-
Entre obstacles illégaux, incivilités et inquiétudes des riverains, la croisade salutaire du ministre se heurte à la complexité du terrain
-
Tous ceux qui vivent sur le littoral ne cherchent pas à privatiser la plage devant leur maison. Beaucoup réclament surtout de pouvoir vivre en sécurité et dans un environnement propre, sans avoir à se substituer à une police absente ou tardive.
-
« Le gros problème de Maurice, c’est que nous avons des lois, mais leur application ne suit pas. Nous sommes nuls à ce niveau », concède le ministre
La visite de Shakeel Mohamed à Pointe-d’Esny, , telle une star de cinéma avec casquette en arrière et verres fumées, après sa sortie précédente sur les barrages de la plage constatée à Pointe aux Cannoniers, a révélé une situation plus complexe que la simple opposition entre un littoral public et des propriétaires accusés de se l’approprier. Si certains passages ont effectivement été obstrués et des portions de plage traitées comme des espaces privés, de nombreux habitants dénoncent aussi les nuisances, les menaces et l’inaction des autorités. Le ministre des Terres et du Logement promet de rétablir l’accès public, mais avertit que « plage publique » ne signifie pas que tout y est permis. Une précision indispensable, alors que sa croisade commence à provoquer ailleurs des tensions inquiétantes.
À Pointe-d’Esny, la visite commence par deux ruelles étroites, bordées de murs, conduisant vers l’une des plages les plus réputées de Maurice. Pendant longtemps, ce littoral entouré de bungalows, de résidences touristiques, d’hôtels et d’un club nautique a donné à de nombreux Mauriciens l’impression d’être réservé à quelques privilégiés.
Jeudi, Shakeel Mohamed est venu vérifier sur le terrain ce qui relève de la réalité, de l’interprétation ou de l’abus. Il était accompagné du ministre des Administrations régionales, Ranjiv Woochit, du Junior Minister Tony Apollon, du député Kevin Lukeeram ainsi que de représentants des autorités concernées.
Dès son arrivée, le ministre montre des poteaux, des plantes disposées en haies, des panneaux d’interdiction ainsi que des pirogues et des kayaks installés sur ou à proximité des passages. Selon lui, certaines de ces structures ont pour effet de décourager ou d’empêcher la circulation du public sur la bande littorale.
Shakeel Mohamed veut une réaction immédiate. Il demande que les éléments de la Special Mobile Force enlèvent les obstacles constatés. Mais un silence s’installe. Un responsable lui explique que la SMF ne souhaite pas intervenir sans document officiel.
Le ministre ne cache pas son irritation : « Je constate que le District Council et la SMF hésitent à agir… »
Cette hésitation résume déjà une partie du problème mauricien : les lois et les responsabilités administratives existent, mais leur application se perd souvent entre plusieurs institutions, chacune attendant que l’autre prenne l’initiative.
Les riverains sortent de chez eux
La visite aurait pu se limiter à une inspection des clôtures, panneaux et passages. Elle prend toutefois une autre tournure lorsque plusieurs habitants viennent à la rencontre du ministre.
Ils ne contestent pas le caractère public de la plage ni le droit des Mauriciens d’y circuler. Ils racontent cependant ce qu’ils vivent lorsque l’accès au littoral n’est accompagné ni de surveillance suffisante ni de règles effectivement appliquées.
Un résident évoque un groupe de jeunes venu jouer au football devant son domicile, avec les cris, le bruit et les jurons. Il dit avoir appelé la police, mais les policiers seraient arrivés deux heures plus tard, après le départ du groupe.
Une autre habitante affirme avoir été menacée par un homme armé d’un canif. Elle raconte que certaines personnes viennent s’installer sur ses transats au motif que la plage est publique et vont jusqu’à uriner devant sa propriété.
Ces témoignages mettent en lumière une réalité que le débat sur « l’accaparement des plages » tend parfois à effacer. Tous ceux qui vivent sur le littoral ne cherchent pas à privatiser le sable devant leur maison. Beaucoup réclament surtout de pouvoir vivre en sécurité et dans un environnement propre, sans avoir à se substituer à une police absente ou tardive.
La frontière doit donc être clairement tracée. Un propriétaire ne peut s’approprier le domaine public ni installer ses propres interdictions. Mais le public ne peut pas davantage confondre liberté d’accès et droit d’imposer bruit, déchets, menaces ou comportements indécents aux autres.
« Ce n’est pas à vous de placer des panneaux »
Shakeel Mohamed reconnaît les difficultés exposées par les riverains, mais rappelle que la loi doit s’appliquer de la même manière à tous.
Il demande au représentant de la police présent sur place d’intervenir plus rapidement lorsque des actes d’incivilité ou des menaces sont signalés. Il explique parallèlement aux résidents qu’ils ne peuvent pas planter des poteaux, installer des clôtures ou placer des panneaux portant les mentions « plage privée » ou « kite-surf interdit » dans l’espace concerné.
« Je peux bien comprendre qu’il y ait des incivilités, mais il faut laisser les autorités compétentes agir. Ce n’est pas à vous de placer des panneaux», insiste-t-il.
Encore faut-il, pourrait-on ajouter, que ces autorités agissent réellement. Si les riverains ne peuvent établir eux-mêmes leurs règles, ils doivent pouvoir compter sur une présence policière et administrative suffisamment rapide pour faire respecter les règles communes.
La jetée qui divise
Le ministre s’arrête ensuite devant une jetée construite dans la mer, à proximité du club nautique. Tony Apollon et une résidente lui expliquent que cette structure aurait contribué à consolider le rivage.
« Nous avons gagné 50 mètres de plage grâce à cette structure », avance cette dernière.
Shakeel Mohamed entend l’argument, mais refuse de conclure sur la seule base de ses effets visibles à cet endroit. « Peut-être que c’est bénéfique pour vous, mais nous devons savoir si cela n’a pas un impact négatif ailleurs. Ce sera au ministère de l’Environnement de nous dire si c’est une bonne chose d’avoir cette jetée », répond-il.
La remarque est importante. Sur un littoral soumis à l’érosion, une structure qui protège une portion de plage peut parfois modifier les courants ou déplacer le problème vers une zone voisine. La question de l’accès public ne peut donc être séparée de celle de la protection côtière et de l’expertise environnementale.
Une clôture autour du domaine public
Après près de deux heures de marche et d’échanges, le ministre s’arrête devant un bungalow dont la clôture semble englober toute la bande conduisant vers la mer. Le propriétaire est absent. Shakeel Mohamed pousse la porte et s’interroge sur la présence de cette installation sous l’œil d’une caméra du réseau Safe City.
« Ici, il y a une clôture carrément pour privatiser l’espace. Y a-t-il une explication ? Pourquoi le District Council a-t-il autorisé cela ? On commence avec des poteaux, puis on ajoute des cordes, ensuite des plantes et finalement une clôture », s’insurge-t-il.
Il demande à ses officiers de servir un avis au détenteur du bail afin que la situation soit régularisée. Selon lui, une construction sans permis et une violation des conditions du bail pourraient, en cas de refus de collaborer, conduire à des sanctions allant jusqu’à l’annulation du bail.
Mais le ministre prend aussi soin de ne pas placer tous les habitants et détenteurs de baux dans le même panier. Il affirme avoir rencontré « beaucoup de personnes de bonne volonté » ne s’opposant ni au passage du public ni au dialogue avec les autorités.
Cette distinction est essentielle. Il existe bien des cas d’accaparement et d’obstruction qui doivent être sanctionnés. Mais ils ne peuvent servir à présenter l’ensemble des propriétaires, professionnels du tourisme et familles vivant sur la côte comme des usurpateurs du domaine public.
Une approche revue après les témoignages
Shakeel Mohamed reconnaît que les échanges avec les habitants l’ont conduit à modifier son approche. Il était initialement venu avec l’intention de faire enlever immédiatement les structures jugées illégales. Devant la volonté de coopération exprimée par plusieurs résidents, il décide finalement d’accorder une période de transition.
« S’il y a de la bonne foi, je n’ai aucune raison d’utiliser la force. Je préfère leur donner la possibilité d’enlever les structures eux-mêmes. D’ici la semaine prochaine, les papiers seront servis et ils disposeront d’un délai raisonnable pour se mettre en conformité avec la loi », annonce-t-il.
Des consultations doivent être menées avec les ministères de l’Environnement, des Administrations régionales et du Tourisme, ainsi qu’avec les ONG, les hôtels et les propriétaires de campements. Des règlements auraient déjà été préparés et transmis au bureau de l’Attorney General.
Le ministre prévient toutefois que les personnes refusant toute collaboration s’exposeront à des mesures plus sévères.
« Plage publique » ne signifie pas « tout est permis »
La médiatisation de cette croisade comporte néanmoins un risque : celui de laisser croire que la reconquête du domaine public autorise chacun à occuper les plages sans limites.
Shakeel Mohamed lui-même met en garde contre cette interprétation. « Les membres du public ne doivent pas recevoir cela comme un signal que tout est permis, qu’ils peuvent venir camper ou mettre de la musique devant les bungalows. Nous avons tous une responsabilité », affirme-t-il.
Il cite l’exemple de Mont-Choisy, où certains usagers allument des feux, plantent leurs tentes, stationnent leurs véhicules sans tenir compte des règles et se livrent à une « compétition » autour du volume de la musique. « C’est une cacophonie ! », dénonce-t-il.
Le ministère travaille avec la Beach Authority afin de revoir les règles applicables. Shakeel Mohamed souhaite renforcer la discipline sur les Pas géométriques et mieux protéger les plages, qu’il qualifie de ressources naturelles « sacrées ».
« Le gros problème de Maurice, c’est que nous avons des lois, mais leur application ne suit pas. Nous sommes nuls à ce niveau », reconnaît-il.
Libérer les accès ne suffira donc pas. Il faudra aussi assurer la propreté, installer les équipements nécessaires, organiser la surveillance et intervenir rapidement contre les comportements dangereux ou irrespectueux. Sans cela, le conflit ne fera que changer de nature : après l’accaparement par certains détenteurs de baux viendra l’occupation désordonnée par les usagers les plus bruyants.
Des appels au respect mutuel
Carina Gounden, de MRU 2025, appelle à rechercher un équilibre. « Le respect doit venir de tous» Elle estime nécessaire de demander des efforts aussi bien aux détenteurs de baux qu’aux usagers de la plage.
Elle rappelle également que les passages côtiers sont menacés par l’érosion. La bande située à proximité du High Water Mark doit pouvoir être empruntée par le public sans que celui-ci ait le sentiment de ne pas être le bienvenu.
Tony Apollon affirme, pour sa part, que le gouvernement est déterminé à remettre de l’ordre. Mais il insiste lui aussi sur la distinction entre libre circulation et désordre : « Avoir accès ne veut pas dire être autorisé à faire du tam-tam, mais à circuler librement.»
La résidente Françoise Summers accueille favorablement la venue du ministre. Elle estime que cette visite a permis aux habitants d’exposer leurs problèmes au-delà des « on-dit », des rumeurs et des exagérations.
C’est sans doute la principale leçon de cette descente à Pointe-d’Esny. L’accès aux plages publiques doit être garanti et les obstacles illégaux retirés. Mais la solution ne peut consister à opposer les Mauriciens aux habitants du littoral. Elle exige des règles claires, des autorités présentes et un respect réciproque.
À défaut, la croisade engagée pour rendre les plages au public risque de transformer les côtes mauriciennes en nouveaux territoires de confrontation.
Hors-texte 1
RAPPEL
Pointe-d’Esny : Mahen Jhugroo avait déjà promis d’agir en 2018
Le 16 mai 2018, Mahen Jhugroo, alors ministre du Logement et des Terres, s’était déjà rendu à Pointe-d’Esny après une question parlementaire du député Thierry Henry. Son constat était similaire : accès obstrués, empiètements et panneaux « Private Property » et « No Trespassing ».
Il avait annoncé une étude administrative et juridique, ainsi que son intention de rétablir un passage vers la mer tous les 500 mètres. Quelques mois plus tard, le dossier en était toutefois toujours au stade des consultations.
Huit ans après, Shakeel Mohamed retrouve des obstacles de même nature. Une question demeure : qu’est-il advenu des engagements de 2018 ? Les visites ministérielles se succèdent, mais l’absence de suivi administratif semble maintenir Pointe-d’Esny au même point.
HORS-TEXTE — TROU-AUX-BICHES
Quand la plage devant les campements devient parking et débarcadère pour opérateurs
-
Des voitures, des camionnettes sur le sable, un site officiel de débarquement ignoré et le règlement 15 bafoué
À Trou-aux-Biches, certains habitants du littoral dénoncent une autre forme d’appropriation de la plage : celle de véhicules qui roulent et stationnent sur le sable, ou d’opérateurs qui utilisent le rivage comme zone d’embarquement, de débarquement et de livraison. Or, rendre la plage accessible au public ne signifie pas l’ouvrir aux voitures ni à toutes les activités commerciales.
À mesure que le débat, lancé à juste titre par le ministre Shakeel Mohamed sur la libération des plages, prend de l’ampleur, un raccourci dangereux semble s’installer : puisque la plage appartient au public, chacun pourrait y entrer, s’y installer et l’utiliser comme bon lui semble.
Quand « plage publique » devient prétexte
À Trou-aux-Biches, des riverains affirment ainsi que la bande de sable devant certains campements se transforme parfois en parking improvisé ou en point de départ pour des opérateurs nautiques et des marchands de glaces en camionnette. Pour être clair, les démarcheurs circulant à pied, lorsqu’ils sont dûment enregistrés, restent parfaitement dans leur droit.
Ce détournement est d’autant plus difficile à justifier qu’un site d’embarquement et de débarquement aménagé en bonne et due forme existe déjà devant le poste de la National Coast Guard de Trou-aux-Biches. Une compagnie d’activités nautiques établie de longue date y opère d’ailleurs dans le respect des règles. Les autres opérateurs disposent donc d’un espace prévu pour leurs activités, sans avoir à utiliser n’importe quelle portion du rivage.
Un incident récent illustre les dérives provoquées par une interprétation pour le moins personnelle du message ministériel. Selon des témoins, une camionnette aurait roulé sur la plage pour décharger des marchandises directement devant un hôtel.
Lorsque des personnes présentes ont rappelé aux occupants du véhicule qu’il était interdit de circuler et de stationner sur le sable, ces derniers auraient répondu par des insultes et des menaces obscènes, avant de lancer : « Shakeel inn dir ki laplaz piblik ! »
Comme quoi chacun retient des déclarations d’un ministre ce qui l’arrange. Shakeel Mohamed a rappelé que le littoral ne peut être privatisé et que le passage du public doit rester libre. C’est exactement ce qu’il a dit, sans démagogie. Il n’a jamais déclaré que le caractère public de la plage suspendait les règlements ou autorisait les véhicules à circuler sur le sable.
Une interdiction sans ambiguïté
Le règlement 15 des Beach Authority (Use of Public Beach) Regulations 2004 interdit de conduire, de circuler ou de stationner avec un véhicule — y compris une motocyclette, un autocycle ou même une bicyclette — sur une plage publique, sauf dans les emplacements expressément désignés par la Beach Authority.
Les activités nautiques sont également encadrées. Une embarcation ne peut être amarrée que dans une zone réservée à cet effet. Elle ne peut rejoindre les eaux d’une plage publique qu’en empruntant un passage délimité par l’autorité. Les opérateurs ne peuvent donc choisir librement une portion du rivage pour y faire monter ou descendre leurs clients, entreposer leur matériel ou organiser leurs activités.
Après condamnation, les contrevenants s’exposent à une amende pouvant atteindre Rs 10 000 et à une peine d’emprisonnement maximale d’un an. Les officiers habilités de la Beach Authority et les policiers peuvent établir un avis de contravention. La loi prévoit d’ailleurs que la police doit intervenir rapidement pour assister la Beach Authority.
La règle doit donc s’appliquer dans les deux sens. Les propriétaires ne peuvent dresser des obstacles illégaux pour repousser le public. Mais personne ne peut davantage transformer le domaine public en parking, en dépôt de marchandises, en garage à bateaux ou en débarcadère commercial improvisé.
À Trou-aux-Biches comme ailleurs, ouvrir les plages doit signifier garantir le passage et l’usage responsable du littoral — pas remplacer une forme d’accaparement par une autre. La plage est publique, certes. Mais la loi aussi.

