Récemment de passage à Maurice où il logeait dans un pavillon à Flic-en-Flac, Iréné Barahira, 51 ans, fils d’Agathe Uwilingiyimana, Première ministre assasinée du Rwanda offre, à travers son témoignage une plongée bouleversante dans la mémoire du génocide rwandais de 1994 qui a tué ses parents et fait plus de 800 000 morts en 100 jours. Marqué à jamais par ce drame, le fils de ministre devenu, comme ses frères et sœur, exilé en Suisse, nous livre son histoire avec une profonde émotion.
Iréné Barahira est le fils d’une figure historique majeure du Rwanda. Sa mère, Agathe Uwilingiyimana, fut la première femme à occuper le poste de Première ministre du pays. Le 7 avril 1994, dès les premières heures du génocide, elle est brutalement assassinée par la garde présidentielle. Son époux subit le même sort. Iréné et sa fratrie assistent impuissants au chaos. Ils échappent de justesse à la mort grâce à la protection des Casques bleus et des diplomates. Et très vite exilés en Suisse.
C’est à Flic-en-Flac, dans le pavillon d’un de ses amis, installé en Suisse, que nous le rencontrons. Malgré le douloureux souvenir qui l’habite et les traumatismes d’une jeunesse brisée, il accepte de nous livrer son témoignage.Pendant son récit, le regard d’Iréné Barahira se perd parfois dans le vide. Pourtant, sa voix reste ferme et déterminée. Après avoir partagé son histoire avec des médias suisses et français, il continue de témoigner pour que le monde n’oublie jamais l’horreur du génocide.
Avant le drame, Iréné Barahira a 18 ans. Il est lycéen et rêve de devenir assistant social. « Ma famille vivait une vie heureuse à Kigali dans une grande maison officielle. Mon père, 43 ans, était professeur de droit à l’université. Et ma mère, Agathe Uwiringiyimana, 41 ans, était la Première ministre du pays. Ma sœur, Marie-Christine, avait 16 ans, et mes frères Christian, Michel et Théo avaient 14 ans, 5 ans et 3 ans respectivement. Nous avions du personnel de maison et jouissions d’une vie aisée. En raison des fonctions de notre mère, onze Casques bleus belges assuraient notre protection », confie t-il. Lors des déplacements officiels, les enfants voyageaient beaucoup à travers le pays. Une enfance dorée qui sera fauchée en plein vol.
Le matin où tout bascule
Le 6 avril 1994, l’avion présidentiel est abattu. Le lendemain matin, le chaos s’installe. La maison familiale est attaquée par des militaires. Les onze gardes belges sont capturés et lâchement tués. Les parents d’Iréné sont emmenés de force. Aujourd’hui encore, les enfants ignorent où se trouvent leurs corps et comment ils ont été exécutés.
Ce jour-là, Iréné et ses quatre frères et sœurs sont sauvés par des voisins courageux qui les cachent. « Nos parents voulaient s’assurer qu’on soit en sécurité », dit-il. Malgré leur jeune âge, les enfants comprennent la gravité de la situation et gardent un calme héroïque. « Mes frères et sœurs avaient compris ce qui se passait et ils sont restés calmes », poursuit-il. Cet événement dramatique marqua le début du génocide des Tutsi et le massacre des Hutus qui durera trois longs mois.
Traqués parce qu’ils sont les enfants de la Première ministre, les cinq frères et sœurs doivent fuir. « Du 7 au 11 avril, nous parvenons à nous cacher dans un hôtel de Kigali, au milieu de la terreur. Puis, profitant de l’évacuation des ressortissants étrangers, nous sommes exfiltrés vers l’Europe. Cela s’est passé très vite pour nous », raconte Iréné. Ainsi, après l’horreur, les cinq enfants sont rapatriés en Suisse. « Le 12 avril 1994, à 12h45, l’avion s’est posé à Genève. Nous arrivons d’abord à Lausanne, dans un centre pour demandeurs d’asile très peuplé, au milieu de réfugiés bosniaques, sri-lankais et angolais. C’est en Suisse que nous avons appris la mort officielle de nos parents », dit-il.
Pour les cinq enfants, l’arrivée en Suisse est un choc. Privés de repères, les plus jeunes frères et sœur pleurent tout le temps et réclament désespérément leurs parents. Iréné, l’aîné de 18 ans, doit devenir le pilier de cette famille brisée. Très vite, la fratrie est séparée : les enfants sont adoptés par deux familles différentes : Ramseyer et Sottas. « Dès notre arrivée en Suisse, nous avons été pris en charge et suivis par un psychologue », dit-il.
« En Suisse, je me sens en sécurité »
Trente-deux ans plus tard, la vie a repris ses droits grâce à une résilience extraordinaire : Iréné (51 ans) tente toujours de surmonter ce traumatisme. Pour avancer, il mène un combat quotidien contre ses souvenirs. Le fils de ministre devenu exilé, vit aujourd’hui à Yverdon, en Suisse, est logé dans un Service Intermédiaire de Soins Psychiatriques (SISP) et travaille à 60% dans une usine horlogère suisse, où il nettoie minutieusement des pièces de montres. En Suisse, il a trouvé une forme de sérénité. « Pour apaiser mon esprit, je marche au bord du lac et j’écoute de la musique. Ce sont mes seuls loisirs », affirme-t-il. Tout en ajoutant : « En Suisse, je me sens en sécurité ». Son chemin thérapeutique passe également par un suivi psychologique régulier, essentiel à sa survie émotionnelle : « Échanger régulièrement au psychologue est très libérateur », dit-il.
Quant à sa sœur Marie-Christine (48 ans), elle est devenue infirmière, est mariée à un ingénieur et est mère de deux enfants. Christian (46 ans), Michel (37 ans) profondément marqués par le passé, sont quant à eux au chômage. Théo (36 ans) lui est ingénieur. « La douleur reste trop lourde pour Christian et Michel. Ils sont parmi les plus atteints. Ils ne peuvent pas travailler », affirme Iréné. Sur le plan personnel, la tragédie a aussi laissé d’autres traces : aujourd’hui divorcé d’une union avec une Camerounaise, Iréné souffre de ne plus voir sa fille de 23 ans.
Aujourd’hui encore, le passé reste gravé dans la mémoire d’Iréné Barahira. Derrière son regard calme se cachent les blessures invisibles d’un survivant, un homme qui tente chaque jour de reconstruire sa vie loin de sa terre natale. Son récent et deuxième voyage à Maurice s’est offert à lui comme une parenthèse essentielle pour souffler, mais aussi pour livrer son témoignage. Malgré le poids des souvenirs qui ne s’effaceront jamais, le Rwandais fait preuve d’une résilience extraordinaire. Son message reste un message de paix et de dignité : « Il est impossible d’effacer ce qui s’est passé de ma mémoire, mais je pardonne à toutes ces personnes qui ont participé à cette tuerie massive. »
la PM Agathe Uwilingiyimana et son époux assassinés
Le 7 avril 1994, la Première ministre rwandaise Agathe Uwilingiyimana et son mari sont assassinés par la garde présidentielle au tout début du génocide des Tutsi. Agathe Uwilingiyimana était une Hutu modérée favorable à la paix. Après la destruction en vol de l’avion du président Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, Agathe Uwilingiyimana devait constitutionnellement diriger le pays par intérim. Mais la garde présidentielle extrémiste va encercler son domicile à Kigali. Onze soldats de l’ONU (Belges) chargés de la protéger ont été désarmés et tués. La Première ministre et son époux qui se sont rendus pour protéger leurs enfants, ont été embarqués et tués. Puis, c’était le tour des principaux dirigeants Hutus modérés capables de stopper la violence. L’installation d’un gouvernement intérimaire extrémiste (Hutu Power) s’est faite très vite. C’était le début immédiat du génocide qui fera plus de 800 000 morts en 100 jours.
Le livre J’ai serré la main du diable : la faillite de l’humanité au Rwanda de Roméo Dallaire paru en 2003 a fait également l’objet d’une adaptation au cinéma, le long métrage J’ai serré la main du diable de Roger Spottiswoode, sorti le 28 septembre 2007. Le tournage s’est déroulé en 2006 à Kigali et Montréal. Dans ce film, le rôle d’Agathe Uwilingiyimana dans les derniers jours de son existence est interprété par l’actrice Odile Katesi Gakire.

