Les 1er et 2 août 2026, le Kolektif Reparasyon Avansman Kreol (KRAK), en collaboration avec l’Institut Cardinal Jean Margéot (ICJM), réunira à Beau-Bassin près de 100 experts venus de l’océan Indien, d’Afrique, des Caraïbes et d’Europe, comme rapporté dans Le Mauricien du 16 juillet 2026. Le thème choisi est sans détour : « Histoire corrective et réparations : restaurer la vérité, préserver la mémoire et réclamer la dignité ». Cette première Conférence internationale sur la justice réparatrice s’inscrit en parfaite conformité dans le Cadre mondial d’Accra 2026 et la résolution A/RES/80/250 de l’Assemblée générale des Nations unies. Parmi les piliers stratégiques identifiés pour la réparation, je considère prioritaire : « l’éducation ». Non pas comme un simple ajout, mais comme fondation. Cet article propose quelques éléments de contexte mauricien, en s’appuyant principalement sur le Rapport de la Commission Vérité et Justice, Volume 1, Chapitre 7, 2011. Douze ans après sa publication, ce rapport reste une référence d’autorité scientifique, citée dans de nombreuses études internationales sur les réparations.
Que dit le rapport TJC ?
Il identifie l’absence d’éducation comme la conséquence la plus destructrice à long terme de l’esclavage à Maurice. Une blessure qui continue de façonner la vie des descendants aujourd’hui. Pendant toute la période de l’esclavage, de 1721 à 1835, l’éducation a été systématiquement refusée. La logique de l’économie de plantation l’exigeait : une main-d’œuvre docile, analphabète, attachée à la canne. Savoir lire, c’était penser. Penser, c’était risquer la révolte. Après l’émancipation du 1er février 1835, la logique n’a pas disparu. Elle s’est transformée. Les quatre années d’« apprentissage » (apprenticeship) jusqu’en 1839 ont maintenu les anciens esclaves chez leurs anciens maîtres. Quand une forme d’école a existé pour les anciens esclaves, elle était strictement professionnelle. Son but n’était pas d’émanciper, mais de répondre aux besoins des employeurs. Former de bons coupeurs de canne, pas des citoyens.
La Commission décrit les conséquences matérielles de cet analphabétisme forcé. Sans comprendre la valeur de l’écrit, les anciens esclaves n’ont pas conservé leurs documents. Résultat : dépossession foncière massive par des titres frauduleux, impossibilité de reconstituer les généalogies familiales, et exclusion durable de la propriété et des droits politiques. La Commission qualifie ce mécanisme de « tort irréparable » (irreparable harm). Le rapport dresse un contraste frappant avec la trajectoire des engagés indiens. Eux aussi ont subi une offre éducative insuffisante et discriminatoire au départ. Peu d’écoles acceptaient leurs enfants. Mais au 20e siècle, les attitudes ont changé. Des écoles ont ouvert, des communautés se sont organisées. Pour les descendants d’esclaves et les personnes au phénotype africain, l’héritage est plus lourd. La Commission souligne que de nombreux enfants créoles rapportent des insultes et le dénigrement de leur culture à l’école.
Cependant, un obstacle majeur freine aujourd’hui toute politique corrective : l’absence de données ethniques. L’ethnicité n’étant plus une catégorie du recensement officiel, il n’existe pas de statistiques sur les enfants au phénotype africain. Cela rend difficile la justification d’une discrimination positive. L’échec scolaire est concentré dans les Zones d’éducation prioritaire, (ZEP). Or, ces zones « have important conglomerations of families of both indentured and slave descent but the latter are more predominant ».
Pourquoi l’éducation
est la première réparation ?
L’esclavage n’a pas été seulement un système d’exploitation économique. Il a été un système d’effacement. Tout a été effacé : le nom, la langue, la généalogie, la religion d’origine. À Maurice, les archives de la traite de 1721 à 1892, aujourd’hui classées Mémoire du Monde par l’UNESCO, parlent abondamment des propriétaires, des cargaisons de sucre, des prix d’achat. Elles parlent très peu des personnes esclavisées elles-mêmes. Elles les comptent, elles ne les nomment pas. Après l’abolition, le silence a continué. Le décret d’abolition français de 1794 avait déjà été ignoré par les colons de l’Isle de France. La version britannique de 1835 a été suivie de l’apprentissage. Puis le récit national s’est résumé à une ligne dans les manuels : « 1835 : abolition de l’esclavage ». Conséquence : des générations d’enfants mauriciens ont grandi en apprenant l’histoire de la colonisation par le prisme de l’historiographie coloniale : gouverneurs et industrie sucrière, mais sans jamais entendre comment leurs propres ancêtres avaient survécu, résisté et créé une culture.
L’archéologie récente dément ce silence. Les fouilles documentent la vie quotidienne des esclaves : leur habitat, leurs pratiques religieuses, leur alimentation, leur inventivité. Ce savoir existe. Il n’était simplement pas transmis. C’est pourquoi la résolution historique de l’Assemblée générale de l’ONU de mars 2025, qui qualifie la traite transatlantique de « plus grave crime contre l’humanité » (“gravest crime against humanity”), fait de l’éducation une mesure de réparation à part entière.
Les trois niveaux du pilier éducatif
Parler de « pilier éducatif » n’est pas parler d’un bloc unique. Il s’articule autour de trois niveaux complémentaires. Il y a trois étages.
Étage 1 – L’école :
réparer le récit national.
C’est le niveau le plus attendu, et le plus sensible. Il ne s’agit pas de culpabiliser les enfants d’aujourd’hui. Il s’agit de compléter le récit. Pour cela, il faut réviser les programmes. À Maurice, cela signifie enseigner dès le primaire que l’île s’est construite grâce au travail servile africain et malgache dans les champs de canne entre 1638 et 1860. Étudier le rapport et l’interaction colon/ esclavage, mais surtout éviter de tomber dans une logique manichéenne (d’un côté les méchants et de l’autre les bons). Enseigner le marronnage au Morne, non pas comme une fuite, mais comme un acte politique de résistance. Enseigner que le séga, le moringue, la cuisine du fruit à pain ou de la patate douce ne sont pas du folklore, mais des héritages africains qui ont permis la survie physique et culturelle. Il faut aussi former les enseignants. Sans formation, l’enseignante, même de bonne volonté, reproduit le silence. Finalement, valoriser l’appartenance africaine, malgache mais aussi le métissage de toutes les origines. Dans une société plurielle où les origines indiennes, chinoises et européennes sont très valorisées dans l’espace public, l’origine afro-malgache est restée longtemps invisible.
Étage 2- L’université et
la recherche : réparer le savoir
Le deuxième étage est académique. Il s’agit de produire le savoir qui manque. Première urgence : s’occuper de nos archives. La collection mauricienne sur l’esclavage est exceptionnelle, mais dispersée entre les National Archives, le Mahatma Gandhi Institute et des collections privées. La numérisation et l’accès libre sont une forme de réparation. Il permet à un descendant de retrouver le nom de son ancêtre, sa terre d’origine, son prix de vente. Rendre visible ce que les registres avaient réduit à un chiffre. Deuxième urgence : financer la recherche interdisciplinaire. Historiens, archéologues, anthropologues, linguistes créoles, généticiens. Les travaux d’archéologie de l’esclavage colonial permettent déjà de retrouver des cimetières d’esclaves non marqués et de redonner une sépulture digne. Troisième urgence : créer des bourses et des chaires. C’est l’un des dix points du plan de réparation de la CARI COM : des universités caribéennes financées pour étudier les conséquences de l’esclavage et offrir des parcours d’excellence aux descendants.
Étage 3. L’éducation populaire : réparer dans la localité
Le troisième étage est hors de l’école. Et c’est peut-être le plus puissant, car il touche tous les âges. Le Musée intercontinental de l’Esclavage à Port Louis en est l’illustration. Il expose une collection unique de moulages de visages de captifs africains réalisés au 19e siècle (la Collection Froberville). Voir un visage, pas un chiffre, change tout. Il y a aussi le patrimoine (les bâtiments, les grandes et petites maisons, les lieux). Le Morne Brabant, classé patrimoine mondial de l’UNESCO, est un lieu d’éducation populaire vivant. Il raconte la résistance. Les Routes des personnes mises en esclavage, soutenues par l’UNESCO, relient les lieux de mémoire à Maurice : l’Aapravasi Ghat pour l’engagisme, Le Morne pour le marronnage et les anciens domaines sucriers. On peut aussi offrir une formation continue : ateliers dans les centres communautaires, documentaires, applications IA qui racontent l’histoire des endroits. Finalement, mettre la mémoire dans la poche de tout jeune Mauricien.
Conclusion
La justice réparatrice commence par un acte fondamental : rendre la mémoire. Le pilier éducatif propose cela : éduquer pour ne plus effacer. Il ne s’agit pas de réécrire l’histoire pour accuser. Il s’agit de la réécrire pour inclure. Inclure les 160 000 personnes mises en esclavage à Maurice entre 1721 et 1810. Inclure leurs descendants. Inclure une part de l’âme mauricienne restée trop longtemps dans l’ombre. C’est une réparation comprise non comme une vengeance du passé, mais comme un investissement dans un avenir commun, où la dignité de chacun est enfin reconnue. Espérons que la conférence d’août 2026 ne sera pas une fin. Elle sera un commencement. Le commencement d’un travail de mémoire, de savoir et d’école.
Parce que sans mémoire, il n’y a pas de justice. Et sans éducation, il n’y a pas de mémoire.
Dr Jimmy Harmon
Chercheur indépendant


