Il y a les feux qui se déclenchent un peu partout dans le monde à la faveur de sécheresses de plus en plus sévères. Et puis il y a les feux qui sont allumés en marge de manifestations initiées par des jeunes à travers le globe : France, Belgique, Espagne, Portugal, Italie, Allemagne, Albanie, Brésil, Philippines, Inde, Népal, Maurice.
Mais qu’arrive-t-il donc à nos jeunes ? se demandent certains, entre incrédulité et condamnation, se focalisant souvent sur ce qui est désigné comme des expressions de violence extrême. Si certain-es manifestent pacifiquement, d’autres cassent, brûlent, détruisent dans l’espace public, symboles du pouvoir et commerces privés indistinctement.
Mais pourquoi ? Pourquoi la jeunesse à travers le monde en est-elle là ?
Si certaines circonstances et revendications sont propres à des territoires définis, un point commun semble toutefois mettre en lien toutes ces révoltes. Et si l’on nommait enfin le pot autour duquel on semble tourner sans vouloir le désigner clairement ? Si l’on disait que tout, dans ces révoltes, semble relever du refus de continuer à subir un ordre mondial marqué par la prédation devenue insoutenable du capitalisme et du néolibéralisme ?
Au fil des siècles, le capitalisme a été largement présenté comme la seule option économique d’un monde « démocratique ». Mettant en avant que la liberté d’entreprendre et de « réussir » assurée à certains profiterait, par ruissellement, au plus grand nombre. Cela a peut-être été le cas, partiellement, pendant un moment.
Mais le néolibéralisme qui sévit de façon débridée depuis quelques décennies a entraîné une rupture profonde et violente du contrat social. Il n’a pas seulement failli à améliorer les conditions de vie de la population mondiale. Il a au contraire infligé un appauvrissement généralisé et de plus en plus insoutenable. Créant un monde où le progrès collectif est battu en brèche, exsangue, quasi défunt. Un monde où règne en maître la surexploitation humaine, l’extractivisme qui saigne à blanc les ressources de la planète, dérègle climats et écosystèmes, avec en prime le mépris de la souffrance des peuples.
La mondialisation née de la libre circulation des marchandises à travers le monde a bel et bien, en ouvrant de nouveaux marchés, débouché sur une plus grande production de richesses. Une richesse qui s’accroît à marche forcée, mais pas pour être justement répartie, pour être surconcentrée dans les mains de quelques-uns. Et ce nouvel ordre économique a aussi entraîné une dépossession des pouvoirs politiques. Aujourd’hui, le néolibéralisme a rendu le monde ingouvernable pour les gouvernements, qui se retrouvent assujettis (quand ce n’est complices pour les justifier et perpétuer) aux décisions, volontés et caprices de ceux qui administrent véritablement le pouvoir : un petit groupe de milliardaires techno-fascistes style Jeff Bezos et Elon Musk, ce 0,001% de la population qui contrôle la richesse mondiale.
En face, la majorité de la population de la planète se retrouve de plus en plus confrontée à un présent invivable. Et pas de perspective d’avenir autre que pire encore.
Comment demander confiance, respect et cohésion alors que la majorité de la population mondiale a le sentiment que ce qu’elle a aujourd’hui en commun, ce sont les sacrifices et la souffrance qui lui sont imposés et dont on lui dit qu’ils ne vont faire que s’agrandir comme une fatalité incontournable ?
Sur les réseaux sociaux cette semaine, l’émission L’esprit critique (www.lespritcritique.fr) tente de faire sens des heurts extrêmement violents qui ont eu lieu à Paris le 17 octobre, et dont les images ont impacté le monde entier.
Le co-créateur et animateur de l’émission, Alexis Bellas, rebondit d’entrée de jeu sur une phrase de l’allocution du président Emmanuel Macron qui, au lendemain de cette journée, pointe les pillages et saccages intervenus en divers lieux et commente en ces termes : « Comment des Français peuvent faire cela à la France ? »
« On est, comme tout le monde, consternés. Par les pillages de boutiques, par les coups de la police, par l’absence du quart du début de la moitié de remise en question en haut, et surtout par cette espèce de mécanique politique flippante qui est en train de se mettre en route.
Et on se demande : mais comment on en est arrivé là ? » interroge Alexis Bellas.
Il fait ensuite référence au baromètre de la pauvreté Ipsos-Secours populaire de 2026, qui indique que 29% de Français-es, soit un tiers de la population, ont été contraints de sauter un repas par manque de moyens. « En France, il est déjà arrivé à 29% des gens de ne pas manger alors qu’ils avaient faim », insiste-t-il.
En 2018, rappelle-t-il, les gens se sont révoltés à travers le mouvement des Gilets Jaunes. « Le Président a dit : pas de violence, faisons plutôt un grand débat. On a fait un grand débat. Qu’est-ce qui a changé ? Ensuite le Président a dit : on va faire plus de démocratie. On va faire une convention citoyenne pour le climat. J’appliquerai ce qui en sortira. On attend encore. Alors les gens, ils ont fait à l’ancienne. Réforme des retraites, des millions de gens dans la rue. ¾ des Français contre, la majorité de l’Assemblée contre ». Mais le gouvernement français utilise l’article 49 alinéa 3 de la Constitution pour faire passer en force la réforme des retraites.
Puis la population a voté. Aux élections législatives en 2024, la gauche arrive en tête des suffrages, devant le Rassemblement National. « Mais personne n’a gagné », déclare le Président Macron.
« Alors les gens ont essayé la pétition. Pour faire que l’Assemblée nationale au moins, discute d’un sujet. Loi Duplomb, 2 millions de signatures. Du jamais vu. Et rien. Quand pour dire qu’on n’est pas d’accord, qu’on a mal, que ça va plus, on a tout essayé : débattre, manifester, pétitionner, voter, et qu’il n’y a rien qui marche, il reste quoi pour être entendu ? » demande L’esprit Critique. Qui insiste sur le fait qu’il ne justifie pas la violence. Mais qui estime qu’il faudrait être stupide pour ne pas comprendre d’où elle vient. « Imaginons un labrador. C’est gentil un labrador. On le met dans une cage. Et on l’affame. Et on lui hurle dessus. Et on lui met des coups. Encore. Et encore. Et encore. Le jour où le labrador se retourne et mord, c’est la faute à qui ? » interroge Alexis Bellas en conclusion.
Aujourd’hui, dans un monde où l’exploitation et l’extractivisme débridés pratiqués par certains a accru de façon indécente la richesse d’une poignée d’hommes, 2,1 milliards d’êtres humains (1 personne sur 4) souffrent d’insécurité alimentaire, c’est-à-dire sont contraints certains jours de ne rien manger alors qu’ils ont faim. Aujourd’hui, dans un monde qui n’a jamais généré autant d’argent, tous les pays du monde sont acculés à une gestion de la pénurie pour la majorité de la population. Pas d’argent pour garantir un repas chaque jour, pas d’argent pour assurer un logement décent, pas d’argent pour fournir l’accès aux soins, pas d’argent pour donner une éducation dans des conditions minimum (en France, 7e puissance économique mondiale, les jeunes qui descendant actuellement dans la rue se battent, entre autres, pour avoir des toilettes utilisables dans les établissements scolaires où ils passent 10 heures par jour…)
Il y a la violence de ce monde dit démocratique et ce que certains estiment que l’on devrait décrire comme la contre-violence des protestataires. Il y a là-bas des jeunes de 20 ans, issus des classes populaires, qui sont envoyés en prison immédiatement après avoir volé des vêtements ou des baskets dans une boutique, alors que la dirigeante politique Marine Le Pen, qui aspire à devenir Présidente de la République française en 2027, est juste condamnée à porter un bracelet électronique après avoir été reconnue coupable par la justice d’avoir détourné un million d’euros d’argent public. Il y a chez nous à Maurice, cette semaine encore, un homme sans emploi de 52 ans arrêté et envoyé en cellule pour avoir volé dans un supermarché de Beau-Bassin trois chocolats valant Rs 705. Alors qu’il est révélé la même semaine, suite à l’insistance parlementaire de la députée Joanna Bérenger, que des hommes à la tête de la défunte Silver Bank ont dépouillé le pays de Rs 8,1 milliards. Et sont impunis.
Pointer la « violence » des classes populaires suffira-t-il à désamorcer la bombe mondiale tant que les tenants d’un certain pouvoir économique refuseront d’assumer leur part de responsabilité dans le chaos mondial ?
On se focalise sur les magasins dévalisés de Cascavelle. Mais se demande-t-on ce que nous dit, toujours à Cascavelle, l’incendie des champs de cannes ?
Et si, au-delà des écrans de fumée, nous étions en réalité en train d’assister à l’émergence, en force, d’une nouvelle forme de révolte des classes dans un monde rendu ingouvernable par l’avidité destructrice du néolibéralisme ?
SHENAZ PATEL

