À Maurice courant juillet, dans le cadre d’une collaboration avec le Rotary Club d’Albion, qui soutient l’école de musique de Richelieu, le pianiste américain de renommée internationale, Baron Fenwick, parle de son expérience mauricienne et de son engagement bénévole auprès des communautés. Pour lui, « le but de l’enseignement n’est pas vraiment de faire de l’argent », parce que « tu apprends autant de tes étudiants qu’ils apprennent de toi. C’est comme un Exchange. L’enseignement n’est pas quelque chose que tout le monde fait pour devenir riche. » Durant ce séjour, Baron Fenwick a animé une Master Class et a offert un récital au siège du Conservatoire national de musique François-Mitterrand à Quatre-Bornes. Il a travaillé avec les différents groupes qui ont participé au concert au Caudan Arts Centre et avec les enfants de l’école de musique de Richelieu, à qui toutes les recettes perçues devraient être reversées.
Parlez-nous de votre séjour à Maurice ?
C’est un des plus beaux voyages de ma vie. Les expériences musicales que j’ai eues ici ont été vraiment uniques pour moi. En faisant ces collaborations, avec les musiciens d’ici, j’ai beaucoup appris. C’est la première fois que je vais jouer avec une bande de jazz et chanter. J’ai eu l’opportunité de travailler avec les étudiants du Conservatoire, mais aussi avec une bande professionnelle qui joue du jazz.
Je suis à Maurice (courant juillet) pour le concert avec les jeunes de l’école de musique Richelieu. C’est une collaboration qui a commencé il y a quelques mois sur zoom. J’étais à New York et j’ai voulu voir ce qu’ils font ensemble. J’ai trouvé la musique géniale. La musique est une joie. C’est une énergie, un moment de partage et on s’amuse. J’ai été tellement inspiré de me joindre à ces collaborations avec ces musiciens qui jouent déjà ensemble, et de voir comment ils créent de la musique d’une manière si accueillante. Une musique fusion. Les étudiants de l’école de musique de Richelieu joueront de la flûte. Ils sont dix. Je les accompagnerai au piano. C’est leur première exposition à la musique et à la scène.
Les musiciens du conservatoire ont un esprit très moderne. Ils sont intéressés à la fusion du jazz traditionnel avec le hip-hop et le rock. Un répertoire riche est au programme du concert avec du classique, du jazz, de la musique traditionnelle mauricienne.
Pour le concert, je jouerai quelques morceaux que je travaille, dont une composition d’une de mes élèves de 11 ans, Milo Andermann, d’origine argentine. C’est une première mondiale. Je jouerai ce morceau. Il a eu l’idée d’écrire des morceaux pour piano, qui seraient difficiles pour lui en ce moment mais qu’il pourra jouer quand il grandira. Il les a écrits sur son ordinateur pour pouvoir entendre comment ça sonne. Il les a déjà dans la tête. J’en ai joué un dans un de mes concerts à New York et maintenant je joue un autre, pour pianiste avancé, ici. Je proposerai aussi du Chopin et du Rachmaninoff.
J’accompagnerai aussi les enfants de l’école de musique de Richelieu et les étudiants du conservatoire qui joueront des morceaux de jazz fusion. Je jouerai aussi avec Alan Marimootoo et son groupe et l’Ensemble 415. C’est un concert bénévole. Tous les bénéfices iront pour l’école de Richelieu.
Comment se passait cette collaboration avec les enfants de l’école de Richelieu ?
Depuis le début, je travaille avec l’école de musique de Richelieu pour préparer les enfants à ce concert. C’est une idée du Rotary Club d’Albion. J’ai suivi l’évolution de leur musique avec Jean-Pierre Madhusing, qui fait tous les arrangements pour eux. J’ai entendu l’évolution de leur travail. Il leur a tout appris.
Je pense que mon rôle est d’aider ces étudiants à apprécier le monde, au-delà de Maurice. Et de les inspirer. À chaque fois que je les rencontre, je joue un peu de piano pour eux – quelques morceaux classiques que j’ai travaillés – et je leur parle de mes expériences, de mes concerts, de ce que je fais. Je les accompagne à visualiser ce qu’ils vont faire sur scène, à la manière de s’adresser à l’audience. Et c’est ce que j’aime à propos de l’éducation dans la musique.
Donc, faire de la musique, ce n’est pas seulement jouer d’un instrument ?
Non, ce sont toutes les émotions et les expériences que vous pouvez avoir : votre langue, votre interaction avec les autres. La musique concerne tout dans la vie. C’est l’expression de vous-même. Apprendre à jouer d’un instrument, c’est seulement le début. Apprendre les notes et comment lire la musique, c’est seulement une partie mais développer l’impression et ressentir la joie, c’est la partie qui vient naturellement.
Quand vous jouez d’un instrument, vous commencez à voir comment tout cela se produit. Apprendre la musique, ce n’est pas seulement acquérir des connaissances, c’est aussi s’étudier soi-même, ressentir ses émotions et arriver à ses propres idées créatives. Je suis juste obsédé par l’étude de la musique.
Et, il y a des morceaux qu’on ne peut pas juste jouer mais il faut les pratiquer pendant de nombreuses heures, en commençant lentement. La musique vous apprend la patience, la dévotion et tout le processus de construction morceau par morceau. Aujourd’hui, les enfants sont habitués à cliquer sur un bouton. Et je pense que nous devons tous apprendre comment être patient avec nous-mêmes. Et ça, on l’apprend à travers la musique et l’étude d’un instrument.
Pourquoi est-ce si important ?
Il y a tellement de choses dans la vie qui demandent notre patience. Je pense qu’à l’âge adulte, il est plus facile d’être patient. En tant qu’enfant, c’est très difficile. Il y a même des gens qui disent qu’ils n’ont jamais eu la patience pour étudier la musique, enfant. Je pense que s’ils avaient eu le bon professeur et la bonne circonstance, ils l’auraient fait.
C’est donc une opportunité que chaque enfant devrait pouvoir bénéficier. Si vous êtes patient avec vous-même, vous pouvez être patient avec d’autres personnes dans la communauté. C’est important à commencer pour votre propre santé.
Vous êtes engagés de manière bénévole auprès d’autres communautés…
J’ai étudié la musique durant quinze ans et cela fait partie de mon entraînement. Quand je pense à mes enseignants de piano qui m’ont toujours raconté toutes sortes d’histoires sur leur propre enfance, je sens que l’enseignement de la musique, ce sont des enseignements de la vie dans de nombreuses façons.
Et, c’est quelque chose de magnifique de voir les jeunes trouver leurs propres chemins, avoir leur propre goût de la musique se développer au cours de leurs études.
Je suis musicien-performeur et enseignant de musique. Je suis payé pour cela. Mais à New-York, où je vis et j’exerce, je ne fais pas payer tous les étudiants. Il y en a beaucoup qui ont les moyens mais d’autres qui n’en ont pas. Pour moi, le but de l’enseignement n’est pas vraiment de faire de l’argent. Cela n’a jamais été mon objectif professionnel.
Je viens de terminer mon doctorat et je suis tout le temps en contact avec les étudiants. Dans la tradition de la musique classique, les gens citent souvent Franz Liszt (ndlR: compositeur, transcripteur, et pianiste virtuose hongrois né en 1811), comme l’un des grands pianistes et enseignants. Il n’a jamais fait payer ses étudiants pour les cours. J’ai toujours senti que je comprenais pourquoi il le faisait : tu apprends autant de tes étudiants qu’ils apprennent de toi. C’est comme un Exchange. L’enseignement n’est pas quelque chose que tout le monde fait pour le rendre riche.
Comment vous êtes-vous intéressé au piano ?
Je suis issu d’une famille de musiciens : mes deux grands-mères étaient musiciennes. L’une jouait du piano, l’autre, du violon. D’autres personnes jouaient d’autres instruments. J’ai eu de la chance d’être exposé très jeune, à l’âge de trois ou quatre ans, à la musique classique. C’est une des raisons aussi pour lesquelles je n’ai jamais été poussé au jazz.
À 32 ans, c’est la première fois que je vais jouer du jazz, à Maurice. Les musiciens d’ici étaient prêts à travailler avec moi sur du jazz et à me voir comme un partenaire. C’est drôle parce que je viens de New York, le berceau même du jazz avec de nombreuses scènes. Dans la communauté de la musique, on a tendance à se spécialiser dans l’un ou l’autre.
De plus, les enseignants que j’ai eus pour le piano ont toujours été très expérimentés en musique classique. Je jouais In the Mood avec ma grand-mère. Je ne me souviens pas qui a composé ce morceau mais je l’appelais la chanson folle.
La musique a toujours occupé une place importante dans notre vie et mes parents m’ont toujours soutenu. Ils étaient toujours prêts à m’amener à mes cours de musique, à mes compétitions et à me soutenir tout au long du chemin.
Et est-ce que vous jouez d’autres instruments ?
Oui tout à fait, j’ai eu de la chance d’apprendre d’autres instruments. À l’école, en Nouvelle-Caroline, où je suis né, nous avions un orchestre à l’école. Tout le monde a eu la chance de jouer à plusieurs instruments. J’ai aussi joué du violon, du violoncelle, de la double basse. Mais aujourd’hui je fais seulement le piano.
La musique était-elle une partie intégrante de votre parcours académique ?
Oui, c’était vraiment intégré. C’est assez typique pour beaucoup d’écoles américaines. Pas toutes. Mais au cours des 50 dernières années, il y a eu un mouvement pour qu’il y ait une classe de musique à l’école.
Tous les étudiants apprennent les fondamentaux. Ceux qui le souhaitent peuvent poursuivre des études de musique à l’école, comme une classe normale et je pense que c’est vraiment important.
Au cours du concert offert au Conservatoire François-Mitterrand, vous parliez de la complexité de certains morceaux que vous choisissez d’explorer et de proposer.
C’est quelque chose que j’ai exploré durant mes études. Je n’ai jamais voulu juste apprendre quelques morceaux et rester avec tout le temps. J’ai voulu aller plus loin et apprendre davantage. Donc, j’ai décidé d’avoir un projet d’études de différents compositeurs et j’ai vraiment travaillé sur la technique pour pouvoir jouer des morceaux complexes.
Mémorisez-vous toutes les partitions que vous jouez ?
Je joue de mémoire. J’ai joué beaucoup de concerts de mémoire uniquement et les gens sont toujours très impressionnés. Cependant, si je ne me sens pas confortable, je lis la musique. C’est plutôt un soutien émotionnel parce que je l’ai déjà mémorisé et quand la musique est là, je n’ai même pas besoin de la regarder.
Dans la musique classique, il y a une sorte d’improvisation. S’il se passe quelque chose, tu peux recommencer, où reprendre un morceau. C’est seulement si la musique s’arrête que le spectateur saura qu’il s’est passé quelque chose. Et cette improvisation, on la travaille aussi également. Je dis à mes étudiants : Ne t’arrête pas. Si tu te perds, fais ce que tu connais.
C’est une compétence qu’on développe : la capacité d’improviser et de continuer. La musique, c’est quelque chose que tu pratiques et que tu prépares, mais c’est aussi un live performance. Ce n’est pas comme faire une peinture ou écrire un livre, où tu le finis et tu es prêt.
Non, à chaque fois, c’est un live et cela dépend de ta capacité à improviser et à continuer. Même quand tu joues des notes que tu as mémorisées, tu improvises sur le moment pour raconter une histoire. Parfois, tu peux ne pas être dans le mood, tu peux être fatigué, tu peux être triste. Donc, tu dois improviser.
Un message pour les jeunes ?
La musique est géniale. On s’amuse. C’est quelque chose qui connecte toutes les parties du cerveau. Le visuel, le toucher, la mémoire… Pour lire la musique, on utilise aussi tout son corps. Une autre chose pour laquelle je suis très reconnaissant : cela me permet de continuer à travailler ma posture.
Comment j’utilise mon corps. La musique est vraiment bonne pour la santé, pour se connecter à ses émotions et pour se garder en sécurité. La musique est comme une thérapie. C’est quelque chose que tout le monde connaît et aime. Chacun a ses compositeurs et ses artistes préférés, la musique avec laquelle ils se sentent connectés…
C’est une partie de son identité et en même temps, c’est une partie de sa communauté. Chaque pays a son hymne national et c’est quelque chose que tu ressens lorsqu’on l’entend. N’est-ce pas merveilleux que parfois, on ne comprend même pas ce qu’on chante mais on ressent quelque chose de fort. On se sent patriote. C’est un bonheur, c’est une façon de communiquer, c’est une langue. Les gens disent souvent que la musique est une langue, c’est la langue universelle, et ça fédère.

