FAITS ET EFFETS : Pour un peu de mesure

Tous les voyages effectués par le Premier ministre Navin Ramgoolam depuis son retour au pouvoir étaient justifiés, défendables et, souvent, fructueux. Ils ne souffraient d’aucune contestation. Mais ce déplacement de cinq jours au Congo pour, allons dire, cinq heures de cérémonie d’investiture du Président Denis Sassou Nguesso, pendant que les urgences s’accumulent ici, n’était absolument pas indispensable, quoi qu’en ait dit un communiqué pour tenter de le justifier.
Un Junior Minister aurait parfaitement fait l’affaire s’il fallait absolument être présent à un événement qui n’a réuni que quelques voisins immédiats de la République du Congo. Parce qu’il faut savoir de quoi on parle lorsqu’on mobilise les ressources de l’État pour un déplacement qui ressemble plus à une escapade personnelle qu’à autre chose.
Denis Sassou Nguesso a été élu avec 94,82% des voix, un score qui est plus qu’éloquent. Et c’est au terme d’une campagne décriée par des observateurs indépendants qu’il a été reconduit. Et pour cause : emprisonnement d’opposants, pourtant divisés, appel au boycott, monopolisation des leviers de l’État et, pire, un black-out des communications, internet et téléphone, le jour du scrutin. Ce qui n’est pas sans rappeler l’interdiction des réseaux sociaux ici même à la veille des élections générales.
Mais ce Président du Congo est aussi quelqu’un qui s’est fait remarquer sur le plan international pour des faits de corruption. Si certaines enquêtes en France pour enrichissement personnel, biens mal acquis et détournement sont encore en cours et que la fille du Président a été mise en examen en 2017, il faut souligner que des dénonciations figurent aussi en bonne place dans les Pandora Papers. Les autorités norvégiennes ont, pas plus tard qu’il y a trois mois, diligenté une enquête préliminaire sur de possibles contreparties à hauteur de 25 millions de dollars dans un contrat sur le pétrole.
Voilà pour le portrait de celui que le chef du gouvernement mauricien a été célébrer. Cette proximité avec la gouvernance contestée du Congo est ancienne et, apparemment, très solide. En sus d’une visite officielle à l’île Maurice du président Denis Sassou Nguesso en 2011, un émissaire de ce dernier, en visite à Maurice en 2022, avait rendu une visite de courtoisie à Navin Ramgoolam à River Walk. Ce ne serait pas exagéré de parler de relations très privilégiées. Mais lorsque ce sont des deniers publics qui sont engagés, un peu de mesure ne serait pas superflue en cette période d’austérité.
Pour de la mesure, il ne faut surtout pas regarder ce qu’a provoqué précisément le départ du chef du gouvernement : le premier intérim de Shakeel Mohamed suivant le départ de Paul Bérenger de son poste de Premier ministre adjoint. Oui, c’est une première pour le numéro trois du gouvernement et c’est important de le souligner, mais de là à transformer cela en événement du siècle, comme le font certains, il ne faut quand même pas exagérer.
Cet intérim au poste de Premier ministre adjoint, ils ont été très nombreux à l’avoir assumé depuis l’Indépendance. On a eu Sir Veerasamy Ringadoo, Sir Satcam Boolell, Sir Harold Walter, Harish Boodhoo, Sir Gaëtan Duval, Paul Bérenger, Rashid Beebeejaun, Xavier Duval, Shawkatally Soodhun, Ivan Collendavelloo, Anwar Husnoo, Steve Obeegadoo et une femme aussi, ce qui est en soi une particularité, Leela Devi Dookun-Luchoomun en 2023.
La Speaker a, elle aussi, totalement manqué de mesure dans ses déclarations sur les décorations de la République. Profitant de la cérémonie durant laquelle elle a été élevée au rang de commandeur de la légion d’honneur par la France, Shirin Aumeeruddy-Cziffra a d’abord dit qu’ « on ne peut pas la refuser. »
Ce qui n’est pas exact, des célébrités made in France pur jus comme Pierre Curie, Jean-Paul Sartre, Georges Brassens, Hector Berlioz et, plus récemment, l’économiste de gauche Thomas Piketty ont publiquement décliné l’offre de la décoration napoléonienne, tandis que d’autres ont clairement fait savoir que cela ne les intéressait pas de recevoir une insigne, fut-elle prestigieuse, de l’ancienne puissance coloniale.
Ce que l’on retient surtout de sa déclaration, c’est qu’elle a publiquement regretté de ne pas avoir été décorée par son propre pays. Lorsque ce reproche a commencé à faire l’objet de commentaires négatifs et que certains y ont vu une manière de quémander une décoration, la Speaker est venue avec une nouvelle piste indiquant qu’elle y tient, mais qu’elle peut attendre.
« Ce n’est pas nécessaire que je sois décorée pendant mon mandat », a-t-elle précisé. Peut-être qu’elle croyait être de la promotion de cette année, son compagnon d’infortune de la partielle de 1995 à Rose-Hill/Stanley, Jean-Claude de l’Estrac lui ayant grillé la politesse en devenant, sur recommandation du Premier ministre, Grand Commander of the Star and Key of the Indian Ocean. Venir se lamenter publiquement pour une décoration, on reconnaît à peine ceux qui, dans le temps, se réclamaient d’une certaine gauche digne et morale.
Il y a également un aspect de démesure dans notre système judiciaire. Le jugement condamnant le fils Dip, défendu par Shailesh Seebaruth des Glover Chambers, à une amende de Rs 1,3 millions, a provoqué un émoi chez le justiciable ordinaire. Il ne comprend pas que l’on puisse écoper d’une peine de prison de 6 mois pour un vol de litchis et de 9 mois pour la subtilisation de quelques tablettes de chocolat, pendant qu’un détournement de fonds de Rs 80 millions ne soit sanctionnée que d’une simple amende.
Il ne comprend pas, non plus, lorsqu’on lui explique que les « ti dimoun » condamnés à la prison avaient plaidé coupables, d’où l’application d’une peine sévère. Mais le fils de l’ancien commissaire de police a, lui aussi, plaidé coupable et comme il dispose de moyens considérables, il a déjà remboursé une partie des sommes détournées, le magistrat ayant, vendredi, décidé de le faire rembourser la somme restante. Et c’est tout.
Tout a toujours été très simple pour le fils de l’ancien commissaire qui a déjà bénéficié d’une grâce présidentielle en pleine procédure judiciaire. Et on ose demander à la population de faire confiance aux institutions !

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