Le musée du Blue Penny propose un ouvrage biographique sur l’astronome et géodésien Nicolas de La Caille. Astronome à l’Observatoire du Cap, en Afrique du Sud, son auteur, Ian S. Glass, y rend un hommage richement documenté à celui qui a dressé la première carte complète du ciel austral, dont les données demeurent encore valables aujourd’hui. À partir de la version originale en anglais, son confrère de l’Observatoire de Paris James Lequeux a fait la traduction en français de ce texte édité chez EDP, dans la collection Sciences et histoire, qui propose à travers des récits ou des biographies de faire un bilan des progrès accomplis dans un champ scientifique sur une période donnée. Ici, l’histoire de l’abbé de La Caille met en perspective, dans un langage vivant et accessible, les avancées de l’astronomie à la fin du XVIIIe siècle.
Né dans les Ardennes en 1713, Nicolas de La Caille s’intéressera dans un premier temps à la philosophie et à la théologie qu’il abandonnera au profit des mathématiques et de l’astronomie, disciplines dans lesquelles il excellera comme le reconnaitront par la suite beaucoup des élèves qu’il formera et nombre d’astronomes. Il obtient un poste d’enseignant au Collège Mazarin après avoir corrigé les mesures de la méridienne dans les Pyrénées réalisée par Cassini en 1718. Membre de l’Académie des sciences en France à trente-deux ans, il y publie ses leçons de mathématiques, de mécanique, d’astronomie et d’optique. Sa grande force est entre autres de trouver des méthodes simples pour faire des calculs astronomiques sans perdre de vue la précision des données.
Lorsqu’il quittera l’Observatoire, un observatoire sera aménagé pour lui au collège Mazarin qui lui permettra de passer ses nuits à observer les astres et faire des calculs. Il vérifie alors les catalogues d’étoiles situées au-dessus de Paris, pour lesquels on lui reconnait une grande précision dans ses observations et calculs. Mais cet homme a un rêve beaucoup plus ambitieux et aventureux qui consiste rien moins qu’à cartographier le ciel austral, et donc pour cela partir de l’autre côté de la terre, dans l’autre hémisphère. On connaît à l’époque le catalogue de l’astronome anglais Edmund Halley, qui comprend environ 300 étoiles identifiées à partir de l’île de Sainte-Hélène.
Calculateur courageux et zélé
Ian S. Glass, l’auteur de cette biographie, explique que dans une France où l’on croit encore aux théories de Descartes sur des tourbillons qui feraient mouvoir les planètes, La Caille est en avance sur ses confrères, ainsi que sur sa propre église qui refuse encore officiellement les idées de Copernic sur l’héliocentrisme (les planètes qui tournent autour du soleil). « Plus qu’aucun autre astronome de son temps, La Caille conçoit l’intérêt de faire des mesures précises de la position des étoiles et des planètes. Savant de l’époque des Lumières, qui se propagent alors dans le monde scientifique, il est un des premiers apôtres de Newton, dont la théorie de la gravitation est considérée avec hostilité et scepticisme depuis presque un demi-siècle. […] En fait, on peut dire que La Caille et les mathématiciens parisiens contemporains sont les véritables successeurs de Newton en ce qui concerne le développement de la mécanique céleste et de la physique en général. » Un historien de l’astronomie du XVIIIe le présente à l’époque comme « le calculateur le plus courageux et l’observateur le plus zélé, le plus actif et le plus assidu qui jamais ait existé. » Ce qui se fait aujourd’hui sur ordinateur se faisait alors sur papier grâce à une exceptionnelle gymnastique neuronale.
L’abbé Louis-Nicolas de La Caille débarque au Cap de Bonne Espérance en avril 1751 accompagné de son aide, M. Poitevin et de son chien Grisgris… Ce séjour qui l’amènera à faire construire un observatoire dans la colonie hollandaise du Cap durera deux ans. Le fruit de ses observations scientifiques ainsi que son journal tenu quotidiennement lui apporteront le succès et la célébrité, y compris auprès du grand public. Son journal historique décrit au jour le jour ses voyages. Ses observations visaient notamment à déterminer de façon précise la position des étoiles « fixes » par rapport auxquelles le mouvement des planètes pouvait alors être repéré. Il fera le premier relevé systématique du ciel austral ,ce qui l’amènera à définir quatorze constellations nouvelles encore utilisées de nos jours. L’une d’elles, Mons mensa, tire son nom de Table montain près du Cap. Il mesurera « avec une précision extraordinaire pour l’époque » la position de 1 942 étoiles australes.
Séjour mauricien
Chose entièrement inédite, il cherchera aussi à mesurer et définir la forme de la terre dans cette partie du monde en se basant sur le calcul de son rayon au Cap. Mais ce livre de Ian Glass fait vivre au lecteur l’ensemble de ses découvertes et questionnements, fidèle au scientifique qu’il admire par la clarté et l’accessibilité de son propos. Les débuts à Paris, le séjour au Cap de Bonne-Espérance, les études sur la forme de la Terre, les dernières années et les apports à l’astronomie, chapitre après chapitre, ce livre permet d’intéresser le moins matheux des lecteurs au monde des étoiles qui brillent chaque soir au dessus de nos têtes. Un glossaire des termes astronomiques lui donne d’ailleurs à la fin d’autres repères.
La cerise sur le gâteau pour l’habitant de Maurice est bien entendu que l’abbé de La Caille a séjourné sur l’ancienne île Maurice, à l’Isle de France sur ordre du roi et à la demande de la Compagnie des Indes, avant de retourner définitivement en France. Il restera à Maurice d’avril 1753 à janvier 1754. L’île joue à l’époque un rôle stratégique important et le scientifique est chargé de déterminer les latitude et longitude précises de ce territoire. Il dressera également une carte tout à fait détaillée de Maurice en 1753. Le lecteur sera peut-être déçu d’apprendre que l’abbé s’est ennuyé à l’Isle de France où il espérait ne pas venir, pressé qu’il était de rentrer dans son pays natal pour exploiter le fruit de ses découvertes en Afrique du Sud. Aussi gardons-nous de lui la baie et le cap Gris-Gris, nommé ainsi par la suite parce qu’il y aurait perdu son chien…