Madam Speaker n’accepte pas la critique, surtout quand elle est justifiée. On s’en était rendu compte quand j’ai osé écrire qu’elle n’avait pas réagi quand Paul Bérneger a hurlé à Joe Lejongard « ale met pendi do ! », lors de la fameuse séance de février de l’année dernière. Elle m’avait envoyé un droit de réponse – une très longue patente, en fait – pour dire qu’elle n’avait pas entendu la phrase, mais qu’elle l’avait fait effacer des pages du Hansard « to preserve our parliamentary tradition and to uphold the dignity of the House. » Comme quoi il est possible de re-écrire l’histoire parlementaire avec une gomme élastique en estimant qu’on a raison de le faire. Mais ce refus de la critique de Madam Speaker ne date pas que des années vingt du 21ème siècle. Il y a plus de vingt ans de cela, plus précisément en 2001, alors qu’elle était présidente du Conseil d’administration de la MBC, elle eut une idée d’émission de variétés, la Gamme d’Or. Elle la fit réaliser par l’équipe technique de la MBC en puisant généreusement dans le budget de la production annuelle de la MBC et en faisant écrire son nom au générique. Quand j’ai écrit que cette émission, qui avait été vendue comme l’événement artistique de l’année, n’était en fin de compte qu’un flop, savez-vous comment a réagi la présidente ? Elle téléphona à Jacques Rivet, alors directeur de Week-End, pour se plaindre de mes critiques et pour lui demander de me « mettre au pas ». Autrement dit, m’interdire de critiquer ses initiatives présidentielles. C’est fou comme ceux qui se réclament de la démocratie et de la liberté d’expression peuvent avoir des réactions relevant de ce qui se pratiquait dans les pays de l’Est avant la chute du mur de Berlin, quand on les critique.
Mais le refus de la critique n’a pas disparu chez Madam Speaker, au contraire ! Comme le prouvera ce que je vais vous raconter. Le 14 juillet, chez l’ambassadeur de France, la Speaker a accepté de m’accorder une interview pour parler de son action et éventuellement répondre aux critiques parce qu’elle « avait des choses à dire ». Elle fixa la date de l’interview après les vacances parlementaires, c’est-à-dire en août. Mais entretemps, est arrivée la fameuse séance parlementaire marquée par la question de la division of votes, que j’ai commentée. Vendredi de la semaine dernière, j’ai appelé Madam Speaker pour caler la date de l’interview. Sans succès. J’ai appelé à nouveau lundi dernier en lui envoyant le message suivant :
« Bonjour,
Je cherche à te contacter à propos de l’interview dont nous avons discutée le 14 juillet. Merci de me rappeler. »
Quelques heures plus tard, elle m’envoya la réponse suivante :
« Bonjour,
Compte tenu de ton manque de respect à mon égard en disant que je fais des walk out et que je ne connais pas les Standing Orders du bout des doigts, je n’ai plus envie de t’accorder l’interview. Je reconnais la liberté d’expression des journalistes, mais pas la malveillance systématique. »
Je lui répondis par « comme il te plaira ». Tout en me disant que lors de cette fameuse séance, Madam Speaker avait montré qu’elle ne connaissait pas les Standing Orders sur le bout des doigts puisqu’elle avait dû (i) lever la séance en deux fois pour aller les consulter ;
et (ii) qu’elle avait, dans un premier ruling, refusé d’accorder une division of votes au leader de l’Opposition pour, quelques heures plus tard, revenir sur sa décision.
Je rappelle que cet épisode a été suivi, avec étonnement et amusement, par tous ceux qui étaient branchés sur la chaîne parlementaire pour savoir qui allait voter ou ne pas voter le Finance Bill.
J’avais oublié le refus de Madam Speaker quand, mercredi soir, j’ai reçu un coup de téléphone de Bernard Delaître, le directeur de Week-End, m’informant qu’il avait reçu un appel de Madam Speaker. Elle l’avait informé qu’en raison de mes critiques – qui, paraît-il, relèveraient du « contempt of Parliament » –, elle n’allait pas accorder d’interview à Week-End pour le moment. Les mauvais esprits diront qu’il s’agissait, en fait, d’un marchandage à peine voilé : si on arrête les critiques, on peut faire l’interview.
Pour ma part, je me contente de relater les faits en rappelant, avec l’ironie qui va avec, que depuis décembre 2024 on nous répète sur tous les tons que le Parlement est redevenu le temple de la démocratie. Et qu’il règne désormais, dans le pays, une ambiance qui permet à chaque Mauricien de s’exprimer en toute liberté et de critiquer, même les autorités, ce qui n’était pas le cas au cours des dernières années.
Pour terminer, je me permets de penser que les faits relatés dans ce billet d’humeur démontrent que Madam Speaker n’aime pas la critique.
Jean-Claude Antoine

