Thélyson Orélien, entre IA et plagiat… La littérature au troisième degré « Mon corps a d’autres idées que moi » (Roland Barthes)

Khal Torabully

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Thélyson Orélien provoque la première grande crise éditoriale en France autour de l’écriture et de l’IA. Il pose plusieurs questions qui ne sont pas inséparables de notre époque où l’intelligence artificielle s’insinue chaque jour davantage dans nos vies. Cela est déjà probant dans les domaines des assurances, de la sécurité sociale, de la conduite automobile, de la surveillance des masses, et j’en passe. Thiel, Altman Zuckerberg, Musk nous regardent.

Dans ce contexte, Orélien ouvre un débat sur la place publique, dépassant le cadre même de la littérature. Il est au cœur de la notion de l’authenticité humaine dans l’acte de création littéraire, pensé comme un espace de liberté, un espace ‘sacré’, quasiment inviolable, de l’esprit et de l’âme humains dans sa relation au monde. « La littérature est plus vraie que la vie »… Orélien serait la victime propitiatoire qui brise le tabou. Il bafouerait le totem de la langue hexagonale en pactisant avec le diable virtuel des mots ensorcelés. Ici, Orélien semble briser un pacte entre l’écrivain et le lecteur. Mais, le texte semble franchir ce tabou pour certains lecteurs, touchés par C’est ça ou mourir… En se demandant si le ça du titre est le contenu pulsionnel, « la marmite bouillonnante » ou l’IA comme lieu du chaos… Ou l’avènement de la littérature au troisième degré.

Politisation et racialisation

Dans les propos qui suivent, je ne pense pas démêler totalement l’écheveau des questions complexes que le débat actuel suscite.  Je pense qu’on a ici l’occasion de creuser pour quelque temps dans un domaine si précieux et si fragile…
Je citerai quelques éléments probants de ce débat sur la nature de la création littéraire, de sa politisation, du racisme qu’il déclenche dans un contexte pré-électoral où le migrant/réfugié est érigé en envahisseur et annihilateur de la forteresse Europe. En France, le racisme est décomplexé sur les plateaux télé et ailleurs et cette visibilité donnée à un migrant haïtien doit déranger l’extrême-droite. C’est l’occasion en or de descendre un livre « truqué » qui donne voix au migrant.

Dans le sillage de cette polémique, j’évoquerai la relation essentielle entre plagiat et IA dans le domaine de la production littéraire et celui des idées.

Qu’écrire quand le débat est en cours ?

J’ai été confronté à une situation de complexité extrême en arpentant la problématique, tellement des voix brassent des éléments approximatifs, péremptoires et un ressenti politique stigmatisant pour un auteur très vite racialisé.

Je pense qu’il faut séparer beaucoup d’éléments afin de mieux les articuler dans le contexte passionné et passionnant actuel. Je n’ai pas besoin de rappeler que C’est ça ou mourir d’Orélien était promis à un très bel avenir au niveau des récompenses, dont le Goncourt, qui l’a retiré de sa liste après l’accusation balancée sur X par un auteur anonyme, qui s’est ensuite mis à découvert. Il a déclaré faire partie d’un collectif de cinq personnes (en fait, ils ne seraient que trois), « Balance ton Claude », à l’image de « Balance ton porc », dont le but est de faire la chasse au texte littéraire généré par l’IA au niveau global. Il s’appelle Samuel Fitoussi, auteur d’un essai contre le wokisme et le gauchisme. Il est chroniqueur au Figaro et proche de la fachosphère. En clouant au pilori un auteur noir, cela a été l’occasion de faire surgir le discours raciste répétant que Thélyson Orélien serait de la race inférieure, incapable d’écrire un aussi bon roman de son seul fait. Les plateaux télé s’emballent, entre dénonciations de manquement à l’éthique et la défense de ce roman par Yasmina Khadra et Virginie Despentes, entre autres.

Un noir encensé dans les salons littéraires puis descendu, cela ramène des souvenirs à l’esprit. En effet, la chose n’est pas nouvelle. Il y a le cas de Yambo Ouologuem, premier Africain à avoir le Prix Renaudot en 1968, qui avait été accusé de plagier Graham Greene et André Schwartz-Bart, qui lui-même avait plagié Madame de Sévigné. Ouologuem a été aussi accusé d’avoir recopié des passages entiers de Guy de Maupassant. L’auteur a subi une véritable kabbale, il a quitté la France et est retourné au Mali. Il s’est muré dans le silence et a énormément souffert de cette accusation. Il est mort oublié. Il constitue un cas d’école en la matière. Il a inspiré La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed M. Sarr, prix Goncourt 2021.

Au cœur de l’imbroglio littéraire, devenu enjeu racial, l’argument est le suivant : pourquoi des écrivains européens, qui sont pris la main dans le pot de confiture, continuent leur carrière, comme si tricher pour eux équivaudrait à être malin dans un système à déjouer ? On pense à Dan Brown  (Da Vinci Code), accusé de plagiat par Baigent et Leigh ou J.K. Rowling, accusée de la même chose par Jacobs.

Les deux ont gagné leurs procès. Ces accusations ne les ont pas livrés à la vindicte raciale comme dans le cas d’Orélien. L’écrivain extra européen, même avant les preuves irréfutables, est jeté en pâture au grand public. Alors qu’un travail minutieux et objectif devrait être mené lors d’une accusation balancée sur X par un anonyme à l’époque, qui aurait eu la complicité d’une certaine presse pour relayer l’information. Une rumeur fait part d’une manœuvre d’Olivier Nora, ancien directeur à Grasset, qui est parti de la maison d’édition après son rachat par Bolloré, avec 270 auteurs. Il aurait laissé le cadeau empoisonné à ses successeurs…

Ajoutons que Michel Houellebecq, qui est accusé d’avoir plagié le franco-sénégalais Diagola dans son roman Soumission (2015), a poursuivi son chemin. L’affaire est encore en cour. Imaginons que c’est Houellebecq qui avait accusé Diagola de plagiat ? Aurait-il eu le même parcours que Houellebecq dans la littérature francophone ?

Schoendoerffer a plagié Kipling dans L’Adieu au roi et Paul-Loup Sulitzer écrit avec des nègres littéraires ou des ghostwriters sans oublier Jacques Attali, qui a grillé l’herbe sous les pieds d’Elie Wiesel pour son livre des conversations avec François Mitterrand, Verbatim. Joseph Macé-Scaron, porte-plume de François Fillon, avait été accusé de plagier Bill Bryson, en maquillant ses emprunts par la substitution de certains mots par d’autres…

Cela semble faire partie de la tradition européenne du plagiaire – mais pas que – et du débat d’idées. Or, quand un noir se pointe dans le plagiat, c’est souvent un procès d’intention. Et une descente en flèche.

Style exogène et c’est ça ou relire

Revenons désormais au débat sur le style d’Orélien, qui serait le vecteur d’une écriture ‘intelligente’. Des lecteurs avisés évoquent un rythme ternaire de l’IA générative dans son écriture. Ils invoquent aussi l’étrangeté du style. Bizarre, tout ça, c’est de l’IA. L’auteur, dans sa défense liminaire, a expliqué qu’il s’inscrit dans une tradition d’écriture avec un rythme et une poétique différents des normes linguistique et littéraire de l’Hexagone.

À ce sujet, il est important de ne pas tout mélanger. Il est évident que le langage d’Orélien épouse l’écriture ‘désaxée’ du réalisme magique, les contes et les traditions orales de Haïti et de la région caribéenne. Il ne correspond pas aux critères de littérarité d’un centre de légitimité ou de légitimation de l’acte littéraire. La chose est cruciale car ce centre, en Logos, dicterait ce qu’est la bonne littérature ou le bon style dans une profession de foi centralisatrice, au détriment des imaginaires et des langages de la littérature globale. Cela aurait pour effet de réduire la création littéraire francophone en peau de chagrin. Après, on aime ou on n’aime pas, c’est une question de choix personnel et peut-être aussi de lecture biaisée de la littérature. Donc, dans ce débat politisé du fait littéraire, le style devrait être prudemment soupesé par rapport à une autre tradition scripturaire, dominante. Et si le style d’Orélien ressemble à celui de l’IA, que faut-il en conclure ? L’étrangeté du langage n’est pas forcément de l’IA. Le style blanc aussi peut être de l’IA. Gardons-nous des conclusions hâtives…

Réservoir des signes pour réserve de singes ?

J’ai lu sur la toile des remarques décrivant l’auteur comme « singe ». On a entendu cela par ailleurs, sur des stades de football. La littérature devient défouloir… Orélien lui-même a déclaré être victime du racisme. Il faut l’entendre. C’est son ressenti. Le contexte s’y prête. Le RN a le vent en poupe, Trump joue la carte de la suprématie blanche. Il s’agit de ne pas se laisser emporter sur le terrain racial et raison garder… Dès lors, il est important de revenir à l’acte d’écriture, à l’intelligence artificielle et au plagiat, au cœur de l’accusation.

Le plagiat. Il est avéré que l’auteur du roman a plagié Louis Pauwels dans un article il y a une dizaine d’années. Des journalistes de Montréal ont ramené ce détail au fronton du débat. Il aurait aussi cité d’autres occurrences consultables sur le net. Orélien a plagié et c’est documenté. Or, là aussi, il faudrait distinguer que les faits datent d’une dizaine d’années, avant l’irruption de l’IA dans l’écriture. Le plagiat pourrait accréditer la thèse d’un état d’esprit enclin au recours à l’intelligence artificielle. Erreur de jeunesse à excuser ?

Pangram, qui a mis en avant que le roman avait été écrit avec l’IA, n’est pas un outil infaillible.  Nous nous rappelons le cas de Jamir Nazir, qui a remporté le prix de la nouvelle du Commonwealth cette année. Pangram avait décrété qu’il avait écrit son texte avec l’aide de l’IA. Le comité de lecture a tenu bon et après enquêtes et analyses, il a décerné le prix à l’auteur trinidadien. Pangram s’est trompé. R. Farook, directeur de la Fondation du Commonwealth, a déclaré que dès que le style de l’auteur n’entre pas dans le moule, il devient suspect… Là aussi, on a retrouvé les listes des trois éléments, indices de l’utilisation de l’IA.

Donc, si l’IA a son style ternaire, générant une foison de métaphores et d’images décousues, peut-on sérieusement dire qu’il faut s’appuyer sur une autre machine pour décoder un maniérisme algorithmique ? Qui décode quoi dans ce syllogisme inédit ?

D’autres personnes ont inséré Hugo ou la Bible dans ce même décrypteur et les résultats suggèrent que ces deux textes ont été écrits à l’aide de l’IA. Nous achoppons sur une aporie ici.

En effet, tout le contenu encodé dans la mémoire de l’IA pour l’écriture générative vient elle-même d’autres auteurs qui ont été pillés par l’IA alors que l’IA n’a pas rémunéré les auteurs qu’elle a mis en boîte. Donc l’encodeur qui a lui-même créé une ‘super/métalangue’ littéraire en pompant les œuvres des autres est sommé de décoder l’œuvre d’un écrivain pour décider si celle-ci est authentiquement humaine. Sidérant. Nous sommes dans un débat sociétal et civilisationnel et c’est le point central que cette affaire devrait impulser de façon très sérieuse, à ce moment précis de l’Histoire où tous les écosystèmes, culturels, physiques, politiques, géopolitiques, écologiques, économiques et moraux sont en phase de configurations nouvelles.

La littérature, au vu de cette polémique, cristallise ce moment de bascule de nos sociétés vers des changements ontologiques et épistémologiques conséquents. C’est une chance, au-delà de l’affaire Orélien, de nous rapprocher et nous opposer à une menace pour toute l’humanité, de discuter de l’avenir, sans rater l’essentiel. L’IA est un métadiscours réducteur des diversités et de complexités, basé sur la productivité capitalistique, qui se déplie sous nos yeux et l’occasion est historique pour en débattre… Sinon, nous serions les victimes consentantes du discours productiviste de l’IA, basé sur la compétition et la peur de l’autre…

L’antidote poétique

À ce stade, accordons le bénéfice du doute à Orélien, qui saura prouver par ses notes et ses ‘ours’ qu’il a eu plusieurs versions de l’œuvre qu’il a produite.

Une chose penche en faveur d’Orélien, c’est le fait poétique. Jason Dorléan, le personnage principal de son œuvre picaresque, est lui-même poète et apporte avec lui un livre de poésie lors de sa migration vers le Canada ; Orélien est lui-même poète. Il assure qu’il pratique un code hybride, mélangeant poésie et discours du récit, ponctué de la rythmique caribéenne.

Je me rappelle mes cours de Sémiologie du poétique dans les années 80 où on utilisait les ordinateurs personnels. Mon directeur de thèse, Michel Cusin, grandissime sémiologue, affirmait que l’informatique pourrait reproduire facilement le discours mais plus difficilement la parole. Un discours publicitaire, bancaire, économique, politique, scientifique et cetera est marqué par le signifié. Il ne laisse pas de place à la polysémie ou de façon limitée. Son but est de convaincre d’acheter, de vendre ou de voter ; donc le message ne doit pas s’insérer dans une signifiance. Cependant, l’écriture poétique, c’est la parole imprévisible. C’est la langue, l’inspiration, la mémoire, l’inconscient, ses propres lectures qui se mêlent aux matériaux linguistiques. La poésie, c’est le jeu du signifiant, signalé par l’aspect phonique du poème qui utilise des rimes, une rythmique, une polysémie. Même le recours au signifié doit être porté par cette matérialité phonique. C’est l’ars poetica. Il faut un corps pour porter cette hallucination du langage, cette inspiration, cette énergie qui se matérialise en un combat intolérable entre le son et le sens (Cummings).

L’IA, ou intelligence programmée, jusqu’à maintenant n’a pas de corps. Il n’a pas d’âme sinon les résidus de corps et d’âme aplatie en une masse de textes et de données agissant comme une métalangue prête à encoder virtuellement des textes à venir. Un corpus virtuel n’a pas une respiration.

Je ne dis pas que l’IA ne peut pas écrire de la poésie ; je n’ai jamais essayé cette hérésie. Mais j’ai parfois croisé des textes de poésie générés par l’IA. C’est souvent une langue dépourvue d’un arrière-pays de la mémoire et de l’imaginaire. Barthes disait : « Le plaisir du texte, c’est ce moment où mon corps va suivre ses propres idées – car mon corps n’a pas les mêmes idées que moi ».

Ce réel du langage me plaît. Ce hors-là du texte est non programmable. Aussi, le recours à la poéticité dans le texte d’Orélien constitue pour moi, au moment de ma connaissance des faits, un antidote à une écriture générée artificiellement. Sans prise à la chair qui porte des mots, il n’y a pas de texte littéraire au sens propre, même quand ce corps bégaie…

Plagié en thématiques et poétique

Entre IA et plagiat… Pour ma part, j’ai connu le plagiat à grande échelle et le pillage de mon travail, notamment de deux ‘amis’ opportunistes sur Facebook. Je n’ai quasiment bénéficié d’aucun soutien de mes confrères. Ces gens m’ont pillé et continuent de le faire en feignant d’ignorer leurs méfaits, parfois en maquillant mes apports.

La pratique des faussaires est facilitée par les réseaux sociaux et l’aspect virtuel des écrits. Il n’y a plus ce respect de l’archéologie du savoir. C’est encore plus dommage que cela est pratiqué par des auteurs du Sud, qui se lamentent d’un manque de visibilité et d’audibilité auprès des courroies de légitimation du texte dans les pays occidentaux. L’ironie est bien là ; ceux qui se targuent d’écrire pour les sans-voix ou l’histoire minorée, qui se plaignent de domination néocoloniale, ne se privent pas de piller la voix d’un collègue, d’essayer de le priver de sa voix sans vergogne. Et cela, dans la quasi-indifférence de ses pairs.

J’atteste que cette pratique affecte aussi des institutions qui s’occupent de mémoire et de patrimoine au niveau international, nommément, pour l’engagisme. J’avais théorisé le premier texte articulant esclavage et engagisme, qui est devenu la ligne de conduite de la politique mémorielle de Maurice. Hormis le Premier ministre Navin Ramgoolam, qui avait explicitement fait référence à ce travail lors du 2 novembre célébrant l’arrivée des engagés à Maurice, beaucoup se sont approprié ma réflexion sans guillemets et sans citer mon travail pionnier. On célèbre la mémoire tout en effaçant celui qui l’a sortie de l’oubli…

Le pire est que cela se passe aussi au niveau universitaire et ses courroies de transmission des idées, pas si objectives que cela. Cela est assez grave pour que je le mette en perspective.

Dans le défi actuel, il s’agit de former les jeunes à une éthique scripturaire : l’emprunt doit nécessairement passer par des guillemets et la reconnaissance de ses sources, dans une archéologie du savoir, et non dans un self-service pillant le travail des autres avec le sentiment d’impunité, en espérant ne pas être débusqué.

L’heure est arrivée pour que les fraudeurs se regardent dans un miroir de vérité… Et maintenant que l’IA investit la créativité, il faut se positionner face à l’intransigeance de l’éthique citationnelle, un des arts du discours. Il est admis que le citationnel entre dans le projet énonciatif du locuteur et n’est pas un cheveu sur la soupe… Cela fait sens, comme le signale Céline Largier Vié dans notre époque informatisée : « Depuis l’émergence de l’Internet, la production de textes écrits a fortement augmenté, de même que leur circulation. L’existence de supports d’expression et d’échange ainsi que certaines spécificités de l’écriture numérique favorisent chez l’utilisateur la reprise, sous forme écrite, de ce qu’un autre utilisateur a précédemment rédigé – ou ce qu’il a lui-même produit antérieurement – pour construire son propre discours » (1). Nous voici dans le palimpseste virtuel, j’y reviendrai…

La littérature au troisième degré ?

Relisons Genette, Bakhtine, Lacan, Eco, Barthes, Derrida, Riffaterre, Foucault, Sollers et Kristeva et le paradigme de l’intertextualité, qui aideront à approfondir la question du plagiat et de l’écriture générative. Ces apports sont incontournables, de même que les identités hybrides, coralliennes et les éléments de la mise en relation égalitaire ET respectueuse du travail des autres, pour faire face au défi scripturaire actuel. C’est une urgence. Sinon, ce serait le règne du ça, ça m’appartient, sans nom et sans retour. C’est aussi ça et écrire…

À la lumière de cette crise éditoriale, de celle de la critique et des médias entourant l’industrie du livre et de ses relais institutionnels causée par le soupçon de l’IA dans l’écriture du roman d’Orélien, je proposerai le concept de littérature au troisième degré.

Je cite ma source pour cette théorisation nécessaire au vu de la production textuelle et discursive au contact de l’IA, et celle à venir plus massivement. Fitoussi, qui a balancé Orélien à la meute, je l’apprends, tout en descendant le romancier qui aurait utilisé l’IA, est lui-même investisseur dans l’IA, dans des fonds Frst détenus par Stérin. Authentique. Pour parachever le tout, c’est un proche de Zemmour et fait partie du comité éditorial de Civilisation, revue ultralibérale…

J’apprends que Fitoussi vient de publier un court texte en donnant des consignes d’écriture (manœuvre douteuse pour faire le buzz et engranger du flouze en manipulant le net ?) AVEC l’IA, argumentant de l’inévitabilité de l’IA dans la littérature… C’est assez clair.

Fitoussi veut donc une éthique de la co-écriture avec l’algorithme, signalant à l’avenir une sorte de normalisation de la novlangue et de la post-vérité en novscription (c’est mon néologisme)…

Je flaire l’imposture du « rendement à tout prix ». Voilà ce que dit le fondateur de « Balance ton Claude » sur X.  Je cite un texte entre guillemets (dont il ne serait pas l’auteur ?) posté sur X. Car il résume l’éventuelle mainmise de l’intelligence non pas artificielle (c’est une autre escroquerie de l’appeler ainsi)  mais programmée sur toute activité humaine avec le présupposé technocide que l’écriture et le travail humains doivent être soumis à la logique des algorithmes décérébrante et abracadabrantesque : « Le travail d’écriture changera de forme. Il ne s’agira plus de choisir chacun des mots mais de guider son IA. Si on a tous accès à une IA, celui qui produit les meilleurs romans est celui qui aura investi dans son IA le plus de créativité, d’intelligence, ou en tout cas, d’un quelque chose. Le résultat sera tout de même le reflet de son travail et de sa subjectivité, qui transparaîtra sous une autre forme que le choix des mots. L’IA restera un levier cognitif, un amplificateur de talents, peut-être pas du même talent qu’aujourd’hui, mais d’une forme de talent. Les meilleures productions culturelles et intellectuelles seront le fruit d’un travail hybride humain/IA, où l’humain sera chef d’orchestre ». Ces propos sont débattus par Fitoussi, qui dit qu’en fin de compte il faudra une machine super intelligente guidée par un humain pour parachever l’excellence littéraire. Il n’écarte pas totalement l’idée que l’IA ou l’IP sera partenaire dans l’acte d’écriture. Fitoussi ajoute : « Je comprends l’attrait de cet argument car il est intuitif  … Mais il repose sur l’hypothèse implicite d’un plafond aux capacités des modèles. Or, lorsque les modèles dépassent un certain seuil d’intelligence créative, l’argument s’effondre ». Ces propos ont le mérite de nous faire mieux comprendre ce que les tech barons de l’IP attendent de nous : un retour sur investissement en prélevant la dîme sur nos âmes, nos corps, nos cerveaux au passage, une fois l’algorithme au sommet. Il n’évoque jamais dans cette écriture hybride l’imprévisibilité ou le réel de la langue, le point d’achoppement de l’écriture générative. Ni les guillemets à mettre quand on s’alimente à la métalangue de l’IP, faite d’un réservoir des signes pillant toute la production humaine. Tout devient magma informe, matériau à exploiter, matière première cérébrale et esthétique à marchandiser. Voilà l’ultime imposture de l’IP dans la littérature actuelle et à venir, que Fitoussi et consorts dévoient en ce que je nommerai la littérature au troisième degré.

Palimpseste et littérature au troisième degré

Je m’explique en revenant à Gérard Genette. Il avait publié Palimpseste. La Littérature au second degré en 1982. J’avais aimé ce concept durant mes études. J’avais repris cette figure dans mes écritures, trouvant la métaphore scripturaire de palimpseste très adéquate à ma pratique de l’écriture fragmentaire, que j’ai ensuite développée en poétique corallienne. Le palimpseste, on s’en souvient, est ce parchemin que l’on gratte pour écrire un nouveau texte sur le précédent. Cela génère de l’hypertextualité et la transtextualité. Le sous-entendu théorique est que tout texte porte en lui la trace d’un texte précédent. J’avais repris cette formule dans l’écriture de la trace, de l’étagement des fragments et des discours, dans mes textes ultérieurs, avec ce fort quotient d’hypertextualité.

Cette littérature du second degré qu’explore Genette se manifeste par plusieurs figures de style, dont le travestissement, la parodie, la traduction, l’amplification et la transmodalisation (par exemple transposer un livre en film), le pastiche et l’imitation. Relions cela à l’écriture générative de l’IP et proposons une théorisation dans un espace qui s’ouvre à nous et que nous devons discursifier, pour ne pas être, devant le réservoir des signes, dans « la réserve des singes ». C’est au prix de notre autonomie et capacité indépendante d’appréhender l’écriture « hybride » dans notre Sud Global. Car, il est important d’affronter ce défi fitoussien d’un point de vue théorique.

À la lumière de l’hypertextualité du palimpseste de Genette, nous pouvons qualifier le réservoir des signes d’Amazon, qui a scanné et pilonné des livres pour éduquer ses algorithmes, de méta-palimpseste, tout en spécifiant que l’humanité n’a jamais eu un tel réservoir langagier, car le virtuel empile quasiment tous les livres, ce qu’aucune bibliothèque humaine ne peut réaliser. Tout cela est accessible d’un clic. Mallarmé ne pourrait pas dire aujourd’hui, « la chair est triste, hélas! et j’ai lu tous les livres ».

Ce métadiscours virtuel comprend des palimpsestes déjà, de la littérature au second degré explorée par Genette. L’écrivain qui écrirait avec l’IP puiserait donc de cette hypertextualité ou mega intertextualité sans guillemets, avec une trace volatile des textes, mais qui reste repérable dans l’énoncé du texte produit. La matérialité du parchemin a changé en algorithme à écrire des palimpsestes non en les effaçant mais en les compactant dans des centres de données, écocides à souhait. Dès lors, je postule que toute écriture que la caste de la tech veut normaliser sera de la littérature au troisième degré.

Il s’agit de la qualifier comme telle, car une machine qui aide un humain à produire des belles lettres ne crée pas forcément dans une architectonique intertextuelle humaine comme nous l’avons connue, mais dans une archéologie du savoir polymorphe, aplatie, avant la réalisation du nouveau texte. Les textes antérieurs baignent dans un réservoir de signes issus de la littérature au second degré, prélude à la littérature au troisième degré. La métaphore de cette littérature au troisième degré est la mémorisation tous azimuts des livres avant 2022, pour les mettre au pilon. C’est la destruction de la matérialité palimpsestique, la mise à mort de son successeur, l’objet livre, foulé aux pieds de la machine à effacer pour mémoriser, afin que l’on puisse écrire sans trop se fatiguer les méninges. Alors que tout acte cognitif, c’est d’abord le chemin vers l’art ou la connaissance… Je pense qu’il s’agit de préserver le manuscrit, le palimpseste et résister à l’économie numérique qui désire redéfinir nos vies, nos productions littéraires, artistiques et culturelles, sous peine d’effacement.

Après ces quelques réflexions, in fine, il n’y a que l’auteur qui connaisse la vérité dans cette affaire. Pour l’instant, je lui accorde ma confiance comme il a accordé la sienne à Dorléan dans son roman, confiance à l’imprévisibilité et l’opacité qui tracent l’écriture poétique et l’itinéraire du migrant presque nu. Il prend le chemin tortueux de la vie, que l’IP voudrait réduire à la connectivité.

 Une question me taraude, au vu de l’irruption de l’IP dans l’affaire Orélien : le ver serait-il déjà dans la poésie ?

1. Ce texte est protégé par des droits d’auteur. Toute citation doit faire référence au travail de l’auteur, y compris la mention « littérature au troisième degré », ceci afin de protéger du plagiat et du pillage en cours.

(https://hal.science/hal-04016995/document)

© Khal Torabully, 28 septembre 2026.

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