- Les 8 postes de police saccagés en début de semaine, d’Abercrombie à Bel-Ombre, s’alignent sur la façade ouest, porte d’entrée pour le trafic de drogue, sans compter le tribunal de Bambous, pris pour cible et mis hors service
- La tentative de contagion d’instabilité à dimension politique à l’Est, à l’Ouest et au Sud avec les réseaux WhatsApp GEN Z et The Paradise Burning au cœur des préoccupations sécuritaires
- À hier matin, 160 arrestations pour des délits d’émeutes et de non-respect du couvre-feu, dont 16 mineurs, et les premières condamnations prononcées par les tribunaux
La situation du law and order s’est retrouvée hors de contrôle au cours de la semaine écoulée. L’Hôtel du Gouvernement a dû avoir recours à l’imposition d’un couvre-feu nocturne dans 17 régions spécifiques, devant prendre fin en principe demain matin à 4h30 en vue de retour à la normale dans le pays. Entre-temps, avec la série d’arrestations opérées à travers l’île, les premières charges sous la Prevention of Terrorism Act (PoTA) sont tombées hier. Les appels au calme, multipliés par les personnalités de différents bords, politiques, religieux, économiques ou sociaux, notamment le diocèse de Port-Louis, avec l’évêque de Port-Louis, Mgr Jean-Michaël Durhône, se trouvant à Rome, prenant la décision de concert avec le vicaire général, le Père Georgy Kenny, de demander à toutes les paroisses de célébrer en simultané une messe pour la paix, hier à 18 h, ont aidé dans une grande mesure à contenir le feu, qui ne s’attendait qu’à se propager dans toute l’île. Ainsi, depuis la fin de la semaine écoulée, le pays s’est mis à panser ses vilaines blessures, qui ont fait le tour du monde, mais le fait têtu demeure que les séquelles du coup de feu tiré dans la nuit du vendredi 9 au samedi 10 à Camp-Levieux par le sergent Gautam Singh Taukoor, avec la balle logeant à la nuque d’Élodie Tomas, âgée de 27 ans, et mère de famille d’un enfant de deux ans, revenant de son travail, ont attisé les braises d’une fracture latente au sein de la société, dont certains préfèrent encore brandir cette non moins célèbre réplique dans Tartuffe : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir ».
Certes, le réveil a été impitoyable avec la participation in the front line des actes de vandalisme et de pillage des mineurs. À hier matin, sur les 160 arrestations opérées par les forces de l’ordre, 16 sont des mineurs. Un chiffre qui ne veut nullement dire que le nombre s’arrête à là. Au plus fort des incidents sur la voie publique, ils auront été plus nombreux encore. Ce phénomène de rajeunissement de la fronde de rue a pris tellement de court les autorités, au point où le Conseil des ministres convoqué d’urgence quotidiennement a confondu précipitation et vitesse. Le gouvernement, de ce qu’il reste de l’Alliance du Changement, a été vite en besogne pour annoncer le rabaissement de l’âge pénal de 14 à 12 ans pour conjurer la crise, avec des amendements à la Children’s Act.
Aussi rapide et tranchante a été la riposte des ONG engagées dans la protection de l’enfance et des droits de l’homme, répercutée dans la presse, des quelques rares voix qui se font encore entendre au Conseil des ministres. Devant cette levée de boucliers, le Cabinet de vendredi est revenu à de meilleurs sentiments pour faire marche arrière et proposer la mise sur pied d’un Select Committee de l’Assemblée nationale pour se pencher sur la problématique de l’âge pénal à 12 ans.
Dans le meilleur des scénarios, le Leader of the House, Navin Ramgoolam pourrait saisir l’occasion de la reprise des travaux parlementaires de mardi pour piloter cette motion. L’aval du Conseil a déjà été obtenu dès vendredi vu que mention est faite dans le communiqué officiel, soit la nécessité de « wider consultations to look into the root causes of juvenile delinquency and violence, and consider the appropriateness of such amendments together with any amendment relating to : parental responsibility ; and the offence of inciting minors to commit offences. »
Toutefois, indépendamment de la démarche du gouvernement en matière d’âge pénal, des premiers signes ont déjà vu le jour sur le terrain. De ce fait, devant ces premiers signes de dérapages avec des jeunes en première ligne à ce point névralgique de la capitale, soit à hauteur de Résidence Vallijee-Cassis, des parents ont pris sur eux pour convaincre ces jeunes de revenir à la raison et de ne pas chercher l’affrontement avec les forces de l’ordre.
Les extraits d’un message transmis à la rédaction du Mauricien en fin de semaine constituent un signe qu’il n’y a pas que le recours au déploiement des forces de répression. « Lor rezion Cassis/Valejee, bann zen finn sorti lor koltar ek inn revolte kont lapolis pandan 1er zour revolt nasional. Lor 2em zour revolt, plizyer abitan rezion Cassis ek Valejee finn mobilize pou ramenn bann zen anba 15 zan zot lakaz san okenn violans ek san inklir lapolis », note ce message en réponse à la fracture sociale.
D’autres régions ébranlées par cette montée d’adrénaline populaire soudaine ont vécu ce sursaut. À l’instar de La Ferme, où un groupe d’habitants, à l’invitation du curé de la paroisse, le Père Sylvio Lodoïska, ont eu en début de semaine des échanges avec des représentants des forces de l’ordre en vue de préserver l’ordre et la paix, dans la mesure où l’agglomération de Bambous a connu des épisodes de pillage, que ce soit devant les locaux du tribunal de Rivière-Noire ou encore des enseignes commerciales saccagées et des produits emportés. D’autres exemples de Neighbourhood Watch, soit à Quartier-Militaire ou à Plaine-Verte, entre autres, auront fait échec au plan des fauteurs de troubles d’une nuit sous l’emprise présumée de l’argent sale du trafic de drogue.
160 arrestations
Il n’empêche que les interventions des forces de l’ordre depuis le début de la soirée de lundi à Abercrombie et les environs se sont soldées à 160 arrestations à hier matin, dont 16 mineurs. À situation exceptionnelle, démarche exceptionnelle. L’Office of the Director of Public Prosecutions (DPP), sous la férule de Me Rashid Ahline, Senior Counsel, a demandé à la police de mettre en place un fast track pour traduire en justice les suspects en état d’arrestation. Vendredi, un premier groupe de 12 émeutiers ont comparu en Cour intermédiaire, soit :
Rajeshwar Kumarsing Sawaruth, 37 ans
Rishvant Alhodur, 21 ans
Mohammad Zuhell Fakermahamood, 22 ans
Louis Jason Evans Plaignant, 36 ans
Muhammad Umar Shamtally, 30 ans
Josue Shawn Gregory Nicole, 19 ans
Dario Patrick Gregoire, 59 ans
Paul Lorenzo Francisco Carolin, 35 ans
Joseph Joey Enzo Denis, 19 ans
Ellvin Purmessur, 23 ans.
Le principal point retenu contre eux est qu’ils avaient violé les dispositions du couvre-feu, avec 4 dans la région de Bambous, 4 à Palma, 2 à Port-Louis, un à La Gaulette et un à Plaisance. Vu qu’ils ont reconnu les faits lors de la séance de vendredi, ils devront comparaître leur sentence en début de semaine.
Par contre, le dossier de 5 autres, comparaissant devant le tribunal de Moka, a déjà été réglé. Quatre des cinq prévenus ont écopé d’une amende de Rs 5,000, soit :
Nigel Adriano Sansquartier, 19 ans ;
Mohammad Yaseen Rujubally, 23 ans ;
Paniken Yagesen, 18 ans, et Kavish Dasrath Ram, 22 ans.
De son côté, le dénommé Mauloboksh Muhammad Saif Ullah, 36 ans, a été condamné à une semaine de prison.
Avec la détention à ce week-end de 160 suspects, les services des tribunaux auront du pain sur la planche dans les jours à venir. Les informations transmises par la police au Conseil des ministres de vendredi donnent également un aperçu des dégâts de ces actes de violence et de vandalisme, qui ont fait 7 blessés parmi les membres des forces de l’ordre déployées sur le terrain.
Au chapitre des régions les plus affectées, même si des incidents ont aussi été rapportés à Mahébourg et à Goodlands, l’Ouest émerge du lot. D’abord, les 8 postes de police attaqués principalement dans la nuit de lundi à mardi se retrouvent sur un alignement de la façade ouest, soit : Abercrombie, Pointe-aux-Sables, Petite Riviere, Barkly, Bambous, Camp-Levieux, Black River et Bel Ombre. À ce fait, il faudra ajouter que les quelque 17,000 tonnes de cannes affectées par des incendies criminels proviennent du Factory Area de Médine et que le Cascavelle Mall, bijou à l’Ouest, a reçu la visite d’émeutiers. D’aucuns affirment que cette conjugaison de faits ne peut être innocente devant le fait que la côte ouest demeure la porte d’entrée par excellence de la drogue en provenance soit de La Réunion, de Madagascar ou des côtes orientales d’Afrique. Toute coïncidence ne peut être que fortuite, au compte de la mafia de la drogue.

Énigme à résoudre
Les dégâts sont tellement considérables au poste de police de Barkly, qui a été incendié, que la station est fermée jusqu’à nouvel ordre. Tel est également le cas du tribunal de Bambous. À ces dégâts aux infrastructures sous le contrôle de la police, viennent se greffer 31 véhicules de la police, visiblement hors service, soit du total loss. Dans la région de Barkly, la station de Metro Express n’a pas été épargnée, avec des dégâts évalués à environ Rs 45 millions et la station fermée faute de pièces de rechange pour des réparations.
Néanmoins, les autorités se retrouvent face à une énigme à résoudre en marge de ces émeutes, dont les tenants et aboutissants attendent encore à être démêlés. Qui sont les cerveaux derrière les groupes WhatsApp The Burning Paradise et GEN Z, qui ont voulu profiter politiquement de la conjugaison du drame d’Élodie Thomas, avec une balle à la nuque sans raison apparente et du mécontentement populaire grandissant de la pénurie d’eau ? Le réseau The Burning Paradise présente des caractéristiques des plus nocives avec 634 membres dans un groupe, des consignes pour cibler des localités bien distinctes, des cagoules pour dissimuler l’identité des émeutiers et des cocktails Molotov à distribuer.
Les groupes WhatsApp auraient été le véritable centre de commandement des récents actes de violence à travers l’île, surtout en embrigadant des jeunes. C’est l’une des principales pistes explorées par la Cybercrime Unit du Central CID. The Burning Paradise, qui compte en amont 634 membres, affiche un slogan sans équivoque : Mauritius : No Fear, No Surrender, avec des messages incitant à la violence diffusés.
La Cybercrime Unit a déjà identifié les numéros de téléphone des administrateurs et sollicité la collaboration des opérateurs de télécommunications (Service Providers) pour des confirmations formelles. Ainsi, le groupe GEN Z se présente comme un relais de The Burning Paradise. Jayesh Julloo, 21 ans, alias Kushal, celui derrière GEN Z, a été arrêté à Mare La Chaux. Ce jeune chômeur a reconnu avoir créé cette plateforme dans le but de recruter des jeunes et de provoquer des troubles dans la région de Flacq et une des cibles était les abords du terrain de football synthétique de MUGA, à Flacq.
Le dénommé a également reconnu avoir confectionné des cocktails Molotov. Toutefois, il n’aurait pas souhaité fournir davantage de détails sur les personnes qui ont pu lui donner des instructions ou financer ses activités. À Flacq, ces incidents avaient notamment conduit à l’interpellation de 4 jeunes âgés de 15 à 18 ans, après que 7 individus eurent mis le feu à des débris à Cité Hibiscus, mardi soir.
Ce réseau aurait également recruté à l’Ouest. À Gros-Cailloux, un chômeur de 29 ans, arrêté mercredi soir après des incidents impliquant une quinzaine de personnes armées de sabres, de barres de fer et de bouteilles, aurait avoué avoir reçu Rs 3,000 pour participer aux actes de désordre. « Misie, bann-la inn pey mwa Rs 3,000 pou mo fer sa bann dezord-la ansam ek bann lezot dimounn ki sove la », aurait-il déclaré aux enquêteurs.
Sur la base de ces premiers éléments, soutenus par des suspects et le fonctionnement de ces groupes WhatsApp, les autorités se disent confiantes de pouvoir remonter la piste jusqu’au cerveau quasi-politique, notoire dans le Sud, se cachant derrière son homme de main, connu de par ses frasques pendant la campagne électorale du 10 novembre 2024. En parallèle, les Casernes centrales dressent une liste des présumés « ring leaders » impliqués dans les incidents enregistrés à travers le pays.
Une préoccupation sécuritaire de premier plan, qui dépasse le cadre des enquêtes criminelles, déjà diligentées sur le terrain.
Les derniers développements
Un étudiant de Camp-Diable et un
habitant de Roches-Noires sous PoTA
- Trois habitants de La Ferme arrêtés pour des actes de vandalisme contre le supermarché Savemart
En sus des 160 arrestations recensées à hier matin, la vague d’arrestations de looters se poursuit et avec les premières charges sous la section 8 de la Prevention of Terrorism Act (PoTA) retenues contre deux suspects. Dans la journée d’hier, six suspects ont été présentés devant la Week-End Bail and Remand Court ,avec d’autres devant intervenir au fur et à mesure que les interrogatoires se poursuivre.
Après examen du téléphone cellulaire lors de l’arrestation d’un suspect le 15, la Cybercrime Unit de la Central CID a logé des charges sous la section 8 de la Prevention of Terrorism Act contre un étudiant de 18 ans, habitant Camp-Diable, et un General Worker de 30 ans de Roches-Noires. Ces deux deniers ont comparu devant le tribunal de Souillac et de Rivière-du-Rempart respectivement pour les charges provisoires et reconduits en cellule policière jusqu’à vendredi prochain.
Suite aux incidents survenus dans la région de La Ferme en début de semaine, une opération menée par des limiers du CID de Bambous avec des membres de la force régulière et du Groupement d’Intervention de la Police Mauricienne (GIPM) a débouché sur l’interpellation de trois habitants de La Ferme, dont deux femmes, soit C. H, âgée de 23 ans, employée à son propre compte, Mme S. H. âgée de 66 ans et S. H. âgé de 47 ans, self-employed. Le délit de Looting and Larceny Breaking a été retenu contre eux. Ils ont comparu devant la Week-End Court et reconduits en cellule.
Cette descente à la Cité La Ferme fait suite au saccage d’un commerce appartenant à Save Mart Trading Ltd. Des articles d’une valeur de Rs 3 millions avaient été emportés et une partie a été recouvrée lors des arrestations. Un cas de larceny breaking, avec un préjudice de Rs 512 000, a aussi été rapporté du côté de la Bambous Cooperative Store Society Ltd.
Du côté des incidents d’Abercrombie, un homme de 23 ans a été interpellé suite à un post sur Facebook « allegedly calling for participation in damaging a supermarket during the week ». Il est toujours en détention provisoire sous une charge d’infraction aux dispositions de l’Information and Communication Techlogies Act (ICTA).

