GILLIAN GENEVIEVE

“Ma seule certitude, c’est que je sais que je ne sais pas.” Déclaration péremptoire du jeune homme de 18 ans que je fus et qui provoquait l’irritation de mes proches et de mes amis qui m’accusaient de fausse modestie. Et pourtant, je ne mentais pas : à 18 ans, j’avais la certitude de l’incertitude et de mon ignorance. Cela me donnait le vertige mais c’était aussi exaltant. C’était la promesse d’une aventure intellectuelle à venir, d’un remède à l’ennui, d’une quête incessante

RUBEN SANDAPEN

des vérités du monde qui allait me révéler les arcanes et les interstices du savoir et de la vie.

Alors, je lisais, inlassablement.

J’adorais la littérature, l’art, la politique et les études économiques ; j’étais curieux des sciences et je découvrais, intimidé, le monde de la pensée, des concepts et de la philosophie. Mais je découvrais aussi que tout cela n’était pas grand-chose sans la possibilité de l’échange et de l’amitié.

J’aimais la compagnie de Sartre et de Camus ; je découvrais, fasciné, les dits d’Epicure et de Marc Aurèle et je m’enthousiasmais des écrits de Proudhon et de Marx tout en cherchant avec ardeur et joie de nouveaux penseurs pour conjurer le sort de la promesse d’une fin de l’histoire et du triomphe définitif du libéralisme dérégulé. Mais ce que j’aimais par-dessus tout, c’était, chaque soir, de retrouver Ruben et Bruneau pour discuter, échanger, être dans la contradiction, et s’élever au-dessus des conditionnements et de la pensée unique et dogmatique promise sans la possibilité de la rencontre.

De vingt heures aux petites heures du matin, on refaisait le monde tout en parlant de foot, de sexe et de femmes, et on ne se lassait pas d’écouter Brel nous parler des vieux ou de l’inaccessible étoile.

Nous étions ailleurs et ici-bas, faisant le va-et-vient entre le réel et la métaphysique, l’abstrait et le concret, l’infiniment grand et l’infiniment petit, Dieu, sa possibilité et ses absences, l’infini de l’univers, notre finitude et le devenir de la terre et de l’homme à travers le temps.

Le savoir donne le vertige mais le doute et les questions ouvrent des brèches salutaires dans lesquelles il s’agit de s’engouffrer pour se défaire de la possibilité du dogme et des certitudes toujours réductrices et lacunaires.

Que sais-je ? Pas grand-chose. Tout est souvent question de perspective. D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Et la terre ? Est-elle plate ?

Nous allons être un brin provocateur et affirmer qu’il n’est pas faux de dire que la Terre est plate. Pas globalement, mais localement. A notre échelle, on le voit bien. Par exemple, regardons un terrain de foot: deux lignes droites parallèles ne se rejoignent jamais et si on additionne les angles d’un triangle, on obtient 180 degrés. La distance la plus courte entre deux points sur le terrain de foot est une ligne droite et si Ryan Giggs serpentait sur l’aile gauche, c’était pour dribbler les joueurs et non pas pour prendre le chemin le plus court entre deux points. On dit que la géométrie du terrain de foot est euclidienne, celle d’un espace plat à deux dimensions.

On sait bien sûr que la Terre est sphérique grâce, entre autres, aux clichés pris de l’espace. Mais supposons qu’on n’avait pas le moyen de s’élever dans l’espace et qu’on était confiné à la surface de la Terre. Peut-on quand même déduire que la Terre est globalement courbe ? La réponse est oui. Imaginons deux marcheurs qui partent de deux points différents de l’équateur et qui se dirigent vers le Nord. Ces marcheurs suivent toujours une ligne droite entre deux points car, pour eux, c’est bien la distance la plus courte entre les deux points. Si la Terre était plate, comme une feuille de papier, ces deux marcheurs ne se rencontrent jamais. Mais, puisque la Terre est courbe, ils se rencontrent au pôle Nord. Localement, à petite échelle, les marcheurs suivent bien des lignes droites car la surface de la Terre est localement plate. Mais, globalement, leurs trajectoires sont courbes car la surface de la terre est courbe. Donc, sur une surface courbe, on finit toujours par se rencontrer même si on va toujours, localement, en ligne droite.

Supposons qu’un sceptique persiste à croire que la Terre est bien un disque plat. Comment explique-t-il alors que les deux marcheurs, qui marchent en ligne droite, finissent par se rencontrer ? Pour lui, c’est qu’il existe une force d’attraction entre ces deux marcheurs. Cette force agit à distance et elle pousse les marcheurs l’un vers l’autre et ils finissent par se rencontrer. Mais remplaçons les marcheurs par deux autres marcheuses. Même résultat : elles se rencontrent toujours aux pôles. Remplaçons un des marcheurs par une pomme (qui marche). Même résultat. Donc, force est de constater que cette mystérieuse force ne dépend pas de la nature des objets qui la subissent. L’explication du sceptique est-elle à rejeter ? Oui, parce qu’aujourd’hui, il existe des clichés de l’espace et bien d’autres preuves irréfutables qui montrent bien que la Terre est sphérique. Ainsi l’explication du sceptique tombe à l’eau. Il n’y a pas de force mystérieuse qui agit à distance entre les marcheurs. Ils se rencontrent parce que la Terre est courbe. On serait même alors tenté de traiter le sceptique d’imbécile ignorant.

Mais, prenons aussi conscience de notre propre ignorance. Car même, en 2019, la plupart d’entre nous pensent que si une pomme tombe vers la Terre, c’est bien parce qu’elle est attirée vers le centre de la Terre par une force qu’on appelle la gravitation. Certes a-t-on remarqué, depuis Galilée, que la pomme ou le marteau, tombent exactement de la même façon dans le champ gravitationnel terrestre: on les laisse tomber au même moment et ils arrivent au sol en même temps. Tous les objets, peu importe leur nature ou leur masse, tombent exactement de la même façon lorsque seule la gravité agit sur eux. Il y a là une étrange ressemblance avec la force mystérieuse entre les deux marcheurs sur la Terre plate.

Au quotidien, personne ou presque, ne pense que la force de gravité qui fait tomber la pomme est aussi illusoire que la mystérieuse force qui attire les marcheurs l’un vers l’autre sur une Terre plate. Même si Einstein l’a démontré depuis plus d’un siècle : la force de gravité n’est qu’une manifestation de la courbure de l’espace-temps. La Terre courbe l’espace-temps dans son voisinage et les objets en chute libre suivent localement des lignes droites dans cet espace-temps courbe. Tout comme les marcheurs sur la Terre courbe. En réalité, il n’y a pas de force de gravité qui agit à distance entre la Terre et la pomme telle que le concevait Newton. Newton lui-même était bien sûr conscient que cette action-à-distance de la gravité était bien mystérieuse même si son modèle donne des résultats en accord avec l’observation en ce qui concerne la chute des corps à la surface de la terre ou encore le mouvement des planètes autour du soleil. Mais le modèle Newtonien ne peut expliquer d’autres observations telles que la trajectoire exacte de Mercure, la déflexion de la lumière au voisinage d’une étoile, les trous noirs ou encore les ondes gravitationnelles.

Peut-on encore rire de l’adepte de la Terre plate et sa force mystérieuse entre les marcheurs ? Oui, car il n’est pas difficile de trouver les clichés de la NASA sur internet ou de faire d’autres petites expériences soi-même pour détecter la courbure de la Terre tout en restant sur Terre. Il est beaucoup plus difficile de concevoir un espace à quatre dimensions comme l’espace-temps d’Einstein et encore moins sa courbure. C’est pour cela qu’on enseigne toujours aux collégiens le modèle Newtonien de la gravitation tout en exposant ses limites. Même si l’action-à-distance de la gravité newtonienne demeure magique, on s’y est habitué.  Donc, oui rions de bon cœur de l’adepte de la Terre plate. Il est bien un imbécile. Mais ne soyons pas trop fâchés si un jour les générations futures nous traitent d’adeptes d’espace-temps plat.

Il faut rire de tout. À commencer de soi-même. Sans le ricanement bête et méchant de nos contemporains. Face à l’immensité et au tout, on est pathétiquement petit. Mais quelle aventure que celle de l’homme : de la terre plate ou sphérique, on a conquis la lune en attendant Mars et le reste de notre système solaire ; on réconciliera tôt ou tard l’infiniment petit et l’infiniment grand ; on cherchera encore, on se trompera souvent, on trouvera de nouvelles réponses, des vérités nouvelles mais, encore plus important, sans cesse, encore et encore, des questions et du chaos sur le chemin de la certitude.

Il s’agira alors de partager ce grand trouble à venir avec quelques amis de passage. C’est ainsi que se crée le lien entre les êtres et les choses et qu’on a la possibilité de s’exalter dans l’illusion du moment de cette vérité retrouvée et toujours…temporaire.

L’étoile est à jamais inaccessible. Il faut pourtant, inlassablement, toujours se remettre sur son chemin.