Barry Faure, ministre des Affaires étrangères des Seychelles : « Nous sommes les amis de tous et les ennemis de personne »

Notre invité de cette semaine est Barry Faure, ministre des Affaires étrangères des Seychelles, qui vient de participer à la 9e édition de l’Indian Ocean Conference, regroupant 47 pays et cinq organisations internationales, qui s’est tenue à Maurice le week-end dernier.

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O Vous faites partie d’une grande famille politique seychelloise avec un frère qui a été ministre puis président, et vous-même qui avez été secrétaire d’État, ambassadeur et aujourd’hui ministre des Affaires étrangères…

— Mon père a dû, à l’âge de vingt ans, quitter les Seychelles pour aller travailler en Ouganda dans une compagnie d’électricité. Il est resté 25 ans dans ce pays avec ma mère, qui était enseignante, et où leurs enfants sont nés. Ils sont rentrés au pays pour répondre à l’appel de France Albert René, qui avait demandé à la diaspora seychelloise de revenir dans l’archipel de participer au combat pour l’indépendance. Ma famille a participé à l’instauration du parti unique avec une orientation socialiste, en 1977, et mon frère Dany et moi-même avons fait nos études universitaires à Cuba par la suite. Nous avons participé aux différentes étapes qui ont mené du parti unique au multipartisme.

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O Est-ce que le changement d’un système politique à un autre diamétralement opposé a été facile à mettre en place ?

— Well, chaque changement radical dans la politique seychelloise a comporté une dose de défis à relever. La décision d’abandonner le parti unique pour le multipartisme, prise en 1991 par France Albert René, était motivée par un courant politique mondial qui allait dans cette direction.

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O Vous avez été acteur dans les deux systèmes politiques. Avec le recul du temps, lequel des deux était le meilleur ?
— Le régime de parti unique a été instauré en 1977, et avec le recul, je dois dire que ce changement était nécessaire à l’époque pour le développement des Seychelles. Avant la misère qui régnait dans l’archipel, le travail était rare et la terre entre les mains d’une petite poignée de personnes. Le changement drastique a permis de corriger les inégalités sociales, de procéder au partage de la terre, de créer du travail, de démocratiser l’éducation et la santé, et de mettre en place un système de sécurité sociale pour améliorer les conditions de vie des Seychellois. Il faut reconnaître qu’il y a eu, dans l’application de cette politique, des dommages collatéraux. À partir de 1991, le multipartisme a permis l’ouverture, la réconciliation et beaucoup plus de démocratie. Pour résumer : les deux systèmes politiques avaient leurs avantages et inconvénients, mais dans les deux cas, il y avait nécessité de changer le système. À partir de 1991, les Seychelles ont opté pour le multipartisme tout en gardant la plupart des acquis socialistes mis en place pendant le régime de parti unique.

O Vous avez fait une longue carrière à la fois dans le secteur public et le privé…
— Effectivement, j’ai été Secrétaire d’État pour les Affaires étrangères et l’Économie bleue. En 2020, quand Seychelles United, mon parti, a perdu les élections, j’ai quitté le secteur public pour le privé et me suis engagé dans la politique et fait campagne contre l’ex-président Ramkelawan et son parti que nous avons fini par vaincre aux dernières élections.

O Est-ce qu’on peut dire, pour résumer l’évolution politique de l’archipel, que le parti au pouvoir aujourd’hui est le même que le Seychelles People United Party de France Albert Rene, sous une forme modernisée, améliorée ?
— C’est un bon résumé : c’est une version moderne dont nous continuons à appliquer les principes fondamentaux, en réalisant le contenu de notre manifeste électoral.

O Le titre de votre manifeste pour les élections était « For the many not the few. » Comment fait-on aux Seychelles pour respecter et tenir les promesses faites pendant la campagne électorale ?
— Quand nous sommes allés dans l’opposition pour cinq ans, nous avons pris du recul, analysé ce que nous avions fait de bien et de moins bien quand nous étions au gouvernement. Nous sommes surtout descendus sur le terrain pour demander aux Seychellois de nous expliquer leurs problèmes et de proposer des solutions. Notre manifeste est basé sur ce que les Seychellois attendent du gouvernement qu’ils ont élu et qu’il faut réaliser.

O On dit que les promesses électorales sont plus faciles à faire qu’à mettre en pratique !
— Il n’y avait pas que les promesses, il y avait aussi un document listant une série de mesures à réaliser cent jours après les élections. Ils l’ont été à plus de 95% à la date voulue et sommes en train de prendre d’autres mesures du manifeste, comme la transformation énergétique ou digitale, avec les modifications nécessaires. Nous avons fait mieux en créant, au bureau de la présidence, le Government Implementation Delivery Departement, qui doit veiller à la réalisation des promesses du manifeste. Ce département doit soumettre au conseil des ministres un rapport sur l’avancement des travaux. Alors, permettez-moi de dire que le manifeste de Seychelles United n’est pas qu’un catalogue de promesses qui ne seront pas réalisées.

O Quelle est la situation économique des Seychelles en 2026 ?
— Au niveau économique, la situation, ainsi que le système fiscal et financier, sont sous contrôle malgré la guerre au Moyen-Orient, plus précisément dans le Golfe, qui a affecté notre industrie touristique à 40%. Cette perte est causée par les annulations des vols de Qatar et Emirates Airways en provenance d’Europe. Il faut savoir que le tourisme est l’un des principaux piliers économiques des Seychelles et représente 30% de notre Produit intérieur brut. Nous avions des plans de diversification économique pour diminuer notre dépendance économique sur le tourisme, mais avec cette guerre au Moyen-Orient, nous avons dû les revoir et travailler sur nos capacités à réagir et à prévoir des solutions pour faire face à la crise économique, comme l’a dit le président en s’adressant à la nation à travers le Parlement la semaine dernière. Parmi les mesures adoptées, le work from home pour les fonctionnaires employés dans les services non essentiels pour diminuer l’impact sur l’utilisation de l’énergie.

O Est-ce que, comme Maurice, les Seychelles dépendent de l’importation de pétrole du Moyen-Orient ou est-ce qu’elles ont d’autres sources d’approvisionnement ?
— Nous avons une compagnie étatique — établie depuis l’époque du parti unique — qui est responsable de l’importation et de la distribution des produits pétroliers. Nous disposons actuellement d’un stock de deux mois, mais travaillons sur les solutions pour faire face aux conséquences de la guerre, qui peuvent durer des mois, sinon plus. C’est dans cette perspective que nous sommes en train de revoir nos relations économiques en développant d’autres lignes maritimes et aériennes, car ne pouvons pas continuer à mettre tous nos œufs économiques dans le même panier et laisser notre industrie tourisme continuer à dépendre à 40% des vols passant par le Moyen-Orient.

O Est-ce que, paradoxalement, la crise économique actuelle n’est pas l’occasion de relancer la coopération régionale en utilisant à fond la Commission de l’océan Indien et les autres institutions concernées, dans la mesure où cette coopération régionale n’est pas suffisamment développé ?— Vous avez raison, la coopération entre pays de la région n’est pas suffisamment développée pour diverses raisons. Des actions ont été entreprises, mais il reste beaucoup à faire en utilisant la COI comme un noyau et en l’ouvrant aux autres pays de la région à travers d’autres plates-formes comme l’Indian Ocean Rim Association. En ce qui concerne plus précisément la COI, cette question sera à l’agenda de la prochaine réunion des ministres des Affaires étrangères qui aura lieu en juin, à Moroni. Nous croyons dans la collaboration, dans l’entente et la concertation entre États qui ne peut que bénéficier aux peuples de la région dans le partage culturel, musical, littéraire, gastronomique, historique qui ne peut que nous enrichir tous.

O Comment se portent les relations entre les Seychelles et Maurice ?
— Les relations entre Maurice et les Seychelles sont excellentes, comme cela a toujours été le cas. Dans le cadre de la récente visite officielle de notre président, sept nouveaux accords ont été signés entre les deux pays, dont une sur la pêche qui permet aux deux pays de pêcher dans leurs eux territoriales respectives. Il faut souligner la déclaration commune sur la cogestion de la zone de Saya de Malha, qui est une première mondiale, dans la mesure où c’est la première fois que deux pays ont signé un accord, en 2012, pour gérer ensemble l’espace maritime qui se trouve entre leurs pays. C’est celui du banc de Saya de Malha, d’environ 40 000 kilomètres carrés, connu pour sa biodiversité exceptionnelle et indispensable à la survie de la planète.

O Une chose est de signer des accords lors des visites officielles, une autre de les mettre en pratique. Est-ce que ce n’est pas un problème dans notre région avec beaucoup d’accords signés, mais pas toujours mis en pratique ?
— Nous sommes tombés d’accord avec le gouvernement mauricien pour accélérer la mise en pratique des accords signés, pour qu’ils soient plus efficaces. Nous allons tout faire pour activer les choses, ce qui est dans l’intérêt commun de la région. Et pour vous montrer que les relations entre nos deux pays sont en train de s’intensifier, je vous annonce que nous serons bientôt représentés par des ambassadeurs.

O Passons aux questions de politique internationale en commençant par vous demander quelle est la position des Seychelles sur le dossier des Chagos, plus particulièrement sur Diego Garcia ?
— Les Seychelles ont toujours soutenu la position de Maurice. Nous sommes un État membre de l’Union africaine, qui soutient la position suivante : la souveraineté de Maurice sur les Chagos a été confirmée par des Cours internationales et même britanniques. La restitution des Chagos à Maurice par la Grande-Bretagne est actuellement bloquée pour des raisons techniques…

O Je crois qu’il s’agit surtout de raisons politiques liées aux décisions du président américain…
— Effectivement, pour présenter la motion au parlement britannique, il faut l’accord des États-Unis. Le président Trump, qui avait déjà donné son accord, a, depuis, changé de position. Je crois que ce n’est qu’un blocage temporaire et que cette question sera réglée et les Chagos vont retourner officiellement sous la souveraineté mauricienne.

O L’Union africaine, dont les Seychelles sont un des États-membres, a décidé de suspendre ses relations avec Madagascar après le dernier changement de régime. Est-ce que les Seychelles suivent la position de l’Union africaine ?
— Le nouveau régime a pris l’engagement de faire fonctionner les instances du pays pendant la période de transition qui va durer deux ans. Nous ne sommes pas alignés sur la position de l’Union africaine, mais plus sur celle de la SADC (Southern African Development Community), dont nous sommes également l’un des membres, et celle de la COI qui n’ont pas suspendu Madagascar, tout comme le COMESA (Common Market for Eastern and Southern Africa). Je signale que la COI vient de nommer un nouveau Secrétaire général malgache à la demande d’Antananarivo. Avec nos autres membres de la COI, nous sommes plus dans une position d’accompagnement que de punition de Madagascar qui, par ces temps de crise économique, mérite plus d’être soutenu que d’être exclu.

O Comme Maurice, les Seychelles sont touchées par le trafic de la drogue. Quelle est la situation de votre pays face à ce que beaucoup ont qualifié de fléau social et économique ?
— Cela fait des années que nous faisons face à ce fléau, qui s’est développé au fil des années. Selon des statistiques, il y aurait 10% de la work force des Seychelles qui serait addicted à la drogue. C’est un problème international, mais il est plus visible dans les petits pays. Entre 2016 et 2020, il y avait un poste de Secrétaire d’État pour s’occuper du dossier de la drogue aux Seychelles, à travers une institution. Ce poste, qui était occupé par l’actuel président de la République, a été aboli par le président Ramkelawon en 2020. Mais nous avons remis en place cette institution après les dernières élections et lui ajoutant la création d’une Mental Health Agency.

O Pourquoi ?
— Pour nous, la drogue est un problème qui touche à divers aspects, dont la santé mentale, la jeunesse, les sources d’approvisionnement, et on ne peut pas le combattre en isolation, mais globalement, de manière holistique. Nous travaillons sur la réhabilitation des jeunes et surtout sur les sources d’approvisionnement des drogues dures, principalement par mer. Désormais, quand les Coast Guards saisissent des bateaux avec des cargaisons de drogue, ils appliquent la politique du search and destroy : le bateau et la cargaison sont immédiatement détruits, le tout étant filmé et diffusé sur la télévision nationale, pour éviter que par la suite les cargaisons saisies puisent être… égarées, comme cela arrivait souvent avant. Cette politique commence à donner des résultats.

O Ici, comme ailleurs, certains affirment qu’une des manières de combattre efficacement le trafic serait de légaliser les drogues douces, comme le cannabis. Est-ce que le gouvernement seychellois s’achemine vers cette direction ?
— C’est une question qui se pose chez nous, mais je crois qu’il faut bien réfléchir, envisager les conséquences négatives ou positives des pays qui ont légalisé la marijuana et le cannabis avant de prendre une décision.

O Revenons à la politique internationale. Dans le partage actuel du monde en camps ou zones avec la Russie, la Chine, l’Inde, l’Asie, les États-Unis, l’Europe et le BRICS, où se rangent les Seychelles ?
— Nous sommes un tout petit pays dans l’océan Indien avec quelques centaines de milliers d’habitants et n’avons rien à faire dans la compétition entre blocs et grands pays. Notre priorité nationale est d’améliorer la qualité de vie de nos citoyens en veillant que notre souveraineté et notre indépendance soient respectés. Nous sommes les amis de tous et les ennemis de personne.

O Est-ce qu’il est possible de sustain cette politique dans le monde d’aujourd’hui, avec les blocs qui exigent des alignements et des prises de position ?
— Ce n’est pas facile, mais nous devons le faire dans le dialogue en dépit des pressions, en sachant naviguer pour préserver notre intérêt national. Il faut aussi avoir la capacité, l’audace et l’humilité d’expliquer aux pays amis pourquoi vous refusez de prendre position et de vous aligner. Il faut faire comprendre que nous défendons avant tout les intérêts de notre population et que certaines prises de position pourraient nous être préjudiciables.

O En fin de compte, c’est ce que les Seychelles font depuis des années. Je me rappelle de la période de la Guerre Froide où tout en entretenant des liens privilégiés avec les pays socialistes, vous aviez autorisé l’installation d’une petite base militaire américaine à Mahé. Peut-on encore pratiquer cette politique avec un président américain pour qui ceux qui ne se déclarent avec lui sont de facto ses adversaires ?
— Je vous l’ai déjà dit : c’est difficile, mais Il faut savoir naviguer

O Est-ce que sur le dossier Gaza et la guerre en Iran, qui paralyse le monde, la position diplomatique des Seychelles se résume par la formule : sitting on the fence ?
— Ce n’est pas du tout le cas. Dans les exemples que vous citez, nous avons utilisé le dialogue, la diplomatie au lieu des armes et, en toute discrétion, plutôt que les grandes déclarations publiques pour faire connaître notre position.

O Mais est-ce que cette diplomatie de la discrétion, d’être l’ami de tous et l’ennemi de personne, ne risque pas de porter atteinte à l’image, la crédibilité et l’intégrité des Seychelles ?
— À qui est-ce que le président et son gouvernement ont à répondre ? Aux Seychellois ! C’est à eux de dire si nous devons nous mêler des grandes guerres internationales. Comme on dit chez nous : enn ti fourmi pa kapav rant dan lager gro lelefan ! Li pou gagn kraze ! Donc, il faut savoir rester à sa place et tout faire pour éviter de se retrouver partie prenante des conflits des autres.

O Comment voyez-vous l’avenir du monde sur le plan diplomatique, avec cette division du monde en blocs plus ou moins antagonistes ?
— Cet avenir est inquiétant avec des attaques contre le multilatéralisme et le non-respect des lois internationales, qui sont extrêmement importants pour de petits pays comme les nôtres. Certains pays utilisent le multilatéralisme ou les lois internationales pour attaquer d’autres ou juste pour protéger leurs intérêts. Nous ne pouvons pas être absolutistes, mais devons étudier les choses dans leur ensemble, leur contexte et leur dynamique, et il faut parfois rester neutre ou ne pas prendre position, tout en communiquant aux pays concernés sur les raisons qui ont motivé votre décision. Mais le plus important, c’est d’informer de ses positions les citoyens de son pays, les seuls à qui il faut rendre des comptes.

O Quelle est votre réflexion sur la faillite des institutions internationales qui a été démontrée dans les récentes guerres à Gaza, au Liban et en l’Iran ? Faut-il remplacer ou réformer ces institutions ?
— C’est une question qui est souvent posée ces jours-ci, et avec raison. Je suis de ceux qui pensent qu’un non-fonctionnement ne doit pas mener automatiquement à l’abolition des institutions. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Il vaut mieux examiner les défaillances et faire des recommandations pour les éviter à l’avenir. C’est en raison des défaillances de ces institutions que certains envisagent la création d’instances parallèles comme le BRICS. Ce qui indique qu’il est grand temps de réformer certaines institutions, pas forcément de les abolir.

O Un mot sur l’Inde, notre grand voisin et ami ?
— C’est le grand État de la région et le pays le plus peuplé au monde, avec ses presque deux milliards d’habitants. Il a un rôle capital à jouer en tant qu’État responsable pour sauvegarder la paix, la stabilité, la sécurité et la prospérité dans le monde. Plus particulièrement dans l’océan Indien, pour protéger l’espace géographique, stratégique et commercial, comme doivent le faire chaque pays de la région, selon ses moyens et ses capacités.

O Puisque nous avons mentionné l’Inde, il faut dire un mot sur la Chine, de plus en plus implantée en Afrique, à Madagascar ?
— Nous avons traditionnellement des liens importants avec la Chine, qui a également un rôle important à jouer dans le monde. D’autant qu’elle est un des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations-Unies. Elle est la deuxième population au monde après l’Inde et ces deux pays entretiennent, disons, une certaine méfiance entre eux, mais les Seychelles ont d’excellentes relations avec les deux, dans le cadre de notre politique diplomatique dont l’objectif premier est de faire respecter notre souveraineté et notre indépendance. Il est essentiel que nos partenaires comprennent, acceptent et respectent cette position.

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