stabilité. Mais comme souvent avec les statistiques, les chiffres bruts racontent une histoire, tandis que leur lecture attentive en raconte une autre.
Car derrière cette légère baisse du chômage se dessine une évolution plus profonde : à Maurice, le problème n’est plus seulement de trouver du travail ; il devient aussi de trouver un travail adapté, stable, correctement rémunéré et offrant des perspectives d’avenir.
Une amélioration qui cache une autre réalité
Le nombre officiel de chômeurs s’établit aujourd’hui à 33,500 personnes. Pourtant, ce chiffre ne représente qu’une partie du problème. Car il existe une population moins visible qui ne figure pas toujours dans les indicateurs classiques.
Il y a ceux qui souhaiteraient travailler davantage mais qui ne trouvent que des emplois à temps réduit. Il y a ceux qui recherchent un emploi depuis longtemps et finissent par perdre espoir. D’autres encore cessent simplement leurs recherches parce qu’ils pensent qu’aucun poste ne correspond à leur profil ou à leurs attentes.
Lorsqu’on additionne ces situations, Statistics Mauritius estime que près de 94,400 personnes connaissent une forme de fragilité sur le marché du travail.
Ce chiffre est important parce qu’il montre que le chômage moderne n’est plus uniquement l’absence totale d’emploi. Il peut également prendre la forme d’un travail insuffisant, d’une carrière bloquée ou d’une inadéquation entre les compétences d’une personne et les tâches qu’elle exerce. Autrement dit, quelqu’un peut être considéré comme employé dans les statistiques, tout en ayant le sentiment réel de vivre une situation professionnelle précaire.
Les femmes continuent de porter une part importante de cette réalité
Les chiffres du chômage à Maurice possèdent également un visage très marqué : celui des femmes. En 2025, près de 6 personnes au chômage sur 10 sont des femmes. Elles sont 19,400 à être sans emploi contre 14,100 hommes. Même si leur situation s’est améliorée au cours des dernières années et qu’elles ont largement contribué à la progression globale de l’emploi en 2025, les difficultés demeurent nombreuses.
La réalité est, parfois, plus compliquée qu’une simple question d’accès à un poste. Lorsqu’une femme quitte temporairement le marché du travail pour des raisons familiales, pour s’occuper des enfants ou de parents âgés, le retour vers une activité professionnelle devient souvent plus difficile.
Les statistiques montrent d’ailleurs qu’une femme au chômage reste sans emploi plus longtemps qu’un homme. En moyenne, cette période atteint 13 mois contre 8 pour les hommes. Derrière ces chiffres se trouvent souvent des situations humaines bien réelles : des parcours interrompus, des projets mis en attente ou des choix imposés davantage que réellement décidés.
Les jeunes : entre diplômes, attentes et désillusion
Le point probablement le plus préoccupant concerne, toutefois, les jeunes.
Près d’un jeune actif sur 5 est aujourd’hui au chômage à Maurice. Plus frappant encore, même si le nombre total de jeunes sans emploi est resté relativement stable, le taux de chômage des jeunes a légèrement augmenté. Ce phénomène traduit une difficulté particulière au moment de l’entrée dans la vie professionnelle. Il y a quelques décennies, obtenir un diplôme était souvent considéré comme une garantie presque naturelle d’intégration professionnelle. Aujourd’hui, cette équation n’est plus aussi automatique.
Les jeunes Mauriciens sont généralement plus diplômés que les générations précédentes, plus connectés au monde et davantage exposés à des modèles internationaux. En retour, leurs attentes évoluent aussi. Ils recherchent non seulement une rémunération, mais aussi une qualité de vie, une progression professionnelle, une certaine reconnaissance et parfois davantage de flexibilité.
Dans le même temps, les entreprises évoquent régulièrement des difficultés à trouver certains profils adaptés à leurs besoins. Entre les attentes des uns et celles des autres, semble s’installer une forme de décalage.
Une économie mauricienne qui a profondément changé
Le monde du travail mauricien lui-même n’est plus celui d’il y a 10 ou 15 ans. L’agriculture et une partie du secteur manufacturier continuent progressivement à perdre du terrain, tandis que les services prennent une place de plus en plus importante dans l’économie.
Aujourd’hui, près de 3 travailleurs sur 4 exercent dans le secteur tertiaire. Cela comprend notamment le tourisme, les services financiers, le commerce, les technologies, l’éducation ou encore les services de santé. Cette transformation accompagne naturellement l’évolution d’une économie moderne, mais elle apporte aussi de nouvelles vulnérabilités.
Une baisse des arrivées touristiques, une crise internationale, une hausse importante des coûts ou un ralentissement économique mondial peuvent avoir des conséquences immédiates sur des milliers d’emplois.
Avoir un emploi ne signifie pas toujours vivre confortablement
L’autre changement silencieux concerne la qualité même de l’emploi. Le salaire moyen mensuel des employés atteint aujourd’hui environ Rs 37,200, mais le revenu médian reste autour de Rs 28,000, ce qui signifie concrètement qu’une grande partie des salariés gagne moins que ce montant.
À cela, viennent s’ajouter l’augmentation du coût de la vie, les dépenses liées au logement, aux transports, à l’éducation ou aux charges familiales. Ainsi, apparaît une réalité nouvelle : celle de personnes qui travaillent quotidiennement, disposent d’un emploi, mais qui continuent malgré tout à ressentir une forme d’insécurité économique.
Le nouveau visage du chômage mauricien
Le chômage mauricien ne ressemble plus totalement à celui d’autrefois. Il peut prendre aujourd’hui le visage d’un jeune diplômé qui attend sa première opportunité. Celui d’une mère tentant de reprendre une activité après plusieurs années d’absence. Celui d’un salarié qualifié travaillant dans un poste très inférieur à ses compétences. Ou encore celui d’une personne qui enchaîne des emplois précaires sans véritable stabilité.
Le pays semble progressivement sortir d’une période où la grande question était simplement : combien d’emplois créons-nous ?
Une autre interrogation apparaît désormais : quels emplois créons-nous, pour qui, avec quelles perspectives et quelle qualité de vie ? C’est probablement là que se trouve aujourd’hui le véritable défi du marché du travail mauricien.
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Travailleurs étrangers à Maurice : une main-d’œuvre devenue indispensable
· Comment expliquer qu’un pays comptant encore des milliers de chômeurs fasse appel à autant de travailleurs étrangers ?
Lorsqu’on parle du chômage à Maurice, les regards se tournent généralement vers les statistiques officielles concernant les Mauriciens. Pourtant, une autre réalité, beaucoup moins visible mais devenue essentielle à l’économie, mérite aussi l’attention : celle des travailleurs étrangers.
Car pendant que Maurice compte encore 33,500 chômeurs en 2025, le pays continue parallèlement à faire appel à une importante main-d’œuvre venue de l’étranger. Selon des données officielles communiquées au Parlement, Maurice comptait 61,076 travailleurs étrangers en situation régulière en 2025, dont 47,678 détenteurs de permis de travail (Work Permits) et 13,398 détenteurs d’Occupation Permits.
Parmi eux, 12,057 sont des professionnels qualifiés, alors que cette population provient essentiellement de quatre pays : l’Inde (16,049), le Népal (12,811), Madagascar (9,189) et le Bangladesh (7,449), représentant à eux seuls environ 95% de cette main-d’œuvre étrangère.
Le phénomène en progression rapide
Le phénomène est également en progression rapide. En octobre 2023, Maurice comptait environ 37,768 titulaires de permis de travail, contre près de 48,000 deux ans plus tard.
Cette présence est particulièrement visible dans les secteurs de la construction, du textile, de l’industrie manufacturière, de certaines activités de production ou encore dans certains métiers liés à l’hôtellerie. Pour les employeurs, les raisons avancées sont souvent les mêmes : difficultés de recrutement local, manque de candidats pour certains métiers physiquement exigeants ou horaires jugés contraignants.
Mais cette réalité soulève aussi des questions. Comment expliquer qu’un pays comptant encore des milliers de chômeurs fasse appel à autant de travailleurs étrangers ? Pour les économistes, il ne s’agit pas toujours d’une concurrence directe entre travailleurs mauriciens et étrangers. Le problème se situe souvent au niveau des compétences recherchées, des conditions de travail ou encore de l’attractivité de certains métiers.
Au-delà des chiffres, une interrogation plus profonde apparaît désormais : Maurice forme-t-elle suffisamment sa propre main-d’œuvre pour répondre aux besoins futurs de son économie, ou devient-elle progressivement dépendante d’une main-d’œuvre venue d’ailleurs ?

