« Les personnes âgées ont leur place dans la société. » C’est autour de ce message que Vijay Naraidoo a placé son intervention lors de la cérémonie officielle marquant la Journée internationale des personnes âgées. Premier orateur à prendre la parole, en présence de la Première ministre suppléante Arianne Navarre-Marie et de plusieurs personnalités gouvernementales, le président du Senior Citizens Council a appelé à accentuer la solidarité entre générations, tout en plaidant pour le respect, la dignité et les droits des aînés. Dans cet entretien, il s’appesantit sur le fait que « les droits humains des personnes âgées n’ont pas de date de péremption.»
La Journée internationale des personnes âgées a été célébrée autour du thème « Solidarité entre générations ». Comment cette solidarité doit-elle se manifester dans le concret ? Quelles sont les valeurs qui doivent être transmises ?
D’abord, la compréhension, l’écoute, l’ouverture d’esprit ; que l’une ou l’autre génération exerce une ouverture, se parle, car il est important de communiquer pour se faire comprendre, éviter les confusions pour atteindre une Shared Understanding.
Cela doit être la même chose dans la vie de tous les jours, en dehors de la maison, dans les bus, au marché, au travail, où deux, trois, voire quatre générations se côtoient. Les jeunes doivent comprendre que les personnes âgées ont leur place dans la société. Cela ne doit pas être une revendication, mais un fait en soi. Être âgé ne fait pas de la personne un être humain inutile.
Vous avez consacré une partie importante de votre parcours à la défense des droits humains. Que représente pour vous aujourd’hui cette responsabilité à la tête du Senior Citizens Council ?
Effectivement, j’ai été longtemps responsable de la Commission des Personnes âgées au sein de Dis-Moi, une ONG des droits humains. Quand j’ai entamé mon nouveau parcours au sein du Senior Citizens Council, je me suis dit qu’il y avait un long boulevard devant moi, mais le challenge était attractif, car le Council vous donne le moyen de rencontrer un plus grand nombre de personnes.
Une ONG fait face à un manque de moyens, certes, et alors la stratégie de rencontrer les personnes n’est pas similaire. Avec le SCC, il y a une structure bien installée : à la base, il y a quelque 900 associations de personnes âgées à Maurice et une cinquantaine à Rodrigues. Ces associations, représentatives de tous les districts, sont affiliées au Council et donc facilement joignables. Le président de la Fédération des Associations de Rodrigues vient participer aux travaux de l’exécutif du Council.
Parlant de responsabilité, je pars du principe qu’il y a un programme annuel qui inclut des activités telles que la célébration autour de l’Indépendance et de la République, la Journée internationale des personnes âgées. J’ajoute que nous marquons dorénavant la World Elderly Abuse Awareness Day, le 15 juin, autrement dit pour attirer l’attention sur un sujet qui touche toutes les classes sociales.
Le Council coordonne les compétitions organisées par les associations, telles que les jeux de société, les sketches et les compétitions de chant. Sachez aussi qu’il y a quatre centres récréationnels mis à la disposition de nos aînés pour y passer un séjour, et ce, au bord de la mer.
Lorsque vous avez accepté la présidence du SCC, qu’est-ce qui vous a le plus attiré dans cette fonction ?
L’opportunité de parler des droits des personnes âgées, d’en faire un buzz dans les maisons, de mieux faire comprendre que les droits humains des personnes âgées n’ont pas de date de péremption. Que les personnes âgées méritent le respect et ne doivent jamais être l’objet de railleries, ni être victimes d’âgisme qui, comme vous le savez, est un stéréotype dangereux qui peut engendrer la discrimination et la violence, etc.
Vous connaissez depuis longtemps le monde associatif et celui des droits humains. Considérez-vous cette présidence comme une nouvelle étape ou comme la continuité naturelle de votre engagement ?
C’est définitivement une continuité naturelle de mon engagement. Il n’y a pas d’incompatibilité ; au contraire, il y a concordance et, de par ma position, je pratique une ouverture avec des associations autres que celles de personnes âgées.
Par ailleurs, j’ai une position très confortable pour parler à nos membres de mes interventions dans les médias et je suis heureux qu’ils portent une attention particulière à ce sur quoi j’interviens. Justement, je privilégie les réunions décentralisées, je fais le tour de Maurice et je suis parti à Rodrigues une fois.
Mon plaidoyer a été basé sur le respect des droits des personnes âgées durant des années. Mon militantisme n’a pas faibli, bien au contraire, je me sens enhardi. J’ai la chance de pouvoir exercer mon rôle comme président du SCC sous l’égide du ministère de l’Intégration sociale, dont les deux ministres sont des avant-gardistes qui comprennent l’enjeu du vieillissement.
Vous avez longtemps plaidé pour les droits des personnes âgées. Est-ce différent de défendre une cause comme militant et de devoir maintenant la porter depuis une institution placée sous la responsabilité du gouvernement ?
Non, pas du tout. Alors qu’en ma qualité d’animateur d’une ONG, je comprenais les défis auxquels font face les personnes âgées, aujourd’hui je suis proche d’un plus grand nombre de personnes aux quatre coins du pays.
Sachez que les personnes âgées ne sont pas un groupe homogène. Il y a des variantes selon les familles, la structure familiale et les couches sociales. Mais ce sont des réalités objectives. Donc, l’être humain que je suis ne peut avoir un autre regard, voire une autre analyse, et arriver à une conclusion différente. Ce serait d’une malhonnêteté intellectuelle.
Y a-t-il une situation, une rencontre ou un témoignage d’une personne âgée qui vous a particulièrement marqué depuis votre nomination à la tête du SCC ?
Oui, celle d’une dame qui m’a appelé au téléphone pour me parler de la violence dont fait l’objet sa grand-mère, violence perpétrée par le fils de celle-ci.
Une autre est celle d’une dame victime de manigances de ses frères et sœurs pour l’empêcher d’hériter de sa part du bien familial. Au final, ils lui avaient réservé l’espace qu’occupaient les trous d’absorption.
Qu’avez-vous découvert sur la vieillesse à Maurice que vous ne soupçonniez pas lorsque vous avez commencé votre engagement ?
Chaque être humain naît égal et libre dans ses droits. Quel que soit notre statut, de par notre métier ou notre profession, médecin ou laboureur, chauffeur de taxi ou machiniste, nous avons droit au même respect.
Comment ne pas considérer une personne âgée comme inutile ? Ne pas utiliser de stéréotypes, ne pas porter de jugements de valeur, ne pas offenser la personne dans son estime de soi. Je dois continuer à vivre parce que j’ai ma place dans la société et je suis capable de continuer à contribuer au développement socio-économique du pays.
Parlez-nous de votre parcours personnel ?
J’ai été enseignant dans une école secondaire, puis je suis passé au primaire. Jeune, je me suis investi dans le travail social et le bénévolat, à l’instar de mon père qui animait bénévolement des classes en langue télégou dans l’après-midi.
Avec des collègues enseignants, j’ai fondé la Fédération of UNESCO Clubs et, parallèlement, j’avais des responsabilités comme secrétaire de la Savanne Youth Federation, sans compter mon adhésion à l’Agricultural Youth Club. J’ai aussi été fondateur d’une coopérative de consommation qui, malheureusement, a fermé comme la majorité de ces boutiques.
À ma retraite de la fonction publique, je me suis joint à Dis-Moi au moment de sa création, en 2012. J’ai entrepris ce parcours avec enthousiasme, avec de l’empathie. Servir les autres sans attendre de récompense a été le socle de mon action. Les valeurs se résument au respect de la capacité de l’individu : on n’est pas pareils, mais on a les mêmes droits.
Quel est exactement le rôle du Senior Citizens Council ? Beaucoup de personnes connaissent le nom du SCC, mais ne savent pas nécessairement ce qu’il fait. Quelle est sa véritable mission ?
Le SCC a été établi par force de loi en 1985, ayant comme objectif d’honorer et de protéger les personnes âgées, de les encourager à adopter un train de vie actif, de les aider à développer leur résilience, à avoir l’esprit vif et à s’engager socialement à travers des programmes et initiatives communautaires bien rodés.
Notre vision, d’abord : une société inclusive où les personnes mènent une vie active, jouissent d’une bonne santé, de leur autonomie, de leur indépendance et de leur dignité.
Notre mission est de mobiliser les associations de base (Grassroots) à mettre en œuvre des programmes de bien-être innovants.
Quel est aujourd’hui le nombre d’associations de personnes âgées avec lesquelles vous travaillez ?
Quelque 900 à Maurice et quelque 50 à Rodrigues.
Vous avez dit qu’il était temps de passer du slogan à l’action. Qu’est-ce qui, selon vous, relève encore aujourd’hui du slogan ?
Le slogan : « Nous avons les mêmes droits. » Il faut dépasser cela et l’introduire dans notre ADN. Il faut que cela soit inculqué dans l’esprit des enfants dès le berceau, à la maternelle, au primaire, au secondaire et jusqu’au tertiaire.
Quelles sont vos trois priorités pour le SCC ?
Mes trois priorités : Premièrement, il y a plus de 276 000 personnes âgées à Maurice et nous n’avons que 900 associations. Clairement, il y en a des milliers qui ne sont pas membres d’une association.
Deuxièmement, aller à la rencontre des personnes âgées qui vivent seules et les inciter à se joindre à une association si elles ne le sont pas déjà, afin de leur montrer notre solidarité, notre amitié et ainsi être sincère dans l’idée de ne laisser personne pour compte.
Troisièmement, mener une campagne sur la sécurité, qui inclut aussi la prévention contre les arnaques.
« Il faut dépasser le slogan Nous avons les mêmes droits, et l’introduire dans notre ADN. »
Vous avez évoqué la révision de la Senior Citizens Council Act. Pourquoi cette loi doit-elle être revue ?
Toute loi ne peut être figée dans le temps. Elle doit être modernisée pour répondre aux attentes d’une société qui évolue rapidement.
Il faut, à titre d’exemple, deux représentants de district élus en même temps, l’un qui agira comme « alternant », afin que le district ne soit pas pénalisé en cas d’indisponibilité du premier élu ou en cas d’absence prolongée. Il y aura ainsi une continuité dans l’administration du district.
Une autre proposition qui mérite d’être considérée, selon moi, c’est de limiter à deux le nombre de mandats d’un représentant, chaque mandat étant de deux ans. Il faut qu’il y ait du changement. Toute personne concernée peut revenir après deux ans. L’on donne ainsi à un plus grand nombre de personnes la possibilité de participer.
Il faut plus de femmes élues au comité, car jusqu’ici il n’y a eu qu’une femme élue sur les dix membres.
La réforme de la législation concernant les maisons de retraite est un chantier sur lequel vous travaillez. Qu’est-ce qui ne fonctionne pas aujourd’hui dans le système ? Faut-il accroître les contrôles des homes pour personnes âgées ?
Concernant les maisons de retraite, je sais que le ministre Subron a déjà tiré la sonnette d’alarme sur certains aspects.
De mon point de vue, il faudra donner une attention particulière à la formation des soignants et des aides-soignants pour une meilleure prise en charge de ceux qui ont opté pour y résider ou qui y ont été « placés » par leurs proches.
Il faut que les autorités exercent un contrôle : inspection générale, visite des travailleurs sociaux et des psychologues. La visite des proches peut dissuader toute tentative de maltraitance ou de violence.
Il ne s’agit pas d’ingérence dans l’administration de l’établissement, mais c’est une manière de l’aider, au contraire. Il faut voir de temps en temps si les normes d’hygiène sont respectées, la qualité de la nourriture et les types d’activités sociales et de loisirs offerts.
Nous sommes contents que le gouvernement ait retenu notre proposition sur la création d’un bureau d’Ombudsperson for the Elderly. Avec une population vieillissante se posent de nouvelles problématiques.
Il fallait une institution comme celle de l’Ombudsperson for Children, une institution qui va recevoir des doléances, des représentations venant des individus ou des sociétés afin de chercher justice ou un éclairage sur une décision, une action perçue comme une injustice.
L’Ombudsperson fera des recommandations et guidera les parties concernées sur la voie légale à poursuivre ou pas.
Quel serait concrètement le rôle de cet Ombudsperson ?
Celui d’agir comme un chien de garde, un recours pour chercher justice, mener une campagne d’éducation sur les droits humains. Nous apporterons notre collaboration à toute action de ce genre.
L’Ombudsperson sera à l’écoute des victimes, agissant comme un protecteur des personnes âgées. Il pourra enquêter, entreprendre des investigations, faire appel à des témoins, entamer une médiation et faire des rapports et des recommandations au ministre de tutelle.
Ces trois réformes peuvent-elles être réalisées rapidement ou faudra-t-il plusieurs années ?
Non, ces réformes peuvent se faire dans un espace de un à deux ans, car la volonté est là et les structures aussi. Je suis satisfait de la relation de travail que nous avons avec le gouvernement, le Council étant comme un bras appelé à implémenter la politique du gouvernement.
Il y a une demande sans cesse croissante pour des séjours dans les quatre centres récréationnels existants, qui ne suffisent plus. Objectivement, il faudra un certain nombre de centres additionnels qui, comme vous le savez, connaissent une très forte demande tout au long de l’année.
Vous avez parlé des associations comme de véritables grassroots. Comment faites-vous pour que leurs préoccupations remontent réellement jusqu’au Conseil et jusqu’au gouvernement ?
Nous avons dix districts et, dépendant de la population, certains ont un nombre impressionnant d’associations, ce qui est bon.
Au niveau de chaque district, le représentant élu qui siège au comité exécutif du Council fait le lien entre le Council et sa base. Eux aussi se rencontrent régulièrement et relaient le message à leurs membres avec le principe de top-bottom et bottom-up.
Sachez que différents ministères sont représentés au Council, parmi lesquels un haut gradé du ministère de tutelle.
Il y a dix membres élus de l’exécutif et dix autres nommés par le gouvernement. Les décisions sont prises par cet exécutif-là.
Les priorités sont identifiées à la lumière des propositions faites notamment par les District Representatives et font l’objet de discussions quant à leur faisabilité, leur impact recherché et la capacité des personnes âgées à s’impliquer. Et il y a des événements qui sont pérennes, la célébration de l’Indépendance, par exemple.
Quelle est la fréquence de vos consultations avec les associations ?
Nous avons des contacts réguliers avec les associations. Les représentants se rendent au siège du Council et nous-mêmes, nous partons au moins une fois par semaine à leur siège.
On nous appelle au téléphone et notre service établira un calendrier de travail en ordre de priorité.
Il va de soi, mais nous ne travaillons pas en solo. Nous référons les cas aux institutions compétentes pour le traitement des doléances.
Quelles sont les principales doléances que vous recevez ?
Les personnes âgées sont victimes à la maison, dans les rues souvent, victimes verbalement dans les bus, au marché, victimes de voleurs à l’arraché ou victimes d’arnaques.
Nous disons aux personnes âgées : n’ayez pas peur de dénoncer ceux qui vous maltraitent, même si c’est votre enfant. C’est une manière de le dissuader. Joignez-vous aux associations des personnes âgées, faites confiance à celui ou celle que vous avez choisi(e) de vous aider en toute lucidité. Soyez entourés de vos amis.
Quel est l’effectif du Council et comment fonctionne-t-il au quotidien ?
Il a un staff de quatre personnes qui, évidemment, fait des miracles. Des recommandations ont été faites pour remplir des postes vacants et je crois comprendre que cela se fera dans pas longtemps.
Les personnes âgées attendent avec impatience le temps des loisirs, des compétitions, des concours de chant et de danse et autres pièces de théâtre ou sketches. En ce moment même, le Council s’est embarqué dans la mobilisation des associations.
Les personnes âgées ressentent une fierté, une nostalgie et expriment beaucoup d’émotion, surtout lorsqu’il s’agit de chants et de danses de style rétro. Elles ont goût à la vie et ont le « feeling » que la vie commence réellement à 60 ans, avec une nouvelle jeunesse.
Qu’attendez-vous précisément du gouvernement ?
Je suis très satisfait des changements que va proposer le ministère dans la législation et je suis plus que satisfait de la création d’un bureau de l’Ombudsperson for the Elderly qui, comme vous le savez, était notre proposition, mais je le dis avec toute humilité.
Permettez-moi de ne pas terminer sur une note d’insatisfaction. Nous faisons tout ce qui est humainement possible. Le staff est super motivé avec la présente direction.
Je travaille sur une stratégie visant à avoir le même « response » de chaque district pour pouvoir atteindre un village ou un quartier de ville aussi éloigné soit-il. La technologie nous permet cependant de communiquer mieux que dans le passé, avec les WhatsApp groups et les appels vidéo.
Le Council est une institution vivante, jeune et remplie de bonne volonté, à run the extra mile.
Jean Marc Poché

