Mare-Chicose : Les dernières vies d’un village abandonné

Parmi les quelque 80 familles qui vivaient à Mare-Chicose avant les années 2000, il n’en reste plus que 4 dans cet ancien village agricole, où le centre d’enfouissement a fini par rendre amère la vie de ses premiers habitants. Un an et demi après l’incendie qui avait ravagé 42,000 m² du site et mis près d’un mois à être circonscrit, Mare-Chicose apparaît plus que jamais comme un village fantôme, malgré la présence de ces quatre familles qui y poursuivent leur vie pour encore quelque temps. Les maisons, abandonnées et pour certaines envahies par la végétation, sont devenues des refuges pour les chiens laissés là par leurs anciens propriétaires. La population canine y est importante.

Lorsqu’un village est déserté, on dit qu’il n’y a même pas un chat en vue. Au village de Mare-Chicose, pourtant, il y avait bien un chat lorsque nous nous y sommes arrêtés, jeudi dernier. Un magnifique chat roux. Majestueusement assis au milieu d’une meute de chiens qui avait investi une allée, il passe presque inaperçu. À Mare-Chicose, seuls les aboiements des chiens rompent le silence, entre le passage des camions qui se rendent au centre d’enfouissement ou en reviennent, et les rares véhicules qui traversent le village. Les chiens sont partout. Ils se déplacent en meutes dans chaque impasse, autrefois résidentielle, ainsi que dans les sentiers bordés de champs de canne à sucre.

- Publicité -

« Ils ne nous dérangent pas »

Depuis que le village a été dépeuplé – quatre maisons seulement étant encore occupées –, les chiens en ont fait leur territoire, pour la plupart. La majorité d’entre eux y ont été amenés par leurs anciens maîtres pour y être abandonnés. Dans ce coin perdu où les façades des maisons sans portes et fenêtres disparaissent sous des rideaux de lianes et de branches, certains ont également trouvé l’endroit idéal pour se débarrasser de chiots devenus encombrants. Comme quoi Mare-Chicose n’est pas qu’un centre d’enfouissement, un dépotoir pour déchets…

« Ils ne nous dérangent pas », affirme Shandeosingh Ramtaul, 42 ans, un des derniers habitants de Mare-Chicose, après s’être garé dans un sentier en bordure de route. Plusieurs chiens, dont la sienne, accourent vers lui et lui obéissent au quart de tour lorsqu’il leur demande de s’éloigner. Il n’est pas question, non plus, dit-il, de faire appel à la Mauritius Society of Animal Welfare (MSAW) pour réduire la population canine au village fantôme. « Nous leur donnons à manger. Il y a aussi des bénévoles qui viennent s’en occuper. L’autre jour, j’ai aidé à transporter un chien chez le vétérinaire à quelques reprises pour qu’il reçoive des soins », dit dit Shandeosingh Ramtaul.

- Publicité -

«  Il n’y a rien à voler »

Qu’importe l’endroit, à la vue des inconnus, les chiens de Mare-Chicose aboient à distance comme pour signaler leur présence ou donner l’alerte. « Ce village est paisible, il n’y a rien à voler. Apar in pe dimounn ki rod feray. Mais régulièrement, la police fait une patrouille et les autorités visitent les maisons vides pour s’assurer qu’il n’y a pas de squatters », indique Shandeosingh Ramtaul, soudeur de profession. D’ailleurs, c’est dans l’ancienne boutique Mohith Score qu’il a improvisé son atelier. Il y termine la commande, une porte d’entrée, d’un de ses voisins. Ce dernier que nous rencontrons un peu plus loin, nous explique qu’il vit entre la maison familiale où il a grandi à Mare-Chicose et sa nouvelle demeure, construite après la compensation obtenue dans le cadre de la délocalisation des familles.

« Je regretterai cet endroit »

« Ma nouvelle maison n’est pas encore complètement prête. Ma porte d’entrée est à l’atelier. Mais je fais quand même le va-et-vient entre la maison d’ici, où vit encore ma mère, et la nouvelle », confie ce quadragénaire qui travaille au centre d’enfouissement. Son oncle et sa tante qui habitent la même cour n’ont pas encore déménagé, non plus. « Cela viendra, dit-il, c’est une question financière. » Dans leur rue, leurs maisons sont désormais les seules où la vie humaine se poursuit. Entourées de vestiges en béton et de détritus, ces deux maisons font face au centre d’enfouissement. L’isolement des lieux favorise le débarras illégal de déchets. Ce qui exaspère notre interlocuteur. Malgré les dénonciations aux autorités, des véhicules emprunteraient encore un sentier menant à un bois pour y déverser des déchets de toutes sortes. « Je regretterai cet endroit », confie ce dernier.

- Advertisement -

La végétation a repris ses droits

Si la vie animée d’autrefois s’est tue depuis longtemps, le silence qui y règne est apaisant, voire agréable. « Ici, c’est paisible. Dans le morcellement où j’ai construit ma maison, ce n’est pas pareil. Il y a du bruit. Les résidents viennent de différentes régions. Ce n’est pas la même ambiance qu’ici », raconte l’homme. « Mes proches et moi-même nous nous en irons définitivement dans quelques mois », dit-il. Il n’y aura alors que deux familles au village fantôme. Elles aussi, devront partir. « Zot pou agrandi depotwar », dit Shandeosingh Ramtaul, qui regrette déjà l’idée de quitter Mare-Chicose. Certes, il n’y a pas un commerce, une pharmacie ou une quincaillerie à la ronde ; pour cela, il faut se rendre à Rose-Belle. Les transports publics n’y passent même plus.

Shandeosingh Ramtaul et les siens devront se résoudre à partir. Ce jour-là, Mare-Chicose deviendra alors un village éteint. Tandis que le soleil hivernal caresse la végétation qui y a repris ses droits, la poussière soulevée par la valse des camions transportant des déchets sur la route du village endormi rappelle que l’on est loin d’être dans une zone exempte de risques sanitaires. Même si étrangement, aucune odeur incommodante ne provenait du centre d’enfouissement ce jour-là, probablement en raison du sens du vent, qui, cependant, n’a pas épargné le village de Cluny.

Sabrina Quirin

EN CONTINU
éditions numériques