La question posée aux parlementaires de la majorité dimanche dernier, après la découverte de la prochaine suppression de la pension universelle, était claire : allaient-ils suivre les consignes du gouvernement ou défendre les intérêts de leurs mandants ? Avec la levée de boucliers de l’opinion, les ministres — surtout ceux du MMM — sont montés au créneau et sont parvenus à faire le Premier ministre freeze cette mesure. Ce retrait forcé, annoncé lundi au Parlement, a provoqué un tap latap équivalent à celui qui avait accueilli son annonce trois jours plus tôt. Comme le Premier ministre, les élus de la majorité ont brûlé ce qu’ils avaient adoré. Comme quoi, en politique, surtout lorsqu’on est au gouvernement, les convictions ont une durée de vie limitée. Après ce tap latab, les élus de la majorité sont redevenus ce qu’ils ont reproché à leurs prédécesseurs du MSM et alliés d’avoir été des députés rubber stamp, dont la principale fonction est d’applaudir les mesures gouvernementales. Tous les intervenants de la majorité ont commencé et terminé leurs discours en couvrant le Premier ministre de compliments sur son courage, son écoute du peuple et le sens de la vision dont il a fait preuve dans le budget. Les élus de cette mandature ont repris, à leur profit, les usages de leurs prédécesseurs. Le langage, celui du courtisan, est resté le même, seuls la couleur politique et le leader ont changé. À part quelques rares exceptions, qu’il convient de saluer, tous ont vanté les mesures du budget en mettant de côté ses contradictions et parfois le fait qu’il est à l’opposé de ce que l’Alliance a vendu — ou a occulté — dans son programme électoral. La députée Savabbady s’est interrogée sur les nouvelles mesures de la Public Gathering Act. Le député Pierre a défendu la pension universelle. Le député Jummun a laissé entendre son désaccord. Le député — et chef de parti — Lobine a souligné que ce gouvernement n’avait pas mandat pour abolir la pension universelle. Il paraît que les trois députés rouges ont été convoqués et, bien qu’ils le nient, se sont fait brosser la tête. Pour les dirigeants de l’Alliance, un député c’est fait pour crier « aye » au moment des votes et taper la table, point, à la ligne. Ils ne sont pas là pour débattre, critiquer, questionner, argumenter et proposer : ils sont là pour voter. Du coup, aucun backbencher de la majorité n’est intervenu pendant le vote en comité des différents chapitres du budget, se contenant de répéter « ayes » à chaque vote.
Cette obligation de glorifier le chef a conduit des ministres à le complimenter tout en se faisant faire des enfants dans le dos. C’est ce qui est arrivé à Ashok Subron, ministre responsable des pensions, qui a découvert, à la première lecture du budget, l’existence d’une nouvelle version de la pension alors qu’il siégeait — avec d’autres ministres — sur le comité qui devait étudier la question. À quoi sert un ministre si les décisions concernant son ministère sont prises à l’insu de son propre gré ? C’est ce qui est également arrivé à Jyoti Jeetun qui, dans une récente interview à Week-End, avait déclaré que si les assureurs ne trouvaient pas une solution aux problèmes de l’augmentation de leurs tarifs, le gouvernement allait légiférer. La ministre pensait naïvement « que le gouvernement doit défendre le public, les consommateurs. » Jusqu’à la lecture du discours du budget, quand elle a découvert qu’au lieu de faire baisser les montants des assurances le gouvernement allait, au contraire, les augmenter de 5% ! Comment la ministre va-t-elle justifier cette augmentation aux centaines de milliers d’assurés mauriciens ?
Ces deux exemples autorisent à se demander par qui est préparé le budget de l’État : ceux qui ont été élus par le peuple pour le faire ou par des représentants des lobbies qui agissent dans l’ombre et défendent leurs intérêts ? Ceux que Kugan Parapen traitait de « valets du capitalisme qui n’ont pas leur place dans ce gouvernement » en concluant son discours ? Le problème des ministres et des backbenchers de ce gouvernement, c’est qu’à l’heure de rendre les comptes à l’électorat, ils auront à assumer la responsabilité et les conséquences des décisions qu’ils n’auront pas prises, mais votées. Quand cette heure sonnera chaque compliment, chaque applaudissement, chaque silence, chaque reniement pèsera dans la balance. Ils ont encore du temps pour arrêter de suivre les consignes et d’agir comme des élus dignes de ce nom. Le feront-ils ?
J’ai souvent critiqué Adrien Duval avec raison, surtout pendant sa brève période au perchoir. Il faut reconnaître que de vendredi après-midi aux petites heures de samedi matin, pratiquement seul contre la majorité, il a fait le job d’un élu au moment du vote du budget : poser des questions, exiger des précisions sur chaque ministère et chaque item. C’est ça le travail d’un élu : veiller que chaque roupie des contribuables est dépensée à bon escient. Tout au moins dans le discours du budget. Le silence de la majorité — des « ayes » — a donné encore plus de poids aux interventions du Whip de la toute minuscule opposition. Ce comportement méritait d’être salué.
Jean-Claude Antoine
