Andy Lafleur, qui avait pour ambition d’exercer comme skipper lorsqu’il n’avait que 15 ans, n’avait pas lésiné sur les moyens pour y arriver. À peine avait-il pris emploi dans une compagnie basée à Trou-aux-Biches qu’il s’était déjà mis en tête qu’il devait faire le métier de ses rêves, soit skipper, de manière professionnelle. « J’ai suivi des stages de formation pendant que je travaillais sur un catamaran, à Grand-Baie. Ayant obtenu un certificat dans la navigation, je savais parfaitement maîtriser le matériel d’un “speedboat”, connaissais les règles de la navigation, parvenant à piloter seul un “speedboat” tout en assurant la sécurité des passagers à bord », dit-il.

Andy Lafleur, âgé de 58 ans, et qui travaille à son propre compte depuis trois ans, a passé 38 ans de sa vie comme skipper. Il dit ne « pas être insensible » au drame qui était survenu en mer vendredi soir au large de Grand-Baie, où a chaviré le bateau Aloha, à bord duquel se trouvaient Warren Wong Tong et Donovan Bastien. Les deux jeunes étaient sortis ce jour-là pour aller chercher le bateau en question, appartenant à C. A, un ressortissant étranger, afin de le mettre à l’abri en raison de la situation cyclonique qui prévalait à Maurice à ce moment-là.

« Personnellement je n’aurais jamais pris le risque comme l’ont fait les deux jeunes, malgré les longues années d’expérience dans ce métier. La mer était démontée ce jour-là. Croyez-moi, cela fait longtemps qu’on n’avait pas vu de vagues de cette hauteur dans le lagon à Grand-Baie », a-t-il dit. Il ajoute : « S’il y a une chose que j’ai retenue pendant les sessions de formation, c’est que le skipper est le seul maître à bord lorsque le gouvernail se trouve entre ses mains. Lui seul peut prendre une décision et personne d’autre. Même pas le propriétaire du bateau. » Malheureusement, poursuit-il, ce n’est pas le cas à Maurice. « Quelquefois, les propriétaires de bateaux font du chantage, même en période cyclonique. Zot fer santaz, zot dir avek skiper-la “si to pa kapav amenn mo kliyan fer latourne an mer, mo pou get enn lot skiper dan to plas.” Et comme vous dépendez beaucoup de ce métier pour faire vivre votre famille, vous n’avez pas le choix. Vous êtes obligés de courber l’échine », explique-t-il.

Andy soutient qu’il faut « s’armer de courage et de patience » pour pratiquer le métier de skipper à Maurice. « Les conditions d’emploi sont très difficiles. J’ai déjà été contraint de transporter un bateau de Grand-Baie pour le sécuriser au Caudan, à Port-Louis, alors qu’un avertissement de cyclone était en vigueur. J’ai dû rester toute une nuit dans le port. Le propriétaire avait emmené une bouteille de bière le lendemain et un morceau de pain. Je n’avais pas été récompensé pour cela », a-t-il relaté. Selon le skipper, certains propriétaires de bateaux « ne fournissent pas de matériel », tels des gilets de sauvetage, pour faire le travail comme il faut.

Il arrive que le bateau ne soit pas en règle, poursuit-il, et que le skipper est pris en contravention par les officiers du National Coast Guard. « La loi est claire là-dessus. Si vous êtes pris en contravention en trois occasions, vous n’avez pas le droit de travailler pendant plus de trois ans. Et qui prendra la responsabilité de nourrir ma famille pendant tout ce temps-là ? Personne. Vous devez prendre seul votre responsabilité », précise-t-il.

Andy est d’avis que les skippers doivent se regrouper ou former un syndicat afin qu’ils « puissent faire entendre leurs voix ». Il ajoute : « Nous sommes trop dispersés. Nous n’irons pas loin si nous continuons à persister dans cette voie. Il faut une prise de conscience dans ce secteur. Je demande au ministère du Travail de venir nous écouter et prendre note de nos doléances en vue de trouver des solutions pour les skippers et de faire appliquer à la lettre les lois dans ce secteur. Nous subissons trop d’exploitation. Il faut cesser de considérer les skippers comme des passeurs de drogue. Ce métier est comme tous les autres. Nous devons travailler car nous avons, nous aussi, une famille. » 

Il insiste sur le fait qu’il faudrait réglementer ce secteur car beaucoup parmi nous « ne connaissent trop les conditions » qui sont attachées au travail d’un skipper. « Enn skiper dir mwa ki zot oblize travay mem kan zot tom malad ou kan ena mortalite dan lafami. Zot pa kone si zot kouver par enn lasirans ou pas. Se enn sekter ki bien an dezord. Finn ariv ler pou ki gouvernman met enn lord », souligne Andy.

Le quinquagénaire pense que la formation est « indispensable » pour faire ce métier, « surtout pour les jeunes qui veulent se lancer ». Il faut, dit-il, qu’ils aient une excellente connaissance de la mer et de la navigation, et ce quel que soit le bateau qu’ils pilotent. « Ils doivent apprendre à être rigoureux, à respecter les règles et à faire preuve de sang-froid quand la situation l’exige. Les sessions de formation doivent comprendre une préparation psychologique de l’individu car c’est un métier où l’on doit travailler à un rythme intense pendant la haute saison touristique », explique-t-il.

Pour rappel, le National Coast Guard avait repêché lors d’une opération en mer mardi des restes humains près de l’hôtel Melville dans le lagon. Une autopsie a été pratiquée le même jour. Des tests ADN seront effectués au Forensic Scientific Laboratory pour savoir s’il s’agit bien du corps de Warren Wong Tong. Les résultats seront connus dans deux semaines.

Quant au skipper Donovan Bastien, 27 ans, il a participé à une reconstitution des faits dimanche dernier, expliquant aux officiers du NCG dans quelles circonstances le drame s’est produit. Il était venu sur la jetée, à Grand-Baie, où se trouvait le bateau Alaho. Les officiers du NCG l’avaient repéré à 10 000 lieues nautiques à Port-Louis.