Hausse des inégalités, disparition progressive des avantages sociaux, emplois précaires, crise migratoire… Le monde va mal, très mal. Et le pire est à venir, avertit un nombre de plus en plus important de spécialistes. Des économistes, et non des moindres, le clament ainsi haut et fort depuis un bon moment déjà : une nouvelle crise économique mondiale est inévitable. Dans le même temps, les experts engagés dans la cause climatique sont unanimes à évoquer des catastrophes sans précédent dans un avenir plus ou moins proche en raison du réchauffement planétaire. Quant aux autres, ils brandissent depuis longtemps aussi d’autres menaces, comme celle d’une pénurie alimentaire mondiale ou encore d’une migration climatique n’ayant aucune mesure avec celle qui donne tant de maux de tête aux membres de l’Union européenne depuis plusieurs années déjà.
Autant de problèmes, direz-vous, dont il convient d’abord bien sûr de situer les origines. Après quoi, évidemment, il ne resterait plus à nos têtes pensantes – si nombreuses, pensons-nous –, qu’à y trouver des solutions. Chose qui ne devrait dans le fond pas réellement poser problème, toutes ces catastrophes – celles en cours et à venir – ayant en réalité un seul dénominateur commun : la croissance, ou pour être plus précis, la croissance économique. Ce qui fait dire à certains que, puisque c’est la croissance qui constitue le nœud du problème, il ne suffit donc que d’inverser la vapeur, en l’occurrence de s’engager dans la décroissance. Ce qui est vrai… ou du moins l’était. Car pour que nos actions puissent avoir un réel impact, il aurait fallu s’engager dans cette voie il y a des décennies déjà. Ce qui n’a évidemment pas été le cas.
Le problème, c’est que dès le moment où nous avons opté pour ce modèle sociétal, nous nous en serons très rapidement rendus dépendants, en perdant ainsi tout aussi rapidement le contrôle. Notre croissance économique aura de fait longtemps suivi une courbe exponentielle. En une très courte période donc, nous serons passés d’une société féodale à une société industrialisée, où, que l’on travaille ou non d’ailleurs, nous aurons vu augmenter plus que substantiellement la qualité de notre confort de vie. Mais ce « miracle » de notre société « tout carbone » ne peut aucunement être éternel, tout comme les extractions d’ailleurs sur lesquels il pose ses fondements. Le pétrole, le gaz, le charbon… Tout cela, on le sait, aura forcément une fin, puisqu’il ne s’agit aucunement d’énergies renouvelables. Qui plus est, et on le sait aussi, l’utilisation de ces sources d’énergie nous mène aujourd’hui au bord d’un cataclysme planétaire dont nous ne pouvons, mais surtout ne voulons, mesurer réellement l’ampleur.
Or, la disparition, volontaire ou non, du pétrole – puisque c’est davantage de lui qu’il s’agit –, nous confrontera immanquablement à un nombre incalculable de crises à travers le monde. Energétique, bien entendu, mais pas seulement. Toute notre économie étant essentiellement basée sur le cours du pétrole, dont elle dépend directement ou indirectement, il apparaît évident que lorsque le dernier baril sera extrait des entrailles de la Terre, c’est l’économie mondiale qui s’écroulera, entraînant de facto dans son sillage d’autres crises, alimentaires et sociales, d’abord. Bref, nous serons au bord de l’explosion. Si ce n’est évidemment déjà le cas.
S’engager dans la décroissance devrait donc logiquement paraître comme « la » solution afin de limiter la casse. Mais encore une fois, nous avons pris trop de retard que pour nous engager dans cette voie en espérant en sortir indemne. Réduire aujourd’hui notre train de vie ne permettra en effet pas de rattraper le temps perdu, car il faudrait alors suivre une autre courbe exponentielle, dans l’autre sens cette fois. Ce qui est certes encore faisable, mais au prix de tellement d’efforts et de sacrifices que l’on peine à croire, au rythme où vont les choses et au vu des positions politiques affichées dans les grandes nations du monde, que l’on y arrivera à temps. Pourtant, la solution est bien là, non pas dans la décroissance, qui implique encore une fois une phase de transition bien trop longue que pour éviter le mur sur lequel nous fonçons tête baissée, mais par un changement total de paradigme sociétal.
Là où le bât blesse, c’est qu’aucune société industrialisée ne semble réellement préparée à emprunter ce chemin. Partout à travers le monde, que l’on soit aux États-Unis, en Europe, en Chine ou à Maurice, le mot d’ordre reste encore et toujours la « croissance ». Et ce ne sont pas les quelques mesures « écolos » que nous prenons aujourd’hui – et prendrons demain –, pas plus que les accords que nous signerons encore, qui nous permettront de retrouver une Terre avec qui nous pourrons enfin apprendre à vivre en harmonie, sans en attendre d’autre retour que la seule chance de pouvoir la partager avec les autres espèces qui la peuplent. L’espoir fait vivre, dit-on. Mais il est à craindre que de ça aussi nous ne manquions bientôt !

Michel Jourdan