Fenêtres — Comment SAPer le contrat social…

Sap dan karay tom dan dife. Le dicton créole n’aura sans doute jamais pris autant de sens que ce vendredi 19 juin 2026, avec la présentation du deuxième budget du gouvernement de Navin Ramgoolam. Après le traumatisme pas encore digéré de l’an dernier, avec une réforme drastique des pensions imposée sans aucune consultation ni préavis, on aurait pu espérer que cette année permettrait de réajuster le tir. Que, passé le premier choc de constater à quel point l’administration Jugnauth avait vidé les caisses, le gouvernement issu du formidable espoir de redressement du 60-0 de novembre 2024 aurait eu le temps de sortir du firefighting mode pour travailler cette fois sur un plan de re-création de notre pays, insuffler une nouvelle direction, un nouveau plan d’ensemble susceptible de remobiliser notre pays, ses ressources, son potentiel, sa capacité de faire ensemble, son espoir en des jours meilleurs.
Au lieu de cela, l’exercice budgétaire présenté ce vendredi est venu en rajouter une lourde couche en annonçant ni plus ni moins que le paiement de la pension de retraite ne passerait plus de 60 à 65 ans comme annoncé l’année précédente, mais bien pire : tout bonnement la fin de la pension universelle, qui avait jusqu’ici constitué un des piliers du pacte entre État et citoyens.

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Maurice est un pays dont la réussite s’est très largement bâtie sur l’exploitation.

De l’esclavage à l’engagisme, ouvrant sur une surconcentration entre quelques mains des terres et des richesses qu’elles produisent (industrie cannière, tourisme, textile, immobilier), il y a toujours eu une forme d’exploitation de la ressource humaine locale et de sa capacité de travail bassement rémunérée. Ce « contrat » implicite a longtemps été accepté sur la base d’une « compensation » offerte par ce qu’on a appelé le Welfare State. Soit des services sociaux gratuits et l’assurance d’une pension de retraite à partir de 60 ans.

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Or, l’an dernier, le gouvernement Ramgoolam est venu renverser ce contrat du jour au lendemain, sans discussion (alors qu’ailleurs, toute réforme à ce niveau fait l’objet de longues négociations), pour annoncer que le versement de la pension passerait immédiatement de 60 à 65 ans. Et cette année, il annonce que le système de BRP (Basic Retirement Pension) sera remplacé par la SAP (State Age Pension), pension qui ne sera plus versée à tout le monde. En d’autres mots, qu’elle pourra être touchée à taux réduit à 60 ans si une personne choisit cette option, au lieu de 65 ou 70 ans, mais qu’elle sera soumise à un contrôle de revenus. En clair, que si une personne a d’autres revenus qui dépassent Rs 30,000, elle ne touchera que la moitié (Rs 7,555) ; pas plus de Rs 2,555 si elle a Rs 40,000 ; un petit Rs 1,000 si elle dispose de Rs 43,000, et rien à partir de Rs 50,000.

Il y a la question de savoir comment le gouvernement s’y prendra pour procéder au means test que cela implique.

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Il y a la question de savoir pourquoi, dans ces revenus, sera comptabilisée une pension contributive à laquelle une personne aurait souscrit tout au long de sa carrière, mais pas les dividendes que touchent certains.

Il y a la question de savoir comment justifier qu’une personne qui aura toute sa vie travaillé et payé ses impôts se retrouvera soudain privée de la pension que sa contribution était pourtant censée financer.

Il y a là la mise à mort d’un système qui a jusqu’ici assuré une certaine stabilité et cohésion sociale dans le pays en assurant, malgré tout, une sorte de redistribution plus ou moins juste de l’effort national. Et cette mise à mort se fait sans une consultation, sans un débat national. Elle tombe comme une massue sur des personnes qui, d’un coup, ne sauront plus comment faire pour équilibrer leur budget, alors qu’elles ont travaillé toute leur vie pour avoir une vie décente.

Il y a, sans aucun doute, des arguments de rigueur économique à entendre dans un monde dont la situation financière est mise à rude épreuve par la guerre, la hausse des prix des carburants, et par, il faut le dire, l’exploitation extractiviste de plus en plus débridée pratiquée par certains.

Mais le problème, ici, réside dans la brutalité et la violence de la rupture du pacte de confiance.

Un revenu de Rs 40,000 à 50,000 aujourd’hui à Maurice n’est pas un luxe. Loin de là. Entre les loyers de plus en plus chers, l’alimentation en hausse constante, les frais de santé qui prennent l’ascenseur, etc., Rs 50,000 ne permet aucune largesse… Aujourd’hui, ces personnes apprennent, de surcroît, qu’elles seront en quelque sorte punies pour avoir travaillé et s’être assuré quelques revenus. Comment justifie-t-on cela ?

Il y a, certes, quelques mesures à saluer dans ce budget. Comme, par exemple, l’allongement du congé de maternité et de paternité (même si l’adoption d’un congé parental à partager plus librement entre les conjoints aurait, sans doute, été préférable). Il y a aussi le choix d’attribuer un jour de congé menstruel par mois aux femmes qui en ont besoin. C’est un pas en avant. Il y a des effets d’annonce dont il faudra encore attendre de voir comment elles se réalisent ou pas, notamment dans le secteur culturel, qui pourrait être générateur de revenus s’il était correctement accompagné et stimulé.

Mais il y a aussi, par-dessus tout, le sentiment extrêmement plombant d’être face à un ensemble de mesurettes. Comme l’annonce que les congés publics tombant le dimanche seront reportés sur le lundi suivant. Pour l’année financière 2026-27, cela devrait concerner… 2 jours.

On nous parle fièrement de débourser pour le nouveau Graal de l’Intelligence Artificielle sans nous dire concrètement pour quoi. On n’entend rien sur notre souveraineté alimentaire, on comptabilise dans la balance des paiements les discutables Rs 10 milliards des Chagos qui semblent plus que jamais hypothétiques, on reste vague sur les PME confrontées à d’énormes difficultés suite au précédent budget, alors qu’elles fournissent plus de la moitié des emplois à Maurice.

Les défis sont énormes. Et alors que nous aurions besoin du sentiment d’un plan d’ensemble qui nous galvanise sur le plan humain et collectif, on se retrouve avec la réalité brute que c’est ceci qui prévaut : comment ponctionner encore un corps déjà semi exsangue plutôt que de redynamiser ce corps pour créer de la richesse ?

Car comment justifie-t-on que l’État vienne ainsi réaliser une « économie » de quelque Rs 11 milliards, en puisant dans la poche des pensionnaires ? Alors que, par ailleurs, les gaspillages se perpétuent en toute impunité ? Alors qu’un luxe de plus en plus insolent s’affiche parallèlement ? 

Le résultat, c’est le risque réel d’une désaffection accrue dans le contrat social censé nous relier. C’est la montée d’une frustration et d’une colère qui ne peuvent qu’être génératrices de violence.

Sa présentation budgétaire, le Premier ministre et ministre des Finances a choisi de la terminer en ces termes : « Qu’il me soit permis, pour conclure, de rappeler l’avertissement intemporel d’un grand économiste français – Frederic Bastiat – qui démasquait voici près de deux siècles, en 1848, la plus tenace des illusions ». Grand moment de perplexité, quand on sait que Frederic Bastiat fut un chantre du libéralisme qui a notamment inspiré la politique de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan…

Et l’on aimerait savoir de quelle illusion on nous parle là…

SHENAZ PATEL

 

Sortie de texte

Maurice est un pays dont la réussite s’est très largement bâtie sur l’exploitation. De l’esclavage à l’engagisme, ouvrant sur une surconcentration entre quelques mains des terres et des richesses qu’elles produisent (industrie cannière, tourisme, textile, immobilier), il y a toujours eu une forme d’exploitation de la ressource humaine locale et de sa capacité de travail bassement rémunérée. Ce « contrat » implicite a longtemps été accepté sur la base d’une « compensation » offerte par ce qu’on a appelé le Welfare State. Soit des services sociaux gratuits et l’assurance d’une pension de retraite à partir de 60 ans. Or le gouvernement vient à nouveau, dans le budget présenté cette semaine, de rompre ce pacte de confiance de façon brutale et violente avec une nouvelle réforme excluante des pensions. Et sans nous offrir un plan d’ensemble qui pourrait nous galvaniser, au-delà de l’impression que l’on tente de ponctionner encore un corps déjà semi exsangue plutôt que de redynamiser ce corps pour créer de la richesse collective. Et l’on s’étonnera après de la violence qui grandit au sein de notre société…

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