La santé publique, l’éducation et le système de pension constituent les trois piliers de l’État-providence. Ils soutiennent l’ascenseur social au sein de la République. Depuis le premier budget du gouvernement de l’Alliance du Changement, au lendemain du scrutin du 10 novembre 2024, la réforme du système de sécurité sociale monopolise l’attention. Le gouvernement affirme que cette démarche vise à assurer la pérennité du système de pension, qui ne serait nullement sustainable dans un contexte de vieillissement de la population.
La Platform Komin Sindikal maintient sa mobilisation contre la réforme des pensions. Le nouveau rendez-vous dans la rue, reporté au 31 octobre, devra fournir des arguments quant à la pertinence de cette décision. De son côté, l’Hôtel du Gouvernement s’est donné jusqu’à la fin du présent exercice financier pour mener à terme la refonte de ce volet majeur de la sécurité sociale.
Mais pour les deux autres dimensions de l’État-providence, soit l’éducation et la santé, la réforme se met en place de manière plus insidieuse. Et cela depuis des années. Dans l’éducation, la gratuité atteindra ses 50 ans à la prochaine rentrée, avec ou sans le Blue Print signé Mahend Gungapersad. Mais depuis longtemps déjà, les parents savent qu’ils ne peuvent faire abstraction du budget mensuel consacré aux leçons particulières pour leurs enfants fréquentant l’école publique. Un phénomène tenace, qui a résisté à toutes les réformes.
Depuis plusieurs années déjà, l’école privée, plus élégante que payante, s’est fait une place au soleil dans le paysage de l’éducation au sein de la République. Le nombre d’élèves inscrits dans le privé payant n’a cessé de croître. Dans le public, le ministère de l’Éducation parle aujourd’hui, publiquement, d’un plan B, avec des fermetures annoncées et mises à exécution pour faire face à la baisse du nombre d’élèves dans certaines catégories d’établissements scolaires. Un phénomène appelé à prendre de l’ampleur au fil des années.
Du côté de la santé, le public souffre d’un déficit de confiance, en dépit de toute la bonne volonté dont fait preuve le personnel hospitalier à tous les niveaux. Débordé de toutes parts, il tente de répondre à l’appel de ceux qui souffrent, très souvent avec les moyens du bord. Toutefois, l’enjeu se situe aussi à un autre niveau. La multiplication des cliniques privées, en tous genres et aux quatre coins de l’île, confirme qu’il existe un marché des plus rémunérateurs à prendre.
Mais à quel prix ? Les patients doivent invariablement payer rubis sur l’ongle. Avec les tarifs pratiqués par les différentes cliniques pour la multitude de services et de tests offerts, le visa d’entrée dans une clinique ne finira-t-il pas par se résumer à la souscription d’une assurance santé couvrant les dépenses catastrophiques, à hauteur d’au moins Rs 5 millions ? Mais combien de Mauriciens sont en mesure d’honorer de telles mensualités auprès de leurs compagnies d’assurances ? Et cela simplement pour éviter de se voir imposer, sans la moindre concession, un dépôt représentant la moitié du coût des soins avant même qu’un seul d’entre eux ne soit prodigué.
Il n’est nullement exagéré de dire que le sésame pour entrer en clinique, avant même tout diagnostic médical, se résume à cette question : avez-vous une assurance médicale ? Apre sa, nou gete si kapav fer zafer. Dans les colonnes de Week-End, le franc-tireur Yves Giraud avait tiré la sonnette d’alarme sur la tyrannie des tarifs en vigueur pour se faire soigner dans le privé. En parallèle, la Competition Commission of Mauritius s’est également saisie de ce dossier avec une Market Inquiry, la première consacrée aux cliniques privées à Maurice.
Le dernier développement en date est la décision de cette même Competition Commission de recourir aux services d’un expert indépendant pour encadrer cet exercice entrepris en vertu de l’article 51B de la Competition Act de 2007. Une indication que cette instance régulatrice veut approfondir les Preliminary Findings versés au dossier de cette enquête sur l’ensemble des cliniques privées, diligentée depuis le 24 avril dernier.
Les attributions de cette Market Inquiry couvrent les frais imposés aux patients — avec des hausses de l’ordre de 65 % pour les honoraires des médecins et de 41 % pour la facture des cliniques au cours des dernières années —, les connexions incestueuses entre les cliniques et les compagnies d’assurance, ainsi que les arrangements entre les cliniques et certains médecins, sous forme de Steered Referral Practices ou de Preferred-Provider Networks.
La soumission des conclusions de l’enquête de la Competition Commission, très probablement sous la forme d’un coup de pied dans la fourmilière rémunératrice de la santé privée, est annoncée pour octobre de l’année prochaine.
Et ce ne sera pas le premier carton rouge avec la précédente enquête de la Competition Commission, INV031, dénonçant des accords entre assureurs médicaux et administrateurs de régimes de santé, membres de l’Association of Private Health Plans and Administrators (APHPA).
Toutefois, en dépit de ces avertissements préliminaires, les cliniques ne montrent aucun signe d’empathie à l’égard de ceux qui n’ont d’autre choix que de subir les conditions actuelles.
La santé, avec un budget annuel de Rs 19 milliards pour le public ou un véritable trésor de boucanier dans le privé, n’a pas de prix. Oui ! C’est vrai…
Patrick Michel

