Des champs de canne à sucre du KwaZulu-Natal aux cloches du Nasdaq, le parcours de Glen Steward illustre l’ascension d’un bâtisseur de la finance internationale. Fondateur et dirigeant de Stewards Inc., cet entrepreneur sud-africain a su marier la rigueur institutionnelle forgée à la City de Londres à l’agilité entrepreneuriale développée entre l’Afrique du Sud et l’île Maurice. Dans cet entretien exclusif, il revient sur ses racines, les étapes décisives de son expansion américaine, sa philosophie de gestion de capital et livre une lecture lucide des mutations financières à l’attention des investisseurs africains.
- Vous avez grandi en Afrique du Sud avant de poursuivre votre carrière à Londres, à Maurice et aux États-Unis. Que retenez-vous de votre jeunesse, de votre éducation et des expériences qui ont forgé votre vision des affaires et de l’investissement ?
J’ai grandi dans une ferme de canne à sucre du KwaZulu-Natal, dans un contexte de profondes mutations économiques et sociales qui enseigne la résilience. Nous formions un foyer uni avec mes parents et ma jeune sœur Mary, entourés de nombreux animaux. Mon père, ancien joueur de cricket professionnel pour l’Essex devenu fermier puis agent chez Liberty Life, et ma mère, infirmière au foyer, m’ont transmis le sens de la famille et appris à respecter l’argent plutôt qu’à l’idolâtrer. Mon père m’a aussi appris à m’adapter aux différentes personnalités, un atout majeur en affaires.
Après ma scolarité (Merchiston, Maritzburg College, Westville Boys’ High), j’ai obtenu un Bachelor of Commerce à Durban-Westville, complété plus tard par un MBA en Écosse. Dès l’âge de 16 ans, j’ai été fasciné par la finance, l’allocation de capital et les entrepreneurs qui créent de la valeur pérenne. Le fait d’évoluer sur les marchés émergents tout en étant exposé aux centres financiers mondiaux m’a inculqué à la fois la discipline du risque et l’adaptabilité.
- Vous avez commencé votre carrière chez Merrill Lynch et DMG Deutsche Morgan Grenfell à Londres. Quelles leçons en avez-vous tirées pour la création de vos entreprises en Afrique du Sud, à Maurice et aux États-Unis ?
Ces années londoniennes ont été très formatrices face à des institutions mondiales et des marchés de grande envergure. J’y ai appris une discipline rigoureuse : chaque investissement exigeait une analyse approfondie, et la gestion du risque, la liquidité et la transparence faisaient partie intégrante de la culture.
J’ai également constaté une opportunité : si les grandes institutions gèrent très bien d’importants volumes de capitaux, beaucoup d’entrepreneurs et de familles recherchent une attention plus personnalisée et des solutions sur mesure. En développant ensuite mes entreprises en Afrique du Sud et à Maurice, j’ai voulu allier les processus de qualité institutionnelle à l’agilité entrepreneuriale. C’est cette philosophie qui guide aujourd’hui Stewards.
- En tant qu’époux et père de quatre enfants, comment avez-vous concilié vie de famille et responsabilités au sein d’un groupe financier international ?
L’équilibre n’est jamais acquis, il se travaille au quotidien. Bâtir une entreprise implique des voyages et de longues heures, et dans les moments d’intensité, la famille sert de repère. Mon épouse Cara, que ma mère m’a présentée et que j’ai épousée le 20 décembre 1999, est un soutien extraordinaire. Aucun entrepreneur ne réussit seul, et la famille consent à de nombreux sacrifices.
Avec nos enfants, Jordan, Connor, Skye et Jagger, la perception de la réussite change : on ne regarde plus seulement la croissance immédiate, mais la pérennité de ce que l’on bâtit et l’exemple que l’on transmet. Cela s’est concrétisé lors du mariage de notre fille Jordan en juillet 2026 à Chatham (Massachusetts), le moment de fierté le plus marquant de ma vie de père, qui a renforcé ma vision de la transmission et de la continuité.
- Votre parcours incarne une forme de rêve américain : bâtir sur plusieurs continents jusqu’à coter Stewards Inc. au Nasdaq. Comment s’est déroulée cette étape et que représente-t-elle ?
Cette cotation est l’aboutissement de plus de vingt ans de travail. Le projet est né d’une idée simple : aider les clients à accéder à des opportunités au-delà de leurs marchés locaux, ce qui est devenu une plateforme couvrant la gestion de fortune, le crédit privé, les actifs réels et les infrastructures financières. Je n’ai jamais quitté l’Afrique : les activités en Afrique du Sud et à Maurice ont continué de croître, Maurice servant de tremplin vers les États-Unis.
Le marché américain offrait une profondeur de capital unique et une forte demande de crédit privé pour les PME. L’accès au Nasdaq a exigé des efforts considérables face aux standards stricts de conformité, d’audit et de gouvernance. Cette cotation n’est pas une fin en soi, mais la validation qu’une structure née en Afrique et à Maurice peut atteindre ces standards. C’est une fierté personnelle et collective pour mon pays, ainsi qu’une plateforme pour mobiliser des capitaux plus larges.
- Aucune entreprise ne s’introduit en bourse grâce à une seule personne. Qui sont les acteurs clés de l’aventure Stewards Inc. ?
C’est avant tout un travail d’équipe. Le pôle mauricien a joué un rôle moteur indispensable : Bilal Adam a été le moteur de notre expansion mondiale, Nathaniel Tsang Mang Kin est l’ingénieur qui assure le fonctionnement quotidien de l’entreprise, et Suneeta Motala a conçu et mis en œuvre notre stratégie.
Aux États-Unis, Shaun Quin a été un pilier fondateur et visionnaire. Vincent Napolitano, président émérite, a fondé FAVO Capital, devenu ensuite Stewards Inc.. Vaughan Korte résout les problématiques opérationnelles les plus complexes, Katy Murless veille à la discipline et à la conformité indispensables à une société cotée, et Scott McGowan, notre directeur du marketing, a mené les relations investisseurs et la communication financière nécessaires au processus d’introduction au Nasdaq. Rien n’aurait été possible non plus sans la confiance durable de nos partenaires, actionnaires et clients.
- Maintenant que Stewards Inc. est cotée, quelles sont les prochaines étapes pour créer de la valeur à long terme ?
Cette cotation est un point de départ. Nous continuons de bâtir une plateforme diversifiée axée sur trois tendances structurelles : le crédit privé, les actifs réels et les infrastructures financières technologiques, notamment la tokenisation d’actifs et la trésorerie numérique.
Dans le crédit privé, nous finançons les entreprises mal desservies par les banques traditionnelles. Pour nous, le crédit privé a toute sa place dans un portefeuille : c’est un segment obligataire qui peut offrir un meilleur rendement pour un risque équivalent ou moindre, si la sélection des dossiers est rigoureuse. Dans les actifs réels, nous ciblons des flux de trésorerie durables.
En parallèle, Stewards Investment Capital continue de conseiller les particuliers fortunés et les investisseurs institutionnels sur les actifs alternatifs, en adoptant un rôle d’investisseur actif au sein des entreprises soutenues. Notre méthode repose toujours sur une allocation de capital disciplinée et une gestion prudente des risques, en reliant notre portefeuille américain à nos racines africaines et mauriciennes.
- Quelle est votre philosophie fondamentale d’investissement et comment s’applique-t-elle chez Stewards ?
Elle tient en trois mots : préservation, capitalisation et discipline.
La préservation d’abord : un capital définitivement perdu ne peut plus générer d’intérêts composés. Trop d’investisseurs négligent le risque au profit des seuls rendements.
La capitalisation (compounding) : les résultats exceptionnels naissent d’une régularité sur le long terme plutôt que de gains annuels hors normes.
La discipline : elle relie les deux premières composantes en permettant de rester rationnel dans les cycles de marché où dominent la peur et la cupidité.
Chez Stewards Investment Capital, nous nous concentrons sur le rendement ajusté au risque. Nous acceptons le risque uniquement s’il est justifié par le rendement, en évaluant chaque opportunité selon ses mérites propres pour équilibrer croissance à long terme, liquidité et protection du capital.
- Avec votre perspective globale, quelles tendances majeures les investisseurs africains doivent-ils surveiller de près ?
La première est la mondialisation des patrimoines africains. Les familles prospères cherchent désormais à diversifier leurs devises, juridictions et classes d’actifs, tout en maintenant leurs liens locaux.
La deuxième est l’essor des marchés privés. Les investisseurs se tournent vers le crédit privé, les infrastructures et les actifs réels, qui offrent des rendements tangibles et une diversification géographique. La troisième est l’institutionnalisation du patrimoine familial, caractérisée par une attention accrue portée à la gouvernance, à la planification successorale et aux family offices.
Enfin, la numérisation des infrastructures financières, des systèmes de règlement et des marchés de capitaux transforme le secteur bien au-delà de la simple spéculation sur les cryptomonnaies. Dans ce paysage, l’île Maurice joue un rôle pivot : stable et dotée d’un cadre juridique solide, elle fait office de passerelle entre l’Afrique, les capitaux internationaux et les États-Unis.
- Quels conseils donneriez-vous aux investisseurs africains pour préparer la prochaine décennie ?
D’abord, penser au-delà des rendements. Beaucoup mettent des décennies à bâtir une fortune sans anticiper sa protection et sa transmission. Il est essentiel d’adopter une stratégie globale sur les devises : si l’entreprise opérationnelle reste un actif d’excellence, les liquidités excédentaires ne doivent pas toutes demeurer dans la même monnaie.
Ensuite, diversifier intelligemment pour réduire le risque de concentration. Trop de patrimoines dépendent d’un seul secteur, d’un seul pays ou d’une seule monnaie. Troisièmement, adopter un horizon à long terme. Les erreurs majeures sont l’excès de confiance et la concentration d’actifs ; se focaliser sur les fondamentaux permet de traverser la volatilité.
Enfin, concevoir le patrimoine comme une responsabilité. Le capital doit sécuriser, soutenir les générations futures et contribuer à la société via une gouvernance et une structuration rigoureuses. Aux jeunes entrepreneurs africains qui visent l’international, je dis que l’ambition ouvre la voie, mais que seules l’exécution disciplinée, la crédibilité et la résilience bâtissent des entreprises durables. Restez fidèles à vos proches, respectez le capital et apprenez à vous adapter à vos interlocuteurs.

