Hans Balgobin, ingénieur et Head of Systematic Trading — « Faire émerger des idées utiles à grande échelle »

Et si les idées politiques pouvaient émerger comme les prix sur les marchés financiers — de manière collective, dynamique et structurée ? À contre-courant des modèles traditionnels de consultation publique, souvent jugés rigides, élitistes ou peu inclusifs, Hans Balgobin propose une approche radicalement différente. Ingénieur mauricien formé à Londres et aujourd’hui Head of Systematic Trading dans une firme européenne, il s’appuie sur son expérience des systèmes complexes et des marchés pour repenser la manière dont les sociétés produisent et organisent leurs idées.

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Avec Policy Draft, la plateforme qu’il a fondée, il ambitionne de créer un espace interactif où chaque contribution, aussi modeste soit-elle, peut être structurée, enrichie et intégrée dans un processus collectif d’amélioration continue. En combinant intelligence artificielle et intelligence humaine, le projet vise à dépasser les limites des débats traditionnels, souvent dominés par l’éloquence ou la visibilité, pour privilégier la qualité du raisonnement et la pertinence des propositions.

Pensée comme un écosystème évolutif, où les idées se construisent, se confrontent et se consolident dans le temps, Policy Draft entend également réduire les barrières d’expression et ouvrir le débat public à des voix jusqu’ici peu entendues. De Maurice — choisi comme terrain d’expérimentation pour sa taille et son potentiel — à une ambition internationale, Hans Balgobin esquisse les contours d’une nouvelle manière de co-construire les politiques publiques. Il défend une intelligence collective mieux organisée pour transformer en profondeur la prise de décision et permettre de faire émerger des idées utiles à grande échelle.

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Quelle a été l’étincelle initiale derrière la création de cette plateforme et le concept de « Policy Draft » ?

La motivation est multiple. D’une part, elle vient de mon expérience dans les marchés financiers, que je perçois comme une forme d’algorithme collectif capable de résoudre des problèmes à grande échelle. Des milliers d’acteurs y contribuent chacun avec une information partielle, et c’est cette agrégation qui produit une forme d’intelligence globale. Policy Draft s’inspire de cette logique : créer un système où des individus peuvent interagir à grande échelle, de manière structurée, pour faire émerger des idées utiles et les améliorer collectivement.

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D’autre part, il y a un constat critique sur les méthodes traditionnelles de consultation publique. Elles valorisent souvent la rhétorique, l’aisance à l’oral ou à l’écrit, ce qui peut créer une forme de barrière invisible. Beaucoup de personnes ont des idées pertinentes mais ne disposent ni de la confiance ni des codes nécessaires pour les exprimer dans ces formats. L’ambition de Policy Draft est donc de réduire cette barrière, en permettant à chacun de contribuer de façon progressive et constructive, indépendamment de son éloquence, tout en valorisant la qualité du raisonnement plutôt que la forme.

En quoi cette initiative se distingue-t-elle concrètement des consultations publiques traditionnelles ?

 La plateforme se distingue d’abord par son format visuel et interactif. Contrairement aux consultations classiques, souvent linéaires et textuelles, Policy Draft repose sur une interface graphique composée de « thématiques » (comme l’économie mauricienne ou le net zéro) organisées en réseaux de nœuds interconnectés. Les utilisateurs peuvent explorer, zoomer, lire, modifier ou ajouter leurs propres idées, ce qui leur permet de comprendre précisément à quel niveau ils contribuent. L’expérience devient presque ludique : chacun agit comme un « jardinier » qui enrichit progressivement un écosystème d’idées.

L’intelligence artificielle joue un rôle central. Elle aide les utilisateurs à structurer et clarifier leurs contributions (langage, cohérence), mais agit aussi comme un mécanisme de sélection continue. Chaque « cycle » analyse les contributions, consolide les idées similaires et privilégie celles qui sont les plus pertinentes. Les contributions qui perdurent renforcent la réputation de leurs auteurs.

Ce système encourage des apports constructifs et de qualité, contrairement aux réseaux sociaux où dominent parfois les réactions impulsives, ou aux consultations publiques traditionnelles, souvent rigides et filtrées. L’objectif est d’offrir un espace plus flexible, objectif et engageant.

Comment l’intelligence artificielle est-elle utilisée pour transformer des contributions individuelles en propositions politiques cohérentes ?

 L’intelligence artificielle est au cœur du fonctionnement de Policy Draft, avec plusieurs usages complémentaires. D’abord, elle permet de transformer du contenu existant en structure exploitable : si un utilisateur téléverse un article ou une analyse, l’IA en extrait automatiquement les idées clés sous forme de « nœuds » et identifie les liens entre elles, créant ainsi une représentation graphique immédiatement navigable.

Ensuite, elle facilite la production de synthèses. À partir d’une thématique donnée et de l’ensemble des contributions associées, l’IA peut générer des documents structurés de type « white paper », comparables à ceux de « think tanks », que les utilisateurs peuvent partager avec des décideurs publics ou des journalistes.

Elle agit également comme un assistant d’écriture, en aidant les utilisateurs à développer des idées encore brutes en contributions claires, cohérentes et bien formulées.

Enfin, son rôle le plus structurant réside dans les « cycles » d’analyse. L’IA consolide les idées similaires, maintient la lisibilité des thématiques et met en avant les contributions les plus pertinentes. Les idées qui perdurent renforcent la réputation de leurs auteurs, favorisant ainsi une intelligence collective de qualité.

Quels mécanismes garantissent la qualité et la pertinence des idées soumises par les utilisateurs ?

 La qualité des contributions repose sur une combinaison d’intelligence artificielle et d’interaction humaine. L’IA joue un rôle central en analysant en continu les contenus : elle identifie les idées similaires pour les regrouper, détecte les redondances et peut extraire les éléments pertinents de contributions moins abouties afin de les intégrer dans des nœuds plus cohérents. Elle agit en tenant compte du contexte global de chaque thématique, ce qui lui permet de maintenir une structure lisible et équilibrée, un peu comme un jardin qu’elle entretient en taillant et en désherbant.

En parallèle, les utilisateurs participent activement à ce processus. Ils peuvent interagir avec les contributions (likes, suggestions), signaler des doublons ou proposer eux-mêmes des fusions d’idées. Le modèle encourage également l’émergence de “propriétaires de thématiques”, des utilisateurs plus engagés qui animent les discussions, attirent d’autres contributeurs et jouent un rôle de modération aux côtés de l’IA.

Ce fonctionnement crée un système dynamique et évolutif, où la qualité émerge de l’interaction continue entre automatisation et intelligence collective, tout en laissant place à des résultats parfois inattendus mais souvent enrichissants.

 

Le système de réputation peut-il réellement encourager des contributions réfléchies plutôt que la recherche de visibilité ?

 C’est précisément l’un des aspects encore expérimentaux de la plateforme. Policy Draft est à la fois un projet politique et un exercice quasi académique visant à comprendre comment les individus peuvent collaborer à grande échelle à l’ère de l’IA. Il n’y a donc pas de certitude absolue, mais plusieurs hypothèses structurent le design.

D’abord, l’idée est qu’un environnement perçu comme sûr et constructif incite davantage à partager des idées, même incomplètes. Ensuite, la dimension « gamifiée » permet de contribuer sans devoir produire immédiatement des textes longs et parfaitement rédigés, ce qui abaisse la barrière à l’entrée.

Le mécanisme de réputation repose surtout sur la « survie » des idées dans le temps. Les contributions pertinentes, reprises et consolidées au fil des cycles, renforcent la visibilité de leur auteur. À l’image de LinkedIn, cela peut devenir un levier de reconnaissance, mais avec une granularité plus fine, car les utilisateurs sont valorisés par thématique.

Enfin, la génération intégrée de white papers offre un gain de productivité, renforçant l’intérêt de contribuer sérieusement plutôt que superficiellement.

Comment éviter les biais (sociaux, culturels ou technologiques) dans la collecte et l’analyse des contributions ?

 C’est une question centrale, abordée dès la conception du projet. L’un des postulats est qu’un biais se renforce principalement par répétition plutôt que par sa qualité intrinsèque. Or, l’IA de Policy Draft est conçue pour détecter ces répétitions et les consolider : des idées similaires, même largement reprises, sont regroupées en quelques nœuds. Cela limite leur « poids artificiel » et incite les utilisateurs à proposer des perspectives nouvelles, plus susceptibles de se démarquer et de perdurer.

Par ailleurs, la réduction des barrières à l’entrée joue un rôle clé. Les formats traditionnels peuvent favoriser certains biais « élites », souvent portés par une grande aisance rhétorique. Ici, chacun peut contribuer directement, sans devoir maîtriser ces codes. Cela ouvre la porte à des voix moins entendues, mais pourtant essentielles.

Prenons l’exemple de l’addiction aux drogues à Maurice : les experts s’expriment, mais les jeunes directement concernés sont rarement intégrés dans ces discussions. La plateforme vise précisément à leur offrir un espace pour partager leurs observations et idées.

Enfin, la dimension participative et structurée peut aider à détourner les dynamiques d’écho-chambres toxiques vers des échanges plus constructifs et diversifiés.

Qui sont les profils actuellement les plus actifs sur la plateforme (jeunes, professionnels, diaspora, etc.) ?

 À ce stade, nous cherchons avant tout à engager des « propriétaires de thématiques », c’est-à-dire des personnes prêtes à initier et animer des sujets en invitant d’autres utilisateurs à y contribuer. Ces profils peuvent venir de divers horizons : politique, monde académique, médias ou industrie.

Dans un premier temps, l’accent est mis sur les étudiants universitaires à Maurice, qui constituent un vivier pertinent pour devenir ces premiers animateurs. Des sessions de formation sont prévues pour les accompagner. Toute personne intéressée est d’ailleurs encouragée à se manifester.

Vous mentionnez la diaspora : c’est en effet un point clé. J’en fais moi-même partie, et beaucoup de membres de la diaspora souhaitent contribuer activement. Nous avons notamment établi un partenariat avec Bridge Moris, une organisation engagée à renforcer les liens entre la diaspora et la population locale de manière constructive.

À terme, l’objectif est d’impliquer toutes les composantes de la société. Néanmoins, il est probable que les premières phases attirent davantage un public jeune, plus à l’aise avec ces outils numériques.

Dans quelle mesure les décideurs publics sont-ils impliqués ou intéressés par les résultats générés ?

L’objectif est d’impliquer directement les décideurs publics — qu’ils viennent de la politique, des ONG, du monde académique ou de l’industrie — au sein même de la plateforme. Ils peuvent y participer personnellement ou déléguer certains membres de leurs équipes pour représenter leurs positions. Cela leur offre un espace pour développer leur pensée, tester des idées et affiner leurs propositions de manière dynamique.

Contrairement à des plateformes comme Twitter (X), souvent marquées par des échanges polarisés, Policy Draft vise à offrir un environnement plus constructif. Les décideurs peuvent y recevoir des contributions utiles, collaborer avec des profils variés et mieux comprendre les limites ou le potentiel de leurs politiques avant leur mise en œuvre.

Par ailleurs, des outils comme le système de réputation et la génération de white papers leur permettent de valoriser leur expertise de manière transparente et structurée.

Nous cherchons aujourd’hui à engager ces acteurs le plus tôt possible afin de co-construire et affiner la plateforme. L’ambition reste claire : contribuer à une forme de « dé-monopolisation » de la fabrication des politiques publiques, où les décideurs interagissent plus directement et équitablement avec la population.

Quels sont les premiers enseignements tirés des tests menés jusqu’à présent ?

L’un des principaux enseignements est que l’expérience utilisateur est déterminante. Nous avons effectué de nombreuses itérations pour optimiser la manière de présenter les graphes, afin qu’ils soient à la fois lisibles, intuitifs et engageants.

Un autre élément clé est le système de « tokens ». Les nouveaux utilisateurs reçoivent une allocation quotidienne limitée, qu’ils utilisent pour contribuer. Cette contrainte permet de filtrer la qualité des apports dès le départ. À mesure que leurs contributions sont jugées pertinentes et qu’ils gagnent en réputation, leur allocation augmente, créant un cercle vertueux.

Les retours ont également mis en lumière l’importance de la reconnaissance. Par exemple, pour les white papers générés à partir de contributions multiples, les utilisateurs souhaitent être crédités de manière équitable, avec une validation basée sur leur niveau de participation.

Sur le plan technique, la compatibilité fluide entre mobile (iOS, Android) et web a été un défi majeur, mais aujourd’hui largement résolu. Enfin, un point marquant est l’accélération permise par l’IA dans le développement : ce qui aurait pu prendre deux ans a été réalisé en moins de six mois, grâce à son assistance.

Pourquoi avoir choisi Maurice comme terrain d’expérimentation pour ce projet ?

Maurice s’est imposé comme une évidence, à la fois pour des raisons personnelles et stratégiques. Mon ambition est de voir notre île « jouer au-dessus de sa catégorie » sur la scène internationale. Nous disposons d’une population locale talentueuse et d’une diaspora engagée : si ces deux forces avancent de manière coordonnée, il est possible de générer un impact bien au-delà de notre taille.

Des exemples comme Singapour montrent qu’un petit pays peut exercer une influence disproportionnée grâce à une discipline collective et une cohérence dans la prise de décision. Au Royaume-Uni, on évoque souvent l’idée de faire de Londres une « Singapore-upon-Thames ». Pourquoi ne pas imaginer, à l’inverse, que Paris aspire un jour à devenir une « Maurice-sur-la-Seine » ?

Pour y parvenir, il faut mieux coordonner les idées, débattre de manière constructive, dépasser les egos et encourager des décisions intelligentes et cohérentes. Si ce modèle fonctionne, il pourrait ensuite être exporté, notamment vers d’autres pays africains, voire à l’échelle mondiale.

Enfin, Maurice offre un terrain d’expérimentation idéal : un pays à taille humaine, connecté, où il est plus facile de tester et diffuser rapidement ce type d’initiative.

Pensez-vous que ce modèle puisse être répliqué dans d’autres pays ou contextes politiques ?

Oui, c’est clairement l’ambition à long terme. Si le modèle fonctionne à Maurice, il pourra être adapté et déployé dans d’autres contextes. Cela dit, passer à cette échelle nécessitera une évolution : d’un « garage project », la plateforme devra devenir une structure plus robuste et institutionnalisée.

Cette vision s’inscrit dans une réflexion plus large que je développe depuis plusieurs années, autour de l’idée de « lisibilité mutuelle asymptotique ». Inspirée notamment de Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Ludwig Wittgenstein, Immanuel Kant ou encore Thomas Hobbes, mais aussi de la physique et de l’impact de l’IA sur les systèmes humains, cette approche suggère que les sociétés tendent naturellement vers une meilleure coordination et une compréhension accrue d’elles-mêmes.

Dans cette optique, Policy Draft est une tentative parmi d’autres pour organiser cette coordination à grande échelle, via des structures comme les graphes de connaissances. Peut-être que ce modèle évoluera, ou prendra d’autres formes, mais l’idée centrale reste la même : permettre à chacun de contribuer, à son niveau, à une intelligence collective globale.

Si l’expérimentation mauricienne est concluante, l’objectif sera clairement d’exporter ce modèle à l’international.

 

Quelle est votre vision à long terme : cette plateforme peut-elle influencer concrètement les politiques publiques ?

Je dirais que les chances sont aujourd’hui de l’ordre de 50/50. Le scénario positif repose sur une croissance organique : attirer un noyau d’utilisateurs engagés qui contribuent régulièrement, générant un contenu de qualité. Avec un peu de momentum, il est possible que des acteurs publics, des médias ou des décideurs rejoignent activement la plateforme. À ce moment-là, elle pourrait devenir un véritable pont entre citoyens et responsables, avec un potentiel d’impact concret.

Le risque, bien sûr, est de mal calibrer l’expérience utilisateur ou la gamification, ce qui pourrait entraîner une perte d’intérêt progressive. C’est pourquoi je cherche à faire connaître largement le projet dès maintenant : quelques utilisateurs engagés peuvent suffire à enclencher une dynamique durable.

Prenons un exemple concret : la gestion des drains et des risques d’inondation à Maurice. Un ingénieur pourrait lancer une thématique, inviter des contributions, et intégrer les connaissances locales de riverains — par exemple dans les zones montagneuses comme Port-Louis/Moka — pour mieux identifier les flux d’eau ou les points de blocage. Cela permettrait d’accélérer les diagnostics, d’améliorer les décisions et même de les confronter à la réalité du terrain.

C’est ce type d’interaction, à la fois concret et collaboratif, qui pourrait à terme influencer les politiques publiques.

Comment un ingénieur formé à Londres en vient-il à repenser la participation citoyenne à Maurice ?

Je dirais que mon parcours s’est construit à la croisée de deux univers. À 37 ans, après avoir grandi à Maurice, j’ai eu l’opportunité d’obtenir une bourse d’État qui m’a conduit à Londres, à University College London, où je me suis spécialisé en ingénierie et nanotechnologies. Cette formation m’a ensuite ouvert les portes de la finance quantitative — banques, hedge funds, trading à haute fréquence, énergie — des secteurs dans lesquels j’ai développé une approche fondée sur les mathématiques, la donnée et une vision systémique.

Mais au-delà de ces environnements très techniques, j’ai toujours été habité par une question plus large : comment les sociétés s’organisent-elles, prennent-elles des décisions et évoluent-elles ? Mon intérêt pour la physique et la philosophie m’a amené à voir les dynamiques collectives comme des systèmes complexes, qui peuvent produire de meilleurs résultats s’ils sont bien structurés.

En revenant à Maurice, cette réflexion a pris une dimension beaucoup plus concrète. J’y ai observé un paradoxe : une population éduquée, avec beaucoup d’idées, mais peu d’espaces pour les structurer et les faire émerger dans le débat public.

C’est ainsi qu’est née Policy Draft. À travers cette plateforme, j’essaie d’utiliser l’intelligence artificielle pour organiser les contributions, mettre en valeur la qualité du raisonnement et capter une intelligence collective qui reste souvent diffuse. Pour moi, ce n’est pas seulement un projet technologique, mais une tentative de rééquilibrer la manière dont les idées politiques sont construites et partagées.

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