Lendemains désenchantés
Le flic à la folle gâchette a commencé à sortir de son mutisme et de la dissimulation de son visage face caméra, bien encadré par ses pairs. Devant l’Independent Police Complaints Commission, qui lance un appel à témoins et, peut-être bientôt à Scotland Yard aussi, le policier incriminé se confie et donne apparemment sa version des faits. Or, cette parole retrouvée n’est pas fortuite.
Elle intervient, par une étrange coïncidence, après que le Premier ministre a, mardi dernier, à l’Assemblée Nationale, introduit la notion du chauffeur qui aurait forcé le barrage policier posé par les policiers, dont Gautam Singh Taukoor. Et alors? Même si cette version semble avoir été donnée par le policier ou les policiers impliqués, est-ce un justificatif acceptable pour tirer sur un van en mouvement qui quittait les lieux pour ramener Elodie Thomas chez elle à une heure tardive ?C’est ce genre de concordance dans le narratif officiel qui suscite la suspicion du public et qui peut le pousser à des excès sous toutes ses formes.
Le dernier Conseil des ministres a fait deux annonces : l’entame par le PM d’une série de consultations avec les organisations non-gouvernementales (ONG) et un nouveau comité, encore un, sans calendrier ni échéance, sur le suivi du rapport de la Commission Vérité et Justice qui date de 2007. Attendons voir…
Notre jeunesse est déboussolée. Le constat n’est pas soudain. Il est renouvelé à chaque fois que les braises se rallument avec intensité. Les causes du mal-être sont pourtant connues. Elles peuvent être multiformes mais, à la source même de la déperdition d’une bonne partie de nos jeunes, se trouve la faillite de l’éducation.
Voilà un secteur qui est, malheureusement, devenu un laboratoire permanent où chaque nouveau ministre vient avec sa promesse de tout réinventer, introduit de nouveaux composés chimiques, procède à de nombreux essais qui échouent mais qui sont néanmoins maintenus parce que l’orgueil ministériel et l’entêtement des fonctionnaires-mandarins, coupés du terrain et des réalités sociologiques, l’emporte toujours.
Comment peut-on maintenir un système qui ne marche pas ? Comment accepter année après année que des milliers d’enfants sortent du système à 12 ans sans certificat d’aptitude, parfois sans la maîtrise de l’essentiel pour démarrer dans la vie, et sans perspective de formation et, finalement, condamné à la rue ?
Et on ose s’étonner que cette jeunesse qui végète devienne la proie facile de dealers locaux et des grands barons et que la consommation de drogue synthétique se répand de manière exponentielle sans qu’il y ait de réponse adéquate proposée ou d’alternative immédiate à cette problématique. Lorsque l’horizon est bouché, on prend l’argent, même celui qui se fructifie sur la mort de ses semblables. C’est ça la triste réalité, et le plus tôt des décisions fermes et significatives, le mieux.
Ce phénomène d’une jeunesse sans avenir s’accroît à un moment où les dortoirs se multiplient à travers l’île pour accueillir toujours plus de travailleurs étrangers, eux-mêmes peu qualifiés et qui, aujourd’hui, sont des employés de rayons de supermarchés, de stations d’essence, d’entreprises de construction, mais aussi recrutés pour des travaux domestiques.
Si aucune réflexion n’est engagée sur cette inadéquation qui n’a que trop duré et qui engage autant les autorités publiques qu’un secteur privé qui recourt un peu trop facilement à la main d’œuvre venue d’ailleurs, sans s’intéresser à la communauté géographique au sein de laquelle il prospère ostensiblement, nous préparons des lendemains encore plus désenchantés et violents que ce que l’on a jusqu’ici connus.
Des milliers de jeunes vont entrer en vacances dans les semaines qui viennent. Certains ont pris l’habitude d’aller travailler durant le mois de novembre et de décembre pour se faire un peu d’argent de poche et s’offrir leurs cadeaux de fin d’année. Et ceux qui aiment le sport et la musique et qui veulent s’initier à certains métiers ou à l’intelligence artificielle, que font-ils ?
Jadis, les municipalités, les vraies, celles qui se sont distinguées à partir de fin 1970 par leur gestion saine et efficace, s’étaient transformées en soupapes et zones tampon pour pallier les déficiences du pouvoir central et offrir des opportunités à leurs administrés et des voies d’épanouissement aux plus jeunes. Le sport, le théâtre, les arts et la culture en général étaient des axes centraux de l’administration urbaine.
L’appétit des gouvernements pour la centralisation n’a cessé d’augmenter. Les différents textes sur les administrations régionales ont transformé les maires et les conseillers en de ridicules eunuques. La National Development Unit prétend tout pouvoir résoudre de Port-Louis et savoir quelles sont les attentes de Barkly, de Ste Croix, de Britannia, de Cité Ste Claire ou de Goodlands. Lorsque les relais entre le pouvoir et le citoyen se distendent, il n’est pas surprenant que la colère l’emporte.
Il y a, donc, de nombreux enseignements à tirer des derniers événements. À commencer par revenir à ce qui compte vraiment. On nous présente un chapelet de chimères qui ne règle rien dans l’immédiat. On nous a bassiné de la vision 2050, à coûts extravagants et à coups de communications stériles pendant que la distribution d’eau et la fourniture d’électricité relèvent toujours d’une gestion à la petite semaine, l’espoir d’un retournement de la situation reposant uniquement sur une pluie qui finirait par tomber après des prières et que des économies d’énergie soient réalisées ici et là pour prévenir un délestage en période de grande demande !
Mais il n’y a pas que la chimère de la vision 2050. Dans ce contexte où une révision des priorités s’impose dès maintenant, ce ministre, Ajay Gunness, qui semble avoir perdu tout sens des réalités, sans doute accentué par ses trop fréquents passages devant les tribunaux, nous annonce un projet d’autoroute M5. Alors même que la M4 est elle même contestée. Certains marchent décidément sur la tête… pendant que la jeunesse perd pied !

