À L’Escalier, la question de l’accès à Bassin Carangue reste entière. Malgré une visite sur le terrain dimanche dernier, une rencontre mercredi entre les représentants d’ER Agri, les députés de la région, les conseillers du village et les représentants de la société civile ainsi que les discussions engagées avec les autorités avec notamment un point de presse du ministre des Terres et du Logement, Shakeel Mohamed, aucune solution définitive n’a, à ce jour, été trouvée. Si ce dernier a affirmé que les passages historiquement empruntés par les habitants doivent toutefois rester accessibles jusqu’à nouvel ordre, tandis qu’un nouvel accès est en cours d’aménagement par ER Agri, les habitants eux ne capitulent pas. Pour les habitants et conseillers du village de L’Escalier, le nouvel accès proposé se trouve dans une zone inondable et donc possible source de problèmes.
L’enjeu dépasse largement celui d’un simple chemin. Ce passage constitue un lien ancien entre les villages et le littoral, et un espace qu’ils considèrent comme faisant partie du patrimoine et de la vie collective de la région. Le dossier de Bassin Carangue est donc loin d’être clos. Les différentes rencontres organisées ces derniers jours ont permis de maintenir le dialogue entre les parties, mais elles n’ont pas débouché sur un compromis définitif.
Une situation qui laisse en suspens une question devenue particulièrement sensible pour les habitants qui se demandent comment garantir durablement leur accès à un littoral qu’ils fréquentent depuis des générations, tout en tenant compte des droits et des activités menées sur les terrains concernés ? Par ailleurs, les habitants et leurs représentants ne comprennent pas pourquoi l’entreprise en question semble être fermée à l’idée de maintenir ce droit de passage historique, alors que pendant plusieurs décennies cela n’a visiblement pas posé de problèmes majeurs.
En effet ces derniers jours, la question a pris une nouvelle ampleur avec l’installation de clôtures autour de la zone d’élevage exploitée par ER Agri. L’entreprise explique pour sa part que les terrains concernés comprennent une parcelle détenue en toute propriété ainsi qu’une parcelle louée à bail à l’État pour des activités de pâturage. Elle indique également vouloir développer ses activités d’élevage et justifie notamment les clôtures par des impératifs liés à la sécurité du bétail. Des travaux de remise en état et de préparation de la zone de pâturage ont également été entrepris. Pour les habitants, toutefois, le problème ne se résume pas à la présence de clôtures ou de bétail. Ce qui est en jeu, c’est la possibilité de continuer à emprunter un passage utilisé depuis des décennies pour rejoindre Bassin Carangue, Bassin Pirogue et, plus largement, cette portion du littoral sud.
Des décennies d’usage, pourquoi maintenant ?
À L’Escalier, Bassin Carangue n’est pas considéré comme un simple point d’accès à la mer. Le lieu est associé à des souvenirs d’enfance, à des sorties familiales, à la pêche et aux loisirs. Il possède également une dimension symbolique et religieuse pour certains habitants. Le sentier qui permet d’y accéder représente ainsi un lien entre le village et le littoral. Des habitants racontent avoir grandi avec cet accès et avoir, pendant des décennies, emprunté le même passage sans considérer les terrains traversés comme les leurs. La relation reposait sur une forme de bon voisinage, un principe qu’ER Agri reconnaît d’ailleurs lui-même en toute bonne foi. De ce fait, les usagers connaissaient les règles, évitaient de déranger les activités agricoles ou d’élevage et considéraient que leur présence était compatible avec celles des propriétaires et exploitants.
C’est cette histoire qui explique en grande partie la sensibilité du dossier aujourd’hui. Le passage n’est pas perçu par les habitants comme un simple raccourci vers la mer, mais comme un itinéraire intégré depuis longtemps à leur quotidien. Un habitant de L’Escalier évoque ainsi son enfance passée dans la région avec ses frères et ses amis, notamment autour de parties de pêche. Bassin Carangue, dit-il, « fait partie de notre identité, de notre patrimoine. Ils sont nombreux à emprunter ce sentier pour aller directement à Bassin Carangue pour aller pêcher tranquillement et chercher de quoi se remplir le ventre. » Cette perception rejoint celle d’AKNL, qui a été sollicité par des habitants et rappelle que cette partie du littoral est utilisée « depuis des générations » par les habitants.
Le statut privé ne règle pas la question
Par ailleurs, ER Agri affirme, dans son communiqué émis la semaine d’avant, qu’il n’existe pas de voie publique sur les terrains concernés. L’entreprise précise qu’un passage privé existait auparavant et que le public avait été autorisé à l’emprunter « à titre de bon voisinage ». Une notion reprise par le ministre du Logement et des Terres, Shakeel Mohamed, lors de sa conférence de presse (voir encadré) et qui mérite d’être revue en 2026.
Si de son côté, AKNL ne conteste pas le caractère privé du terrain, pour le collectif qui avance que « ce n’est cependant pas le statut foncier qui est au cœur de notre démarche, mais la manière dont les changements sont conduits. » Pour AKNL, un accès utilisé pendant plusieurs générations représente davantage qu’une simple habitude, il traduit une manière pour les communautés de vivre et de fréquenter leur littoral.
C’est dans cette perspective que le passage entre L’Escalier, Savannah et Bassin Carangue est présenté par les habitants comme un bien commun au sens de son usage et de sa valeur pour la communauté. Il ne s’agit pas d’affirmer que les terrains concernés seraient juridiquement publics, mais de rappeler qu’un accès pratiqué depuis des générations appartient, dans les faits, à l’histoire collective des habitants de la région.
Un nouvel accès, mais pas encore de solution définitive
Si ER Agri affirme vouloir maintenir l’accès au littoral et reste ouvert au dialogue, l’entreprise indique avoir entrepris l’aménagement, à ses frais, d’un nouveau passage privé permettant de rejoindre Bassin Carangue et Bassin Pirogue, ainsi que le crématorium situé sur la propriété privée. L’objectif pour elle est notamment de rendre ce nouvel itinéraire carrossable et plus facilement accessible. Mais cette proposition ne constitue pas, à ce stade, un compromis définitif accepté par l’ensemble des parties.
En effet, la rencontre de mercredi entre des représentants d’ER Agri et les députés de la région n’a pas permis d’aboutir à une décision finale. En attendant qu’une décision définitive soit prise, les passages empruntés jusqu’ici doivent rester accessibles jusqu’à nouvel ordre, alors que les discussions se poursuivent sur le nouvel accès largement contesté par les conseillers du village. Le nouvel accès, disent-ils se trouvent dans une zone inondable et ce projet semble être voué à l’échec.
C’est donc une situation provisoire qui prévaut actuellement. Toutefois, le cas du crématorium, lui, semble avoir fait l’objet d’un compromis distinct. Son accès reste maintenu et un espace de stationnement devrait être aménagé pour faciliter la circulation des véhicules lors des cérémonies. Cette question a ainsi été dissociée de celle, plus large, de l’accès au littoral.
Une confiance construite au fil des générations
Au cœur du dossier se trouve donc également une relation ancienne entre les habitants et les propriétaires ou exploitants des terrains. Pendant des décennies, l’accès a fonctionné sur la base d’une confiance réciproque. Les habitants empruntaient le passage, tandis que ceux qui possédaient ou exploitaient les terrains acceptaient cette présence, pour le moins, inoffensive et non invasive. Cette relation semble aujourd’hui fragilisée par l’évolution des activités sur le site. Le changement d’usage des terrains oblige ainsi les différents acteurs à redéfinir un équilibre qui, pendant longtemps, n’avait pas besoin d’être formalisé.
Si ER Agri fait valoir ses impératifs — sans doute justifiés de leur point de vue — liés au développement de l’élevage, à la sécurité du bétail et à la remise en état des pâturages et évoque également les dépôts illégaux d’ordures et de déchets sur les lieux, les habitants, eux, demandent que les usages anciens soient reconnus et que toute modification de l’accès soit discutée avec les personnes qui fréquentent ces lieux depuis longtemps. L’enjeu n’est donc pas nécessairement de choisir entre l’activité agricole et l’accès au littoral. Il est plutôt de parvenir à une organisation qui permette de concilier les deux et surtout de maintenir une relation de confiance entre tous ceux concernés.
Un accès qui dépasse le seul village
De plus, le dossier prend une dimension encore plus large lorsqu’il est replacé dans la question de l’accès au littoral sud. AKNL/Mru2025 défend depuis plusieurs années l’idée d’un Sentier du Littoral reliant Gris-Gris à La Cambuse, avec une approche intégrant les villages concernés. L’objectif avancé est de garantir à chaque village un lien physique permanent avec la mer grâce à des accès publics clairement identifiés et protégés. Le collectif estime également que les droits de passage doivent être clarifiés et sécurisés juridiquement.
La visite effectuée dimanche a permis aux différentes parties de constater la situation sur le terrain. Une rencontre s’est ensuite tenue mercredi entre les représentants d’ER Agri et les députés de la région. Les autorités poursuivent parallèlement leurs démarches autour de la question plus générale des droits de passage. Pourtant, aucune solution définitive n’a encore été trouvée.
Pour l’heure, les passages utilisés historiquement restent accessibles jusqu’à nouvel ordre et ER Agri poursuit l’aménagement de son nouvel itinéraire. Mais ces mesures restent provisoires. Elles ne répondent pas encore à la question fondamentale posée par les habitants : quels seront, à terme, le statut et la garantie de leur accès à cette partie du littoral ? Car derrière le tracé d’un chemin se trouve une histoire locale. Des générations d’habitants de L’Escalier, de Savannah et des environs ont emprunté ce passage pour aller pêcher, se retrouver en famille, accéder à la mer ou simplement profiter d’un lieu auquel ils attachent une valeur particulière.
—
Shakeel Mohamed : « Ce n’est pas une question de permission, il s’agit d’un droit »
Pour le ministre du Logement et des Terres, Shakeel Mohamed, l’enjeu n’est pas de savoir si les habitants peuvent obtenir, aujourd’hui ou demain, l’autorisation d’emprunter un chemin. Il s’agit de reconnaître et de formaliser un droit de passage. Un droit qui, selon lui, doit être inscrit clairement dans l’accord datant des années 1960 et ne plus dépendre du « bon vouloir » de qui que ce soit.
Lors de son point de presse, Shakeel Mohamed a expliqué que le dossier de L’Escalier comporte plusieurs volets. Il concerne notamment la situation foncière de centaines de familles installées dans la région depuis les années 1960, l’accès au crématorium et l’accès au littoral. C’est sur ce dernier point que le ministre a particulièrement insisté lors de sa conférence de presse.
Shakeel Mohamed a expliqué avoir rencontré les représentants d’ER Agri, anciennement Savannah, afin de poursuivre les négociations engagées depuis l’année dernière. L’objectif du gouvernement est notamment de trouver une solution permettant de régulariser la situation foncière de plusieurs familles, mais aussi de clarifier durablement la question de l’accès à la mer. Le ministre a ainsi rappelé que le dossier remonte aux années 1960, à la suite d’un échange de terrains intervenu après les cyclones Alix et Carol. Savannah avait alors obtenu des terrains pour des activités d’élevage, tandis que le gouvernement recevait en échange d’autres terrains destinés notamment à permettre à des familles ayant perdu leur logement de s’installer.
Dans ce contexte historique se trouve également la question du passage vers le littoral. Pour Shakeel Mohamed, la solution ne doit surtout pas prendre la forme d’une simple autorisation accordée par un propriétaire. Il veut que le droit de passage soit clairement reconnu dans les documents qui encadrent l’utilisation des terrains. « Nous voulons qu’il y ait un accès piétonnier pour que tout Mauricien, tout touriste, puisse visiter la beauté de cette île sauvage, le Sud qui est untouched, qui est protégé », a-t-il déclaré.
Le ministre évoque un projet plus large allant du Bouchon à Gris-Gris et souhaite que les négociations avec le groupe en question permettent de sécuriser le passage nécessaire à cette continuité. « Ce projet est important et les négociations doivent être finalisées avec Savannah, parce que c’est un accord qui existe depuis les années 1960 », explique-t-il. L’objectif est, ajoute-t-il, de « reconnaître ce droit de passage devant la mer » et de faire en sorte qu’il n’y ait « aucune obstruction à ce droit de passage ».
Mais c’est surtout sur la différence entre un droit et une permission que le ministre se montre catégorique. « En ce qui concerne l’accessibilité, rassurez-moi : il n’y a aucun problème. Mais les accès et le droit de passage doivent être quelque chose d’écrit et de clair », a-t-il affirmé. Et d’insister que « ce n’est pas une question de me donner la permission. Ce n’est pas une question de permission. C’est une question de droit qui doit être ancré dans l’accord. »
Pour le ministre, la négociation actuelle doit précisément permettre d’inscrire ce droit dans l’accord existant. « Et si nous amendons l’accord pour que ce droit soit ancré dedans et clairement défini, c’est exactement ce que nous voulons faire », poursuit-il.
Un accord des années 1960 à amender
Le point de départ du problème réside justement dans le contenu de l’accord historique. Selon les explications données par Shakeel Mohamed, celui-ci remonte aux années 1960 et le bail concerné court jusqu’en 2062. Le ministre précise que l’accord va jusqu’aux falaises, mais que le droit de passage n’y est pas explicitement mentionné. « L’accord des années 1960 ne mentionne pas ce droit de passage », dit-il. « L’accord des années 1960 va jusqu’aux falaises, mais le droit de passage n’y est pas mentionné. » C’est précisément cette lacune que le gouvernement souhaite corriger. Et précise qu’« il faut que ce soit clair et que personne ne puisse le contester », affirme encore Shakeel Mohamed.
La question du passage vers le crématorium semble, elle, avoir progressé davantage dans les discussions avec ER Agri. Shakeel Mohamed indique avoir discuté de cette question avec les trois députés de la circonscription. Selon lui, le chemin peut être maintenu et il est favorable à sa remise en état et à sa réouverture. « Ce crématorium doit être accessible à tous les villageois comme d’habitude », a-t-il déclaré. Il indique également que les représentants de Savannah ont accepté d’aménager un parking sur le terrain pour faciliter l’accès au crématorium. Sur ce point, il parle d’une évolution « positive ». Shakeel Mohamed a ainsi insisté sur la nécessité de mener ces discussions « de bonne foi » des deux côtés.
« Quand on négocie, il faut que ce soit de bonne foi du côté du gouvernement et de bonne foi du côté de la compagnie », affirme-t-il. Son objectif est de créer « une atmosphère qui nous permette d’encourager cette bonne foi et qu’elle nous amène à quelque chose de positif ».
—
AKNL : « Le maître-mot est lancé : le respect »
La déclaration d’AKNL, publiée à la suite de la conférence de presse de Shakeel Mohamed, salue une prise en charge qu’elle estime importante de la question de l’accès au littoral. Pour le collectif, l’enjeu repose désormais sur trois principes, notamment le droit d’accès, le respect du littoral et la responsabilité des usagers.
Pour AKNL, la conférence de presse du ministre du Logement et des Terres constitue « une étape importante dans les discussions sur l’accès au littoral ». Le collectif retient surtout un mot : « le respect ». Respect du droit d’accès, mais également respect des lieux et des autres usagers. À L’Escalier, AKNL relève la confirmation de la réouverture de l’accès au site de crémation ainsi que la volonté de clarifier durablement le droit de passage vers le littoral. Mais le collectif estime que la portée des annonces dépasse le seul cas de Bassin Carangue. Il salue notamment la réaffirmation du projet de Sentier du Littoral entre Le Bouchon et Gris-Gris, pour lequel il plaide depuis plusieurs années.
AKNL espère que ce sentier pourra commencer à La Cambuse et assurer à terme « une véritable continuité le long de cette côte ». Après des années de plaidoyer, le collectif considère comme encourageant de voir cette ambition reprise par les décideurs et accompagnée d’une volonté de régler concrètement les questions d’accès. Il remercie notamment le ministre Rajesh Bhagwan, jugé « très réceptif » à cette proposition depuis le départ.
Un droit, pas une permission
AKNL insiste particulièrement sur la nécessité de ne pas laisser les accès au littoral dépendre d’arrangements informels. AKNL reprend ainsi le principe mis en avant par Shakeel Mohamed concernant le bail de L’Escalier, datant des années 1960 et courant jusqu’en 2062. Le ministre souhaite que cet accord soit amendé afin que le droit de passage soit clairement et formellement inscrit.
Pour le collectif, cette clarification est fondamentale : « L’accès au littoral ne peut pas reposer sur “une permission” accordée ou retirée selon les circonstances. » Lorsqu’un passage public doit exister, estime AKNL, « ce droit doit être reconnu, sécurisé et inscrit dans les accords concernés ». Cette logique devrait, selon le collectif, s’appliquer à l’ensemble du futur parcours. Il s’agit d’identifier les passages, clarifier les droits, négocier lorsque cela est nécessaire, supprimer les obstacles et surtout sécuriser juridiquement la continuité du Sentier du Littoral.
AKNL estime que cette vision commence désormais à se traduire en actions concrètes : « Après des années de plaidoyer, voilà que cette vision résonne enfin dans la bouche des décideurs et commence à se traduire en actions concrètes. Une véritable prise en charge par l’État : nous l’espérions fortement. »
Le respect doit aller dans les deux sens
Le collectif se félicite également de l’ouverture d’un chantier plus large autour des accès aux plages. Il relève les annonces concernant les barrières, cordes et autres dispositifs pouvant créer une exclusivité de fait devant certains campements ou établissements. Pour AKNL, le principe doit être clair : « Il ne peut être question de créer des plages privées à Maurice ».
Le collectif appelle désormais à un travail associant le ministère de l’Environnement, la Beach Authority et les autres institutions concernées afin de clarifier les règles d’accès et d’utilisation du littoral, notamment au niveau des Pas Géométriques et de la building line.
Mais AKNL insiste que le droit d’accès doit s’accompagner de responsabilités. « Défendre le droit de profiter du littoral implique aussi d’en prendre soin », rappelle le collectif, qui cite notamment la propreté, les déchets, la pollution sonore et les comportements irrespectueux. L’objectif, résume AKNL, est de parvenir à « pacifier notre littoral dans la durée » : garantir les droits de passage, faire respecter « le caractère commun de nos plages », mettre fin aux appropriations et obstructions abusives, tout en demandant aux usagers de respecter les lieux, les riverains, les autres utilisateurs et l’environnement.
« Le maître-mot est donc lancé : RESPECT. Respect du droit d’accès. Respect du littoral. Respect des autres. Et responsabilité de chacun. » AKNL invite enfin les citoyens à lui signaler les situations problématiques rencontrées autour de l’île, en joignant si possible des photographies et une localisation précise, afin de contribuer à documenter ces situations dans le cadre de ce travail.

