EN PRÉLUDE AU BUDGET 2026-27 – La drogue : l’urgence d’un combat

Dr Diplal MAROAM

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Il existe, ces jours-ci, une attente croissante au sein de la population pour que nos gouvernants prennent enfin à bras-le-corps le problème de l’insécurité publique; et le prochain exercice budgétaire ne peut passer à côté. Car sur la tangente actuelle de l’évolution de notre société, l’on pourrait sans l’ombre d’un doute affirmer que nous nous trouvons aujourd’hui à deux pas d’une rupture totale du système de Law and Order dans le pays. Selon toute évidence, une des causes principales de cet état des choses demeure le problème de la drogue qui est devenue un fléau gravissime, qui ronge le fondement même de notre structure sociale et en l’absence des méthodes de rectification adéquates et des institutions crédibles et efficaces, elle s’est graduellement propagée dans les coins et recoins du pays, entraînant dans son cours, une situation d’insécurité grandissante, manifestée par une multiplication significative des cas de vols, de violences, d’attaques armées, d’homicides, de prostitution, etc. Les plus à risques sont bien évidemment les personnes âgées, particulièrement celles vivant seules.

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Un ministre, Shakeel Mohamed, ayant même avoué lors d’un débat public le 16 octobre dernier que « nous avons déjà perdu la bataille contre la drogue » et que « l’important maintenant, c’est de sauver des vies et des familles ». Seul le temps nous dira s’il parviendrait finalement à faire avancer les lignes de l’intérieur.
Les toxicomanes sont de plus en plus jeunes et dans les collèges, la situation serait bien plus sérieuse qu’elle ne le semble car, pour ne pas éveiller les soupçons et ternir la réputation des établissements concernés, c’est la politique de motus et bouche cousue qui prévaut dans beaucoup de cas. Par conséquent, le budget 2026-27 doit faire provision pour un programme étoffé de prévention dans les collèges impliquant des psychologues, professionnels de santé et travailleurs sociaux.

Tâche titanesque
En outre, une tâche titanesque attend le nouvel organisme, la National Agency for Drug Control (NADC), mais déjà les critiques pleuvent car depuis sa création l’an dernier, aucune amélioration palpable n’est constatée sur le terrain. Une consolidation du pouvoir et du personnel de cette instance est attendue, ce afin de lui permettre de mener à bien sa mission qui consiste, dans un sens général, à revoir de fond en comble, notre politique nationale sur les stupéfiants. Le durcissement des peines n’ayant pu donner les résultats escomptés, plus d’accent devrait être mis sur la prévention, l’éducation, la thérapie et la réinsertion comme le préconisent d’ailleurs plusieurs Conventions internationales.
Dans cette optique, le système de substitution à la méthadone – introduit deux décennies de cela et destiné aux personnes dépendantes des opiacés –, doit être revu et réorganisé pour obtenir des résultats probants. Car cette méthode thérapeutique qui élimine les effets de sevrage et réduit les symptômes associés à l’état de manque exige un suivi de près – tout comme le programme d’échange de seringues d’ailleurs – par rapport au dosage différencié sur une période donnée.
Beaucoup de familles, pas seulement seules concernées par le fléau, se plaignent du manque de structures adaptées, situées dans des endroits ne posant aucun problème de sécurité aux autres citoyens. Le prochain budget doit en tenir compte en créant des centres régionaux de désintoxication additionnels ; en élargissant les programmes de réhabilitation et en soutenant plus activement les ONG travaillant sur le terrain. Il n’est un secret pour personne que la grande majorité de ceux et celles sortant d’un programme de réhabilitation restent sans emploi et présentent un risque élevé de rechute.

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Un bémol
Le budget doit impérativement inclure des mesures promouvant la réinsertion professionnelle en prévoyant des subventions aux entreprises qui recrutent d’anciens toxicomanes et en offrant des possibilités d’entrepreneuriat et de microcrédit. Par ailleurs, de nombreuses dépendances commencent dans un contexte de détresse familiale ou psychologique. Ainsi, des mesures budgétaires pourraient inclure des services de conseil familial gratuits, des lignes d’assistance 24/7, des programmes d’accompagnement des parents, etc.

En ce qui concerne la dépénalisation / légalisation du cannabis, le PM a annoncé à l’Assemblée nationale le 28 octobre dernier que trois modèles techniques sont à l’étude : d’abord, la décriminalisation où l’usage / la possession du stupéfiant reste illégal(e) mais les sanctions passent de pénales à administratives sans casier judiciaire pour le contrevenant ; ensuite, la dépénalisation où l’usage / la possession demeure une infraction pénale mais avec des sanctions réduites et finalement, la légalisation réglementée où l’usage / la possession devient légal(e) sous conditions et encadrement appropriés.
Cependant, ajoutant un bémol, le PM devait souligner que ce projet requiert la prudence et ne doit, en aucun cas, porter atteinte à la santé publique, notre jeunesse et nos valeurs nationales. Or, vu la réticence manifeste affichée dans certains milieux influents, de nombreux observateurs sont d’avis que ce projet n’est probablement pas pour demain.

Le chanvre
Pourtant, les propriétés thérapeutiques du cannabis sont universellement reconnues en médecine. En effet, des deux principales molécules présentes dans la plante, soit le THC (Tétrahydrocannabinol) et le CBD (Cannabidiol), ce dernier, contrairement au premier, possède un effet non psychoactif, est utilisé pour le traitement de certaines formes d’épilepsie, de cancers, de la sclérose en plaques et d’autres douleurs neuropathiques. Le chanvre, par exemple, une variété de l’espèce Cannabis sativa L., contient justement une très faible concentration de THC (moins de 0,3%) mais riche en CBD. En outre, les graines de la plante sont riches en vitamines, fibres, oméga 3 et protéines et participent au maintien de l’équilibre de la cholestérolémie dans l’organisme.

Certes, le cannabis médical a été introduit à Maurice en novembre 2022 suite à un amendement du Dangerous Drugs Act 2000 ; cependant, les exigences pour les patients et les prescripteurs étant très strictes, l’accès à ce médicament demeure, à ce jour, très restreint.

Une drogue est un composé naturel, chimique ou biochimique capable d’altérer chez le consommateur son état de conscience et de vigilance en modifiant ses activités neuronales, ses réactions physiologiques et psychiques, produisant un effet euphorisant mais suscitant la dépendance voire l’addiction. À Maurice, même si l’histoire de la drogue remonte à l’époque coloniale avec la consommation principalement à des fins traditionnelles du cannabis et d’opium, introduits par les immigrants venus d’Asie, ce n’est que bien plus tard que le « Brown Sugar », un dérivé d’héroïne, fit son entrée sur notre territoire et connut une prolifération fulgurante avec le développement de vastes réseaux aériens et maritimes vers l’Afrique, l’Asie du Sud et Sud-Est et l’Europe. Tant et si bien que, dans les années 90, notre île était devenue une plateforme de transit pour le trafic international, ce qui avait alors favorisé l’apparition chez nous du crack et de la cocaïne.

« Simik »
D’autres produits dérivés avec différentes dénominations avaient sporadiquement fait leur entrée sur le marché et depuis 2013, une nouvelle drogue se répand de manière inquiétante, le « simik », substance synthétique, conçue dans des laboratoires clandestins, s’achetant à seulement Rs 100 le papier, par rapport au cannabis à Rs 3,000 le gramme, mais générant des effets sanitaires dévastateurs – nausées, maux de tête, convulsions, troubles respiratoires, digestifs, cardio-vasculaires et de mémoire car incluant dans sa composition « des produits de quincaillerie », comme avait d’ailleurs reconnu l’ex-président de la NADC.

En effet, aux cannabinoïdes de synthèse, est ajoutée la nitazène, opioïde synthétique superpuissant ou encore, la xylazine, connue comme la drogue du zombie et utilisée par les vétérinaires comme tranquillisant pour les animaux. Il y a également des anxiolytiques comme les benzodiazépines, psychotropes principalement prescrits pour traiter l’anxiété et l’insomnie, qui sont détournés. Maurice aujourd’hui se retrouve en tête des pays africains consommateurs de drogues per capita et parmi les premiers sur le plan global.
Que ce soit au niveau local ou mondial, force est de reconnaître que le principal obstacle au combat contre la drogue demeure, d’abord et surtout, la corruption suscitée par l’avidité pour l’argent facile, sale ou propre. Ce qui fait que même dans un circuit fermé et hautement sécurisé qu’est la prison, les produits stupéfiants ne sont jamais en manque. De quel combat alors pourrait-il en être question dans un territoire totalement ouvert sur la mer comme le nôtre ?

Traçage
C’est pourquoi, le prochain budget doit prévoir davantage de radars côtiers et de drones de surveillance, des scanners plus performants dans le port et l’aéroport et favoriser le partage en temps réel des renseignements avec les pays voisins et organisations internationales. Car avec un marché florissant, des profits énormes permettant de protéger des réseaux organisés en soudoyant ceux-là mêmes censés les démanteler, la drogue représente un pactole alléchant faisant voler en éclats le sens de l’éthique, de responsabilité et de la conscience professionnelle. Mais plus grave encore, elle devient un instrument trop souvent utilisé par certains dirigeants politiques pour financer leurs campagnes afin de s’accrocher ou d’accéder au pouvoir. Le budget 2026-27 doit pouvoir renforcer les capacités de traçage des flux financiers, la confiscation des avoirs criminels, l’utilisation des outils technologiques dans la lutte contre le blanchiment et permettre le partage automatisé d’informations entre police, douanes, prisons et autorités sanitaires.
Finalement, si on le sait, on ne le dit pas toujours : que ce soit dans les États dépendant des produits stupéfiants d’Amérique latine ou ceux associés aux pays du Triangle d’Or (Birmanie, Laos, Thaïlande) ou encore du Croissant d’Or (Afghanistan, Pakistan, Iran), tout le monde – administrateurs politiques, services secrets des grandes puissances, systèmes bancaires peu soucieux de l’origine des dépôts qu’ils reçoivent – utilise et profite d’un commerce qui génère des centaines de milliards de dollars par an. D’autre part, l’ouverture des frontières à la concurrence internationale suite à la signature de l’accord de Marrakech en 1994, a ruiné des secteurs entiers des économies des pays financièrement vulnérables, ce qui les a rendus indifférents à la provenance des fonds qui venaient remplir leurs caisses et a jeté des millions de paysans appauvris dans les filets d’une narco-économie qui avait alors constitué leur seule chance de survie. C’est en réalité à une mise à plat du système économique mondial marqué par de profondes inégalités suscitant trop souvent la marginalisation et l’exclusion qu’il conviendrait de se livrer pour tenter d’éradiquer un fléau devenu planétaire. Car l’économie n’a de sens que si elle est mise au service de l’humanité et non le contraire. Mais il est malheureux qu’en ne regardant que le bout de son nez, l’homme a perdu le sens de ses priorités en se focalisant uniquement sur le plaisir du court terme plutôt que sur l’essence même de son existence dans le temps et l’espace.

 

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