Émeutes commanditées : Des mineurs sans revendications, envoyés au front

Ajouter en tant que source préférée sur Google
  • 16 jeunes ont été arrêtés, vendredi dernier. Âgés de 13 à 17 ans, ils sont les produits d’un système qui les a marginalisés
  • Collégiens émeutiers, pas de renvoi, mais un transfert envisagé
Les émeutes et les pillages de cette semaine, auxquels ont participé un grand nombre de jeunes adultes et d’adolescents, n’avaient, à première vue, rien de commun avec les causes profondes des émeutes de 1999. Certains d’entre ceux-ci – qui ont endommagé 8 postes de police, 162 caméras du réseau Safe City et 31 véhicules de police, incendié la Cour de Bambous, pillé des commerces et saccagé la Cour de district de Bambous – ne connaissent ni l’histoire des émeutes de 1999 ni celle de Kaya. Sur les 151 personnes arrêtées en fin de semaine, 16 sont des mineurs, dont des collégiens. Récupérés par leurs parents à l’issue de leur interrogatoire au poste de police, ces adolescents incarnent une réalité plus profonde : celle de nombreux jeunes fragilisés par la précarité, la marginalisation économiques et l’échec scolaire. Demeure la question de ce qu’il leur adviendra…

Envoyés au « front » pour le compte de commanditaires étroitement liés au trafic de drogue, afin d’ouvrir les hostilités contre les symboles du système, et de semer le chaos, ils n’ont que 13 à 17 ans. Ils comptent parmi les plus jeunes émeutiers qui ont tenu le pays en haleine, attisé les tensions et enflammé les réseaux sociaux. Qui sont ces adolescents qui, pour certains, ne prenaient même pas la peine de dissimuler leur visage, ou le cachaient à peine, alors qu’ils étaient filmés en train de préparer des cocktails Molotov, de piller des magasins ou de prendre les rues d’assaut? Comment se sont-ils retrouvés embarqués dans une opération visant à « met dezord dan pei » ? Dans sa déposition à la police, l’un des adolescents, âgé de 14 ans, a reconnu ses intentions : « Mwa ek mo bann kamarad, nou ti sorti pu al kraz stasion lapolis. » Le jeune garçon, scolarisé en Grade 8, est toujours sur les bancs de l’école. Il n’est pas le seul collégien à avoir été arrêté pour avoir participé aux émeutes.

- Publicité -

Rien que dans un établissement, il y aurait d’autres élèves impliqués dans les agitations qui ont frappé leur quartiers. « Je n’étais qu’à moitié surpris lorsque j’ai appris qu’ils avaient participé aux émeutes », confie un enseignant de l’établissement. La nouvelle a rapidement fait le tour du groupe WhatsApp des enseignants du collège. Un ancien élève de l’établissement, âgé de 17 ans, a lui aussi été interpellé. « Depuis qu’il n’est plus scolarisé, il passe ses journées à ne rien faire et à errer dans les rues », dit l’enseignant. « Malheureusement, ces adolescents réunissent tous les facteurs qui peuvent expliquer comment ils en sont arrivés là ! », poursuit-il. À commencer par l’encadrement familial et l’échec scolaire.

« Le quartier d’où ils viennent ne saurait constituer une excuse, car plusieurs de nos élèves sont également issus de régions marquées par une forte précarité, sans pour autant devenir des délinquants juvéniles », indique l’enseignant. « C’est la filière dans laquelle ils sont orientés au secondaire qui fait la différence. La politique d’exclusion volontaire des enfants du FPLNS leur fait un tort immense », précise-t-il. Dans l’un des quartiers où habitent certains de ces adolescents, on préfère éviter de parler des jeunes émeutiers. « Ils se sont laissés entraîner par ceux qui avaient déjà commencé à mettre le feu dans les rues », confient des travailleurs sociaux de la localité.

- Publicité -

Le collège, une garderie

« Ils n’avaient pas l’intention de piller le supermarché. Quand ils ont entendu qu’un groupe y allait, ils se sont joints à lui », dit l’un d’eux. Mais qu’importe, au moment des incidents, dans la nuit de mardi à mercredi dernier, ces adolescents n’auraient pas dû se trouver dans la rue.

- Advertisement -

L’enseignant cité plus haut pointe les limites de la filière du Foundation Programme in Literacy, Numeracy and Skills (FPLNS), dont les insuffisances structurelles et pédagogiques compromettraient, selon lui, la capacité à former efficacement les jeunes. « Le collège est devenu une garderie pour ces adolescents qui n’ont pas acquis les bases fondamentales à la fin du primaire. Cette filière devrait leur permettre de combler leurs lacunes et de les préparer à une formation ou à une insertion professionnelle. Mais elle a lamentablement échoué et ne répond pas à leurs besoins », déplore-t-il. L’encadrement constitue, à ses yeux, un autre enjeu majeur. Ces jeunes ont besoin de méthodes pédagogiques adaptées, d’un suivi individualisé et d’enseignants formés pour répondre à leurs difficultés. « Cette filière est devenue une voie de relégation pour des jeunes déjà fragilisés par l’échec scolaire. Le problème n’est pas que ces jeunes seraient incapables d’apprendre, mais que le dispositif doit leur donner les moyens réels de progresser et de construire leur avenir », observe-t-il.

Parents démunis

La responsabilité familiale a également été évoquée, notamment en ce qui concerne l’encadrement des jeunes. De la Deputy Prime Minister Arianne Navarre-Marie à l’Ombudsperson for Children Aneeta Ghoorah, toutes deux ont appelé les parents à assumer pleinement leur rôle auprès de leurs enfants. Toutefois, c’est justement là que réside toute la complexité du problème. Les plus des jeunes émeutiers appréhendés sont issus de familles en situation de précarité économique et sociale, où l’exercice de l’autorité parentale est souvent problématique. Sur le terrain, on constate que les parents eux-mêmes ont connu des parcours difficiles et que la précarité ainsi que les problèmes qui en découlent se transmettent de génération en génération.

Si la politique nationale d’éradication de la pauvreté a largement échoué en matière d’inclusion et de renforcement des capacités des plus démunis, demander aux parents, eux-mêmes marginalisés par le système éducatif ou social, d’assumer pleinement leurs responsabilités relève de l’indécence. « Dans une cité où l’on sait que la drogue s’est infiltrée, ces jeunes ont besoin de repères et de modèles issus de leur génération. Il faut leur proposer des activités dans leur quartier et mettre en place un encadrement par des animateurs. Or, il n’y en a pas », avance un habitué du quartier dont sont originaires certains des jeunes collégiens arrêtés.

Billets faciles

L’urgence est de mettre en place un véritable encadrement, en multipliant les activités sociales, sportives et artistiques, afin de prévenir notamment les risques liés à la drogue. Si les émeutiers ont été rémunérés grâce à l’argent issu du trafic de stupéfiants, cette dimension financière met en lumière l’exploitation de mineurs, prêts à se mettre en danger, en échange de quelques billets faciles. Dans une région où des jeunes ont été filmés en train d’emporter des pneus volés destinés à être incendiés, l’un des présumés barons, récemment arrêté par la Financial Services Commission (FCC), financera les activités de l’école primaire du quartier pour marquer la fin du troisième trimestre. Une image de bienfaiteur qui passe mal auprès des travailleurs sociaux, lesquels s’écrient : « C’est inacceptable ! »

Attendus au collège

C’est à son retour de l’étranger, cette semaine, que le manager du collège fréquenté par les élèves arrêtés puis relâchés se prononcera sur leur avenir au sein de l’établissement. « J’ai pris connaissance de leur participation aux émeutes. Pour l’instant, je ne sais pas encore quelle décision nous prendrons. J’aurai une discussion avec le recteur et nous aviserons », a-t-il déclaré à Week-End. La question reste délicate, dans la mesure où les faits attribués aux élèves n’ont pas été commis au collège et ne relèvent pas d’un acte d’indiscipline au sein de l’établissement. De son côté, le recteur nous a laissé entendre qu’une requête a été adressée à la police, afin d’obtenir une confirmation officielle de l’implication des élèves et d’enclencher le protocole prévu dans une telle situation. « Lorsque nous aurons reçu la confirmation de la police, nous aviserons la Private Secondary Education Authority (PSEA)

L’âge de la responsabilité pénale à 12 ans
Révision de la décision express controversée

Moins de deux jours après les émeutes auxquelles ont participé 16 mineurs, le Conseil des ministres décidait d’examiner la possibilité d’amender la Children’s Act, afin d’abaisser de 14 à 12 ans l’âge de la responsabilité pénale, avant d’annoncer un Select Committee pour étudier la question. Ainsi, quatre ans après l’entrée en vigueur de cette législation majeure et plus de deux décennies de réflexion sur la question, à la suite du meurtre en 2003 de Sunil Hookoom, âgé de 10 ans, par deux enfants du même âge, le gouvernement allait foncer vers un recul sur un sujet aussi sensible que complexe.

Cette décision suscite des inquiétudes parmi les organisations de défense des droits humains et de protection de l’enfance. Cette proposition soulève des interrogations sur la réponse que l’État entend apporter à la délinquance juvénile. Si les organisations condamnent fermement ces actes, elles estiment qu’une réponse exclusivement répressive risque de ne pas résoudre les causes profondes du problème. Elles rappellent qu’à 12 ans, un enfant est encore en plein développement psychologique, émotionnel et social. Selon elles, l’abaissement de l’âge de la responsabilité pénale pourrait exposer davantage de jeunes à des sanctions judiciaires, sans pour autant garantir une diminution de la délinquance.

Les organisations soulignent également que les normes internationales relatives aux droits de l’enfant recommandent de fixer l’âge minimum de la responsabilité pénale à au moins 14 ans et déconseillent de l’abaisser. Elles plaident ainsi pour une approche privilégiant la prévention, l’éducation, l’accompagnement psychosocial et la réinsertion. Certaines voix réclament par ailleurs une évaluation approfondie des mécanismes déjà prévus par la législation mauricienne en matière de protection de l’enfance. Avant toute modification législative, elles estiment nécessaire de déterminer si les dispositifs existants sont suffisamment appliqués et disposent des moyens nécessaires pour accompagner les enfants en difficulté.

Au-delà de la question des sanctions, ces organisations appellent les autorités à s’attaquer aux facteurs susceptibles de favoriser la délinquance juvénile, notamment les difficultés familiales, le décrochage scolaire, la précarité et le manque d’encadrement. Pour elles, la fermeté face aux actes de violence ne doit pas se faire au détriment des droits fondamentaux des enfants. Le véritable enjeu consiste à concilier la sécurité publique avec la protection de l’enfance, en privilégiant des mesures capables de prévenir la récidive et de favoriser une réintégration durable des jeunes dans la société.

Par ailleurs, à l’échelle internationale, l’âge minimum de responsabilité pénale varie de 7 à 18 ans selon les pays, le seuil de 14 ans étant le plus fréquent. Le cas de l’Inde présente une particularité importante : l’âge minimum légal est fixé à 7 ans, mais la responsabilité pénale dépend également du discernement de l’enfant. Depuis le 1er juillet 2024, le Bharatiya Nyaya Sanhita , le nouveau Code pénal de l’Inde, prévoit, dans son article 20, qu’un enfant de moins de 7 ans ne peut commettre d’infraction au sens de cette loi. Son article 21 précise qu’un enfant âgé de 7 à moins de 12 ans ne peut être tenu pénalement responsable si son degré de maturité n’est pas suffisant pour comprendre la nature et les conséquences de son comportement au moment des faits.

EN CONTINU ↻