Le réveil brutal, consécutif aux récents incidents majeurs et à d’autres traumatismes survenus en différents points de l’île, donne lieu à de multiples conclusions. Un peu à la manière de cette fable d’origine indienne dans laquelle six aveugles doivent décrire un éléphant. Convaincu au plus profond de lui-même et au-delà de tout doute, chacun d’entre eux croit avoir dit la vérité sur ce qu’il a ressenti. Toutefois, tous étaient loin, voire très loin, de la réalité. Aucun d’entre eux n’a perçu l’animal dans sa globalité. Pourtant, sa présence physique est indéniable et il est bien visible à l’œil nu.
Depuis que les clameurs se sont tues et que le pays s’est mis à panser ses blessures, même si les vilaines cicatrices perdureront, les explications, les justifications ou encore les thèses plus savantes les unes que les autres se succèdent. Certains diront avec raison : Wise After the Event. Néanmoins, heureusement, dans sa sagesse intérieure, le peuple de Maurice a su ne pas donner raison à ceux qui avaient cru pouvoir, en présentant dès le départ une série d’agglomérations symboliques comme foyers d’instabilité sociale, attribuer aux événements une connotation particulière pour attiser davantage le feu.
N’empêche que, depuis quelque temps déjà, The Writing Was on the Wall. Oui. Entre les quatre murs du système éducatif. C’est dans ce cadre, en principe bien structuré et bien balisé, du moins selon ce qu’avancent les bien-pensants, qu’évolue la jeunesse d’aujourd’hui pour devenir la République de Maurice de demain. Des pédagogues, au contact quotidien de cette jeunesse, estiment que les signes avant-coureurs ont été trop souvent balayés sous le tapis pour ne pas déranger l’Establishment, obnubilé par la promotion de l’élitisme, caractéristique inhérente au système.
Y a-t-il eu une oreille particulièrement attentive aux difficultés de ceux qui, laissés au bord de la route, ont construit un monde qui leur est propre ? Il n’y a pas qu’eux qui ont été pris dans cette spirale de folie. L’actualité confirme que, parmi ceux qui ont été interpellés et qui ne sont pas nécessairement mineurs, se trouve un jeune étudiant qui remue ciel et terre pour pouvoir se présenter à ses examens de fin d’année.
Devant le choc provoqué par la participation de mineurs aux graves incidents sur la voie publique, l’Establishment politique tente de se rattraper avec la mise en place d’un Select Committee de l’Assemblée nationale. Cette démarche est elle-même considérée comme une tentative de corriger une précédente décision mal inspirée et contestable sur tous les plans, visant à abaisser l’âge de la responsabilité pénale de 14 à 12 ans. La tendance répressive revendique ainsi pleinement ses droits pour préserver et faire prévaloir The Established Order, doctrine si chère à William Shakespeare dans ses œuvres littéraires, alors que cet ordre est déjà soumis à de fortes pressions.
Force est de constater que l’une des vertus politiques de la démarche consistant à confier cette réflexion au comité restreint de la Chambre demeure la possibilité de parvenir à une meilleure compréhension de l’évolution de la problématique sur le terrain, au point de marginaliser ceux qui revendiquent encore aujourd’hui la politique Spare the Rod, Spoil the Child.
Dans la conjoncture, la question qui surgit est la suivante : le Select Committee envisagé par le gouvernement, dont la présidence semble poser problème puisque la Deputy Prime Minister préside déjà une autre instance similaire portant sur l’introduction du Kreol Morisien à l’Assemblée nationale, se donnera-t-il la marge de manœuvre nécessaire pour donner la parole aux jeunes et les écouter, eux qui sont directement concernés par cette recherche des « root causes of breach of the law, and antisocial and violent behaviour, by children » ?
À première vue, le public cible privilégié est celui des parents, avec la possibilité d’engager leur responsabilité pénale pour les actes de leurs enfants. Puis, il y a encore « such experts as may be needed including but not limited to child psychologists, sociologists, anthropologists and other specialists ». Il est également prévu de procéder à une évaluation des « capacities of institutions and personnel dealing with children in conflict with the law, abandoned children, those who drop out of school and children in street situation ». Dans ce dernier cas, face aux différents incidents rapportés intra-muros dans ces institutions, la réponse apportée relève, de manière indécente, du Tou-Korek institutionnel.
Le Select Committee a encore le temps de rectifier le tir et de placer cette jeunesse au cœur de toute émancipation dans une société en pleine ébullition. En tout cas, un professionnel de la médecine auscultera directement un patient plutôt que de s’appuyer sur les interprétations de ses proches, aussi bien intentionnés soient-ils. Dans ce dernier cas de figure, le risque est que le traitement prescrit s’avère contre-indiqué.
Aménager un espace de dialogue et d’écoute pour la jeunesse, qui a bénéficié de l’abaissement de l’âge du droit de vote de 21 à 18 ans il y a cinquante ans, ne peut constituer qu’un premier pas vers la compréhension d’un domaine aussi complexe et vaste que les mutations de la société, où les frontières entre virtuel et réel s’entremêlent.
Au moins, le coup de chaleur sociale de ce début d’octobre aura servi à quelque chose en donnant la parole aux sans-voix…
Patrick Michel

