L’affaire Lexus Recruitment Agency Co Ltd continue d’alimenter les débats depuis les récentes discussions parlementaires, dont une question de la députée Joanna Bérenger la semaine dernière, sur le recrutement de travailleurs étrangers. Sans qu’aucune illégalité n’ait été établie à ce stade, plusieurs documents et éléments publics soulèvent néanmoins des interrogations sur la nature exacte des activités exercées par cette société, ainsi que sur ses liens avec des proches du ministre du Travail, Reza Uteem.
Le dossier apparaît d’autant plus sensible qu’il intervient dans un contexte de réforme du secteur, marqué par l’entrée en vigueur du Private Recruitment Agencies Act 2023 et des nouvelles Regulations 2025, censées renforcer le contrôle des agences recrutant de la main-d’œuvre étrangère.
Une compagnie créée peu après l’arrivée du nouveau ministre
Selon les documents du Registrar of Companies, Lexus Recruitment Agency Co Ltd a été incorporée le 6 février 2025.
Or, cette incorporation intervient quelques mois seulement après l’entrée en fonction du nouveau gouvernement et la nomination de Reza Uteem au ministère du Travail, précisément responsable du secteur du recrutement de travailleurs étrangers.
La société est officiellement enregistrée au nom de Stephanie Severine Seedoo et de Mohun Yashoda, qui apparaissent comme actionnaires et directrices.
Mais plusieurs éléments nourrissent les interrogations autour des véritables personnes actives derrière la structure.
Proximité politique : quand affaires privées et réseaux partisans se croisent
Au centre des discussions figure Jenito Seedoo, ancien lord-maire et proche collaborateur politique de Reza Uteem dans la circonscription n°2.
Une déclaration officielle d’agent électoral produite lors des élections générales de 2024 montre que Jenito Seedoo avait agi comme agent électoral de Reza Uteem. L’adresse mentionnée sur ce document — 42 Bathfield Street, Tranquebar — correspond également à celle associée à Stephanie Seedoo dans les documents liés à la société.
Sur les réseaux sociaux circulent également plusieurs photographies montrant Jenito Seedoo aux côtés du ministre lors d’activités politiques, de réunions partisanes ou d’événements privés.
Pris séparément, ces éléments ne constituent évidemment pas des preuves d’irrégularité. Mais ensemble, ils alimentent le sentiment d’une proximité politique directe entre des personnes gravitant autour du ministère et une société opérant dans un secteur désormais étroitement contrôlé par ce même ministère.
Le risque de perception d’un conflit d’intérêts
C’est précisément sur ce terrain que se situent aujourd’hui les principales interrogations.
Même en l’absence de preuve d’intervention directe du ministre, certains observateurs estiment que la situation peut créer une apparence de conflit d’intérêts. Le ministère du Travail étant l’autorité chargée :
- de délivrer les licences,
- de superviser le recrutement de travailleurs étrangers,
- et de sanctionner les opérateurs illégaux,
la proximité entre certains proches politiques du ministre et une société active dans ce domaine soulève inévitablement des questions de gouvernance et de transparence.
Plus encore, cette affaire intervient dans un secteur historiquement sensible à Maurice, régulièrement critiqué pour des problèmes liés au recrutement de travailleurs migrants et aux frais parfois réclamés aux candidats étrangers.
Le point central : licence ou pas licence ?
Le principal point de doute concerne aujourd’hui le statut légal exact des activités exercées.
Lors des débats parlementaires, le ministre du Travail avait indiqué que seules deux compagnies détenaient officiellement les licences requises pour opérer légalement dans le recrutement de travailleurs étrangers.
Dans le même temps, le ministère publiait un avis rappelant que toute activité de recrutement sans licence constitue une infraction pouvant entraîner des sanctions pénales sévères.
Or, plusieurs documents associés à Lexus Recruitment Agency semblent démontrer l’existence d’activités concrètes liées au recrutement international de travailleurs.
Une quotation détaillée qui entretient les interrogations
Le document qui soulève le plus d’interrogations reste une quotation attribuée à Lexus Recruitment Agency.
Cette dernière mentionne explicitement :
- le recrutement de 13 travailleurs en provenance de Madagascar ;
- des « agency fees » ;
- des frais de tests médicaux ;
- des certificats de moralité ;
- des permis de sortie ;
- ainsi que des frais publicitaires.
Le montant total atteint Rs 287 500.
Pour plusieurs observateurs, la question devient alors centrale :
la société agissait-elle simplement comme consultant ou facilitateur administratif, comme elle l’affirme, ou exerçait-elle déjà de facto des activités de recrutement nécessitant une licence officielle ?
« Consulting » ou recrutement déguisé ?
Dans ses explications publiques, Jenito Seedoo affirme que Lexus Recruitment Agency agit comme intermédiaire entre employeurs et agents étrangers, offrant essentiellement des « services de consulting ».
Mais certains éléments viennent brouiller cette ligne de défense :
- le nom même de la société contient les termes « Recruitment Agency » ;
- les activités enregistrées au Registrar mentionnent les « employment placement agencies » ;
- les documents commerciaux parlent directement de frais liés au recrutement ;
- et des déplacements à Madagascar ont été confirmés dans le cadre de démarches de recrutement.
Cela ne prouve pas automatiquement une infraction. Mais cela entretient une ambiguïté sur la frontière exacte entre « consulting » et « recrutement ».
Madagascar : un terrain particulièrement sensible
Le choix de Madagascar comme pays de sourcing ajoute également une dimension délicate au dossier.
Depuis plusieurs années, Maurice fait l’objet d’une attention particulière de certaines ONG internationales concernant les conditions de recrutement de travailleurs migrants, notamment sur :
- les frais imposés aux travailleurs ;
- l’endettement préalable au départ ;
- ou encore certaines pratiques d’intermédiaires.
Le dossier transmis aux médias fait d’ailleurs référence à d’anciens rapports internationaux évoquant les risques d’abus dans le recrutement régional de travailleurs migrants.
Dans ce contexte, toute structure opérant dans ce secteur sans cadre parfaitement clarifié devient rapidement politiquement sensible.
Une affaire surtout politique… pour l’instant
À ce stade, aucune accusation formelle n’a été portée contre Lexus Recruitment Agency Co. Ltd ou contre le ministre du Travail.
Aucune preuve publique ne démontre :
- un favoritisme administratif ;
- une délivrance irrégulière de permis ;
- ou une implication directe du ministre dans les activités de la société.
Mais l’accumulation des éléments — proximité politique, création rapide de la société après le changement de gouvernement, activité dans un secteur ultra-réglementé, documents commerciaux liés au recrutement international et débat sur les licences — suffit aujourd’hui à alimenter les interrogations et la controverse.
Dans un pays où la question du recrutement des travailleurs étrangers demeure extrêmement sensible, tant socialement que politiquement, l’affaire Lexus Recruitment Agency illustre surtout la difficulté pour les autorités de dissiper toute apparence de mélange entre réseaux politiques, affaires privées et activités réglementées.

