Après 21 mois passés dans l’Hémicycle, les parlementaires féminines ont encore du chemin à parcourir pour convaincre les Mauriciens de leur capacité à faire de la représentation des femmes un véritable levier de changement, tant dans leurs discours que dans leurs actions. D’un côté, la représentation féminine demeure si faible au Parlement et au Conseil des ministres que la société civile se fait un devoir, à chaque campagne électorale, de plaider en faveur d’une représentation plus équitable des genres. De l’autre, une fois élues, les parlementaires ont à leur tour le devoir de transformer cette représentation en changements concrets pour la société et pour les femmes, quels que soient le portefeuille qui leur est attribué ou la circonscription qu’elles représentent. Au-delà du nombre de femmes à l’Assemblée nationale, c’est surtout leur capacité à porter ces questions dans les débats, à influencer les décisions et à faire entendre leur voix qui interpelle. Anushka Virahsawmy, de Gender Links Mauritius, et Laura Jaymangal, de Transparency Mauritius, livrent leur analyse.
« Depuis des années, nous réclamons davantage de femmes au Parlement, afin que la parité y devienne une réalité. Aujourd’hui, la question qui m’intéresse est de savoir quelle parlementaire porte véritablement la cause des droits humains, et pas uniquement celle des droits des femmes », dit Anushka Virahsawmy, directrice de Gender Links Mauritius, l’une des voix de la société civile habituée à plaider pour une meilleure représentation et une plus grande participation des femmes dans les instances de décision, notamment au Parlement.
Elles portent une pression supplémentaire
La présence accrue de femmes dans l’Hémicycle ne doit pas constituer une fin en soi. Encore faut-il que cette représentation se traduise par un engagement concret en faveur des droits humains, de l’égalité et de la justice sociale. 21 mois après la nomination des 12 femmes parlementaires, faudrait-il s’interroger sur ce qu’elles ont réellement porté, défendu et fait avancer depuis leur entrée au Parlement ? « ll faut évaluer tous les parlementaires, indépendamment de leur genre », estime Laura Jaymangal, directrice de Transparency Mauritius. D’ailleurs, le jour où le Right to Recall Act sera voté et mis en œuvre, tous les élus seront concernés par ce mécanisme, qui permettra aux électeurs de révoquer un.e parlementaire ayant failli à ses responsabilités envers ceux qui l’ont porté.e au pouvoir.
Néanmoins, qu’elles soient au Parlement pour notamment répondre à un quota ou parce qu’il faut cocher certaines cases dictées par les enjeux politiques, les femmes élues doivent composer avec une pression supplémentaire sur leurs épaules : celle de devoir démontrer leur légitimité et capacité à exercer leur mandat dans un Hémicycle où elles sont minoritaires et qui demeure le reflet d’une société profondément patriarcale. « Quand nous réclamons davantage de femmes au Parlement, c’est parce que nous voulons plus d’égalité en politique, et non pour dépasser le nombre d’hommes », avance Laura Jaymangal.
Le quota, un catalyseur avec des conditions
La question des quotas constitue un catalyseur de changement pour les femmes en général sur différents plans, à l’unique condition qu’ils soient en adéquation avec les compétences des élues. Parallèlement aux facteurs sociaux qui expliquent le ratio inégal entre les femmes et les hommes en politique, Laura Jaymangal rappelle également le rôle du financement des partis à l’approche des élections, qui est plus facilement accessible lorsque les candidats sont majoritairement masculins. Ainsi, au moment de l’attribution des tickets, le sésame va, de préférence, à un homme. Si le Rwanda est souvent cité en exemple pour être le pays où les femmes sont majoritaires au Parlement, avec plus de 60% des sièges, ce n’est pas uniquement parce que la Constitution impose depuis 2003 un quota d’au moins 30% de femmes dans les instances de décision. C’est aussi parce que cette représentation s’est traduite par des avancées législatives concrètes en matière de droits de propriété et d’héritage pour les femmes et les filles, d’égalité professionnelle et de lutte contre les discriminations salariales, ainsi que de renforcement de la législation contre les violences basées sur le genre et les abus sexuels. Les parlementaires rwandaises ont transformé ce pouvoir de représentation en changements concrets pour la société.
Et quid de leur performance ?
« Aux dernières élections générales, les électeurs inscrits étaient majoritairement des femmes (ndlr : 51,3%). Au Parlement, elles ne sont même pas représentées à 50% », se désole Anushka Virahsawmy. Sur le plan strictement lié au genre, il revient aux femmes, qui représentent 17,9% des membres de l’Assemblée nationale, de représenter cette frange d’électeurs, mais aussi plus de 50% de la population. Et quid de leur performance ? Sont-elles à la hauteur des attentes des Mauriciennes ? D’ailleurs, qu’attendent ces dernières de leurs parlementaires ? Ces questions resteront sans réponse tant que la société civile ne débattra pas ouvertement sur la représentation des femmes au Parlement à mi-mandat d’un gouvernement. Si la société civile – plus particulièrement les forces vives et des actions féministes temporaires – a pris pour habitude de lancer la discussion à l’approche des élections, lorsque l’ambiance est davantage propice aux échanges et aux débats, toutefois, dresser un bilan en cours de mandat est une autre paire de manches. On préfère se taire ou ménager le pouvoir installé.
« She cares… »
Donc, quel regard Anushka Virahsawmy et Laura Jaymangal portent-elles jusqu’ici sur nos députées ? Comment s’en sortent ces dernières, selon elles ? Les deux femmes acceptent de donner un coup de pied dans la fourmilière et de partager leurs observations.
Pour Anushka Virahsawmy, la Deputy Prime Minister (DPM) et ministre de l’Égalité des genres, Arianne Navarre-Marie se distingue par ses convictions et son engagement dans le combat contre les violences faites aux femmes. « Elle croit dans les lois. She cares… », souligne Anushka Virahsawmy. Arianne Navarre-Marie est une vétérane : elle connaît son sujet, certes. Et pour la directrice de Gender Links, le Domestic Abuse Bill marque surtout un tournant pour les femmes. À propos de la deuxième ministre et députée au gouvernement, Jyoti Jeetun, ministre des Services financiers et de la Planification économique, elle observe : « She has shown that she is anchored in policy influence. Eski li pe lager pou fam dan lekonomi ? Non ! Gender has to be mainstream. » De Stéphanie Anquetil, députée d’expérience qui a démontré sa maîtrise des dossiers liés aux femmes et aux enfants, à la néophyte Babita Thannoo, qui place la condition féminine au cœur de son discours sur l’écoféminisme, ces deux parlementaires, selon Anushka Virahsawmy, apportent, chacune à sa façon, une voix différente quant aux enjeux liés aux femmes.
Le genre dans les débats
Insistant sur le fait que la question du genre doit être prise en compte dans toutes les politiques publiques, la directrice de Gender Links relève que d’autres députées font l’impasse sur cet aspect dans leurs interventions. Elle cite notamment Rubna Dawreeawoo, dont elle salue « l’intelligence » ; Annabelle Savabaddy, nouvelle Junior Minister au Tourisme, qui n’hésite pas à se faire entendre, quitte à embarrasser son camp, mais, souligne-t-elle, pour défendre ses mandants et non sur des questions de femmes dans sa circonsription ; ainsi que Karen Foo Kune, fraîchement nommée Junior Minister à l’Environnement. Par ailleurs, la parlementaire Véronique Leu Govind ne s’est pas, non plus, réellement démarquée sur ce plan.
Se concertent-elles ?
Encore une fois, Anushka Virahsawmy ne pointe pas ici du doigt la performance des parlementaires, mais plutôt leur capacité à prendre en compte les questions relatives aux femmes dans leurs débats et leurs politiques. « La santé reproductive et les droits qui y sont attachés, la santé mentale, l’avortement… Il y a beaucoup de sujets qui concernent les femmes dans le secteur de la santé, qui relève de la Junior Minister Anishta Babooram. Où une femme peut-elle allaiter son bébé lorsqu’elle se rend à l’hôpital ? Enn fam ki finn al gagn so reg dan lopital, kot li ale pou li gagn enn pad ek ki li kapav lav li ? Eski ou finn get leta twalet lopital ? A-t-on entendu la Junior Minister sur ces questions ? », s’interroge Anushka Virahsawmy.
En effet, mettre en place, dans le milieu hospitalier, des dispositifs permettant de répondre à des besoins tels que l’allaitement ou la distribution de serviettes hygiéniques ne nécessite ni la création d’un comité, ni une révision de la loi.
Quant aux députées rodriguaises Roxana Collet et Dianette Henriette-Manan, Anushka Virahsawmy regrette que leurs voix ne soient pas suffisamment entendues dans les médias. S’agissant de celle de Joanna Bérenger, Chief Whip de l’opposition, la directrice de Gender Links estime, en revanche, qu’elle résonne pleinement dans l’hémicycle : « This is very good », souligne-t-elle. Mais elle se demande également si les femmes parlementaires se concertent en marge des réformes ou des mesures budgétaires qui concernent directement les femmes, comme le congé de maternité, voire la pension.
« Une nomination circonstancielle »
De son côté, Laura Jaymangal souligne d’abord que la nomination d’Arianne Navarre-Marie au poste de DPM constitue en elle-même une démarche positive vers la reconnaissance de la place des femmes dans la hiérarchie gouvernementale. Mais derrière ce bon point, il y a aussi, dit-elle, « une nomination circonstancielle », qui a pu reléguer le facteur du genre au second plan. La ministre de l’Égalité des genres cochait toutes les cases pour une promotion politique dans un contexte particulier. « Le projet de loi Domestic Abuse Bill était attendu depuis longtemps. On verra maintenant comment la DPM marquera de son empreinte d’autres décisions et projets de loi. » Le congé de maternité, souligne Laura Jaymangal, est avant tout la concrétisation d’une promesse électorale, plutôt qu’une proposition présentée et défendue par une parlementaire. Quant au congé menstruel, dont l’entrée en vigueur a été reportée à janvier 2027, elle rappelle qu’il est le fruit d’un plaidoyer porté par la société civile, dont l’association Raise Brave Girls. Et de lancer : « Néanmoins, how much did women in Parliament help ? Ça, c’est autre chose. Et si cela a été le cas, tant mieux ! »
Pas assez de communication
Laura Jaymangal explique que la population ne peut se faire une idée de l’influence des députées sur les questions concernant les femmes si les principales intéressées ne communiquent pas suffisamment sur le sujet. Il en va de même pour leur participation aux réformes, à l’instar de la réforme électorale. « Comment œuvrent-elles pour ouvrir davantage de portes aux femmes ? C’est ce qu’on aimerait savoir. On attend plus d’impact de la part des parlementaires femmes. Mais je ne peux pas évaluer leur influence sur la vie des femmes, peut-être parce que cela n’est pas suffisamment visible. Par la même occasion, il est important d’analyser les raisons des échecs, lorsqu’il y en a », observe Laura Jaymangal.
Sabrina Quirin

