Suite aux drames successifs de suicide et bullying dans le milieu scolaire — Mélanie Vigier de Latour-Bérenger : « L’urgence pour une réelle prise en charge complète de la santé mentale »

·       « Depuis 2024, les comportements suicidaires ont doublé à Maurice »

Le système éducatif mauricien traverse une crise psychologique profonde sans précédent. Entre le suicide tragique d’une jeune étudiante à l’institut Polytechnics de Montagne Blanche et une nouvelle enquête policière pour agression et bullying dans un collège de Curepipe, les signaux d’alarme se multiplient. Face à cette détresse systémique, Mélanie Vigier de Latour-Bérenger, psychosociologue et membre de la direction de l’entreprise sociale Konekte, plaide pour une transformation profonde des structures de soutien, mieux formées et plus efficaces.

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Le milieu scolaire du secondaire a d’abord été secoué la semaine dernière par une affaire particulièrement sombre. Un collégien de 14 ans a porté plainte pour bullying et acte de nature indécente commis par un autre élève au sein d’un établissement confessionnel à Curepipe. L’incident, qui se serait déroulé dans une salle de classe pendant la récréation, aurait même été partiellement filmé. La Brigade pour la Protection de la Famille (BPF) et la police ont immédiatement ouvert une enquête. Et l’élève mis en cause a été suspendu par la direction du collège. Contacté, le Service Diocésain de l’Éducation Catholique (SEDEC), instance régissant les collèges catholiques, a réagi par l’intermédiaire de son chargé de communication, Clive Anseline.

L’organisme affiche une position stricte : « Toutes les mesures nécessaires, conformément aux procédures en vigueur et à la réglementation, ont été prises sans délai. Un suivi approprié est actuellement assuré par les instances concernées. Conformément à nos obligations légales et éthiques, et comme pour tout dossier impliquant des mineurs, nous sommes tenus au strict respect de la confidentialité et de la discrétion afin de préserver l’intérêt supérieur de l’enfant et sa santé mentale. »

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Quelques jours après, la communauté éducative est à nouveau sous le choc après la découverte tragique du corps sans vie d’une étudiante de 19 ans au sein du campus de Polytechnics Mauritius à Montagne Blanche. L’émotion s’est intensifiée le lendemain lorsqu’un jeune homme de 21 ans, accablé par le chagrin lié à cette disparition, a également mis fin à ses jours à Goodlands. Dans un communiqué publié sur les réseaux, Polytechnics Mauritius a exprimé sa profonde tristesse suite au décès tragique de cette étudiante. L’institution a assuré que des dispositifs de soutien psychologique ont été mis en place et qu’elle collabore avec les autorités.

« Polytechnics Mauritius Ltd est profondément attristée par le décès de notre chère étudiante du campus de Montagne Blanche. Le conseil d’administration, la direction, le personnel et les étudiants expriment leurs sincères condoléances à la famille de l’étudiante, à ses proches, à ses amis, ainsi qu’à toutes les personnes touchées par cette perte. En ces moments difficiles, nos pensées et nos prières les accompagnent. Nous sommes conscients que cette nouvelle a profondément affecté notre communauté sur le campus. Un accompagnement psychologique est actuellement mis à la disposition des étudiants et des membres du personnel qui pourraient être touchés par cet incident. L’affaire est actuellement traitée par les autorités compétentes, et nous collaborons pleinement avec elles dans le cadre de leurs investigations. Nous exhortons chacun à s’abstenir de toute spéculation et à respecter l’intimité ainsi que la vie privée de la famille de l’étudiante durant cette période particulièrement délicate.»

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La société mauricienne fait face à un miroir douloureux

Entre le drame survenu à Polytechnics Mauritius et les graves allégations de bullying dans un collège confessionnel de Curepipe, la société mauricienne fait face à un miroir douloureux. La question de la santé mentale et de la sécurité de nos mineurs n’est plus un sujet tabou que l’on peut ignorer : elle est une urgence nationale. Interrogée sur la gestion de cette crise, la psychosociologue Mélanie Vigier de Latour-Bérenger rappelle d’emblée que la violence et le harcèlement en milieu scolaire ne doivent pas être banalisés ni minimisés. L’experte insiste sur la gravité des séquelles psychologiques qui découlent de ces violences. « Au-delà des blessures physiques éventuelles, ces expériences peuvent affecter le sentiment de sécurité, la confiance en soi, l’estime de soi et la capacité à faire confiance aux autres. Les conséquences varient d’une personne à l’autre et ne sont pas toujours visibles », dit-elle.
Selon la spécialiste, lorsqu’un(e) adolescent(e) subit une agression ou l’enfer d’une intimidation répétée (bullying : qui implique trois composantes ; la place et l’omniprésence du groupe face à un individu, la répétition des actes et la souffrance et l’incapacité de la victime de se défendre seule), les dommages dépassent largement les blessures physiques apparentes.

Leurs structures cérébrales ainsi que leur équilibre psychologique et social sont altérés. « Les recherches montrent que les traumatismes et le stress chronique peuvent affecter le développement et le fonctionnement de certaines régions du cerveau impliquées dans la régulation des émotions, la mémoire, l’apprentissage et les relations sociales », dit-elle.
Les conséquences psychologiques sont nombreuses. « Parmi les conséquences fréquemment observées figurent l’anxiété, la dépression, la peur, la honte, l’isolement social, les difficultés de concentration, les troubles du sommeil, ainsi qu’un risque de comportements addictifs, de troubles du comportement alimentaire et de comportements suicidaires. L’entourage peut être attentif à certains signaux d’alerte parfois discrets : un changement soudain de comportement, un repli sur soi, une irritabilité inhabituelle, des comportements agressifs, une perte d’intérêt pour les activités habituelles, des fugues, des difficultés relationnelles, un absentéisme scolaire, une baisse des résultats ou un décrochage scolaire qui peuvent éventuellement être observés. Ces manifestations ne signifient pas nécessairement qu’un.e adolescent.e est victime de violence, mais elles doivent inciter les adultes à engager le dialogue, à écouter sans jugement et à rechercher de l’aide lorsque cela est nécessaire. Et plus le dialogue sur tous les sujets, est institué de manière fréquente dans la famille et autres lieux, plus il y a de possibilités que les jeunes victimes puissent en parler », explique-t-elle.

« Communiquer avec respect, prudence, sans glorification et sans détails sur le moyen utilisé »

Quant au drame survenu au sein de Polytechnics Mauritius, Mélanie Vigier de Latour-Bérenger explique que le premier pilier de l’intervention repose sur la gestion de l’information. Face à un décès par suicide, il est primordial de faire preuve de respect et de prudence. «Après une mort par suicide, il est essentiel de faire attention à la manière de le communiquer avec respect, prudence, sans glorification et sans détails sur le moyen utilisé », dit-elle. La seconde urgence pour elle : « Il importe d’identifier rapidement les proches, personnes très affectées et plus vulnérables et leur proposer un espace de parole bienveillant et sécurisant, un accompagnement psychologique individuel ou en groupe. La mise en mots des ressentis, pensées, sensations corporelles est cruciale. »

Enfin, dans un troisième temps, « il conviendra de renforcer les facteurs de protection en identifiant avec les personnes concernées les ressources et stratégies de soutien disponibles : prendre soin de soi, maintenir les liens sociaux, demander de l’aide à des proches de confiance et, lorsque nécessaire, solliciter l’accompagnement de professionnels. Ces actions de postvention contribuent à soutenir les personnes endeuillées et réduire le risque d’entraînement », dit-elle. « En 2025, Konekte a publié un manuel de postvention adapté au contexte mauricien pour gérer et prévenir les comportements suicidaires et assure des formations annuelles depuis 2018, pour mieux aider les équipes éducatives dans ces situations. Des équipes de postvention sont en place dans 20 établissements secondaires et leurs actions sont efficaces », affirme-t-elle.

Mélanie Vigier de Latour-Bérenger lance un véritable appel d’urgence pour une réelle prise en charge complète de la santé mentale à Maurice. Face à une détresse psychologique croissante, les structures actuelles s’effondrent sous le poids de la demande. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. « Le système est débordé et sous pression. Les 39 psychologues rattachés au ministère de l’Éducation ne suffisent pas et il n’y en a aucun pour couvrir l’ensemble du secteur tertiaire », déplore-t-elle. Pour sortir de cette impasse, Mélanie Vigier de Latour-Bérenger réclame une réelle considération et un investissement important.

«Une véritable politique de santé mentale doit reposer sur la prévention, le repérage précoce et l’accès à des services de proximité, accessibles dès la grossesse et tout au long de la vie. Cela implique une décentralisation effective des services, bénéficiant de formation continue régulière ; un renforcement significatif des ressources humaines et financières ; ainsi qu’une collaboration étroite entre l’État, les établissements éducatifs, les services de santé et la société civile. Investir dans la santé mentale n’est pas un coût : c’est un investissement dans le développement humain, le bien-être collectif et l’avenir du pays», dit la spécialiste.

HT

« Depuis 2024, les comportements suicidaires ont doublé à Maurice »

La psychosociologue et membre de l’équipe de direction de l’entreprise sociale Konekte constate une recrudescence et une transformation des facteurs de vulnérabilité : « Sur le terrain, depuis 2020 nous faisons face à beaucoup de souffrance chez les jeunes. Les données de terrain recueillies par l’entreprise sociale Konekte, qui déploie un service d’écoute professionnel en ligne et au sein de vingt établissements secondaires depuis 2009, révèlent l’ampleur systémique du problème. Chaque année, en milieu scolaire, environ 800 jeunes sont écoutés. Et en moyenne, depuis 2020, chaque année, plus de 52% subissent ou ont subi diverses formes de violence ; environ 13% sont concernés par un état dépressif et 14% par des comportements suicidaires. Depuis 2024, les comportements suicidaires —comprenant les idéations suicidaires, les tentatives de suicide et les décès par suicide — ont connu une augmentation préoccupante, leur nombre ayant doublé », précise-t-elle.

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