Si l’on est habitué à écouter une personne raconter une histoire, à voir une autre incarner un personnage dans une pièce de théâtre, dans la troupe Favory, les conteurs travaillent en groupe et interprètent différents personnages lorsqu’ils racontent une histoire. « Quand on joue collectivement, chacun est amené à interpréter tous les rôles, ce qui implique la maîtrise d’une voix différente pour chaque personnage », soutient Marie-France Favory, une des responsables de la troupe, au Mauricien. Après le succès du festival de contes en 2010, la troupe a renouvelé l’expérience en décembre. Rencontre avec les conteurs.
« On se rencontre trois fois par semaine chez Henri, en soirée », affirme Gloria Vivien, 21 ans. Au fur et à mesure que les dates des représentations approchent, les rencontres se font plus régulièrement, le travail s’intensifie. « Nous exploitons les contes à plusieurs et cela demande une adaptation au groupe », fait ressortir Gloria Vivien qui découvre le conte en 2010 à une formation animée par une compagnie réunionnaise. Elle poursuit son expérience avec la troupe Favory. « Parfois c’est difficile », affirme-t-elle. Pour Gloria Vivien, l’art de la scène est plus qu’un simple loisir « … mais pas encore une passion », précise-t-elle. Même si elle joue avec beaucoup d’engouement et essaie tant bien que mal d’organiser son temps, car elle est étudiante en graphisme et multimédia à la Fashion and Design Institute (FDI).
La jeune femme reconnaît que la pratique des arts de la scène l’aide à s’épanouir et à s’ouvrir au monde. Gloria Vivien fait sa première expérience du théâtre alors qu’elle est en Form III au collège Lorette de Rose-Hill. « Marie-France Favory m’avait approchée pour remplacer une fille dans la pièce Nu traversé que la troupe allait jouer à Johannesbourg. C’était une expérience à tenter même si c’était compliqué parce que j’avais peu de temps pour me préparer et interagir avec le groupe qui travaillait déjà depuis plusieurs semaines. J’ai aimé l’expérience et j’ai continué », affirme notre interlocutrice. Pour Marie-France Favory, les arts de la scène aident les jeunes dans leur développement professionnel.
Synergie
« Elle (NdlR : Gloria Vivien) découvre le côté créatif de conter en groupe », fait ressortir Marie-France Favory. Elle explique : « Elle doit créer le personnage qu’elle joue. Quand on joue à cinq (NdlR : référence est faite à Tizan kont misié Plak lor) les cinq personnes ne raconteront jamais la même histoire de la même manière. Il faut qu’une synergie se crée entre chaque conteur. Dans un collectif, la même personne est appelée à être tantôt le narrateur, tantôt un personnage ou l’autre… Au théâtre, chacun joue un rôle. »
« Il faut par exemple que je change de voix en fonction du personnage que j’incarne », soutient Gloria Vivien. « C’est plus facile de dire un texte seul. Quand il y a une deuxième voire une troisième personnes comme par exemple pour des histoires de Tizan, où chacun doit apprendre un bout du texte, c’est plus difficile de pénétrer cet univers », renchérit Joanito Francisco. Pour cet employé de la Santé qui a 20 ans d’expérience au sein de la troupe Favory, « le théâtre est devenu un mode de vie ». « Jouer sur scène demande une disposition physique et mentale », affirme-t-il avant d’ajouter : « Cela m’apporte beaucoup personnellement. J’apprends à me connaître, à être discipliné et à me maîtriser. C’est aussi un moyen d’expression. »
Raconter une histoire implique souvent un travail sur le texte car le conteur doit pouvoir se l’approprier afin de mieux le transmettre à son audience. Il demande ainsi, souvent une traduction du texte original dans la langue maternelle. Les conteurs rencontrés par Le Mauricien sont unanimes à dire qu’ils préfèrent utiliser la langue créole. « C’est la langue qui accroche le plus, qui parle à tout le monde », affirment-ils.
Mémorisation
Qui dit faire du théâtre ou dire un conte sous-entend un travail de mémorisation de texte. Un exercice qui peut sembler difficile à première vue mais qui se simplifie au fur et à mesure que l’acteur le travaille. « Il faut pouvoir se débarrasser complètement du texte écrit car avec un texte dans la main, on ne peut pas jouer. Il est difficile de se concentrer sur ce que demande le metteur en scène », affirme Joanito Francisco. « Ce n’est pas difficile. À mesure qu’on lit le texte, le travail de mémorisation est en cours. Et à force de relire, on finit par s’en souvenir », affirme Joanito Francisco. Commence ensuite ou simultanément, le travail sur la voix des personnages ou du narrateur. Si pour certains, il est plus facile d’apprendre un texte, d’autres éprouvent plus de difficultés : « Je trouve difficile d’apprendre les textes par coeur. J’ai perdu l’habitude », soutient Yannick Antoinette au Mauricien, qui affirme avoir mis un mois et demi pour apprendre le texte Tizan kont misié Plak lor. « Je lis et relis le texte dans le bus, chez moi… Une fois le texte retenu, je commence à jouer les personnages », soutient le jeune homme qui a aussi fait son apprentissage de la scène avec Marie-France Favory. « J’avais joué dans la pièce, La Belle au bois dormant, au collège St-Mary’s », dit-il. Et de reconnaître que c’est un travail qui demande un gros investissement de soi mais qui procure du plaisir et aide à forger son caractère. « On développe la confiance en soi et on n’a pas peur de défendre son point de vue », soutient-il.
Les techniques de contes sont comparables à celles du théâtre avec le travail du corps, des expressions faciales et de la voix, et l’occupation de la scène. « Apprendre les textes par coeur n’est pas un problème pour moi, ni créer le personnage, mais au début, j’avais du mal à bouger mes reins pour jouer les rôles respectifs », souligne, de son côté, Térésa Li Mow Chee, âgée de 19 ans. Elle a débuté sur la scène il y a quelques années. Élève de Marie-France Favory, elle a incarné le personnage de Lady Macbeth alors qu’elle était au collège. Pour elle, le défi réside dans le fait de pouvoir rendre le personnage réaliste. Cependant, puisque dans le cadre de ce festival les conteurs ont sillonné l’île pour aller à la rencontre des populations dans des villages les plus éloignés, ils étaient aussi appelés à s’adapter à l’espace mis à leur disposition. « Même si on répète, on est obligé d’improviser par rapport à l’espace », soutient Yannick Antoinette.
En outre, la troupe y a inclus des sirandanes locales chantées et accompagnées d’instruments de musique tels le djembé, la maravanne ou le triangle.
Humilité
Ainsi pendant plus d’une heure et demie en décembre, les artistes ont joué, dansé, chanté et mimé pour partager l’histoire adaptée de Tizan kont misié Plak lor à l’assistance présente au Melting Pot à Moka. L’histoire s’inspire d’un conte du patrimoine qui raconte l’histoire de Tizan et de Tizane, mais dont les amours seront contrariées par misié Plak lor et sa bande de loup. Une passion que le couple Favory a su transmettre aux jeunes tout en leur inculquant certaines valeurs telle l’humilité. « Lorsqu’on conte en groupe, nul n’est vedette », avance Yannick Antoinette au Mauricien. Le jeune homme a quand même les yeux qui brillent lorsqu’il repense à l’accueil que le public leur réserve à chaque représentation. De quoi les encourager à poursuivre ce travail de transmission !