Sur le terrain, l’on parle d’une hausse rapide de la consommation du brown sugar, après la baisse pour laquelle Maurice se félicitait. Depuis quelques mois, de nouvelles cargaisons inondent le marché et le nombre de consommateurs est en hausse. Parmi, des personnes qui ont rechuté et des jeunes qui font leur entrée sur le marché de la poudre. L’on impute cette situation aux nouvelles mesures prônées par le gouvernement pour contrôler les sites d’échanges de seringues et par rapport à la méthadone, désormais distribuée dans les postes de police. Ce traitement est aussi interdit aux nouveaux patients, qui attendent les autres médicaments promis.
Neuf mille à dix mille seringues échangées par mois par une ONG en 2014 contre 20,000 à 30,000 par mois en 2015. Sur un site des hauts plateaux, de cinquante à cent seringues échangées par quinzaine, on en est arrivé à mille cinq cents. Du côté du Collectif Urgence Toxida (CUT), Kunal Naïk, le chargé de plaidoyer, révèle une hausse passant de 2,000 patients (de janvier à décembre 2014) à 2,543 bénéficiaires (de janvier à juin 2015) qui fréquentent les onze sites de l’association.
L’augmentation conséquente du nombre de personnes qui se tournent vers le programme d’échange de seringues (PES) est révélatrice, soulignent ceux qui luttent contre la toxicomanie et qui soutiennent le PES. Ils sont nombreux à montrer du doigt l’approche suivie par le ministre de la Santé et de la Qualité de la Vie pour traiter le problème de toxicomanie à Maurice.
 
Contraintes.
Au début de l’année, le ministre Gayan avait pris la décision de décentraliser certains points de distribution de la méthadone (médicament de substitution utilisé dans le traitement des toxicomanes accros aux opiacés). Depuis, c’est dans les enceintes des postes de police, où sont installées les caravanes, que les bénéficiaires doivent se rendre pour bénéficier de leur traitement. Ce qui représente d’énormes contraintes pour les patients. “Il y a tout d’abord le manque de confidentialité, avec notamment la caravane qui est placée devant le poste de police et au vu de tout le monde. Les patients ont l’impression de subir une discrimination et une stigmatisation. Il y a également eu des plaintes concernant le produit lui-même. Les bénéficiaires se plaignent qu’il ne soit plus aussi efficace. Avant, la durée d’une dose de méthadone variait entre huit et douze heures. Maintenant, les symptômes d’état de manque surviennent au bout de quatre heures”, souligne Kunal Naïk. Selon des sources, ces contraintes seraient les causes d’un bon nombre de rechutes.
 
Polytoxicomanie.
Alors qu’il y a quelques semaines, le ministre Gayan a annoncé l’introduction d’alternatives (le Subuxone et le Naltrexone) pour le traitement de la dépendance aux opiacés, Christine (nom fictif), qui est traitée à la méthadone depuis plusieurs mois et qui prête main-forte au PES de son quartier, confirme que le “médicament” distribué n’est pas le même. Sur le terrain, les utilisateurs de drogue ne savent plus vers quoi se tourner pour compenser leur manque. “C’est ainsi que nous nous trouvons face à une polytoxicomanie et aussi une rechute”, dit Christine. Sur le site où elle aide dans le PES, Christine confirme : “Les mêmes personnes reviennent trois à quatre fois. Ils sont de tous âges. Il y a également des jeunes âgés entre 15 et 17 ans, qui rôdent autour des sites de PES.”
Sur le marché, on note que le brown sugar est de plus en plus disponible. À l’affût des moindres mouvements des consommateurs, des trafiquants ont compris que le moment était venu de tenter une entrée en force. D’où les saisies et arrestations qui se répètent ces derniers temps. Mais la poudre continue à passer à travers les filets. Actuellement, une dose se vend à Rs 400. Il y a quelque temps, elle coûtait Rs 500, car elle était moins disponible.
 
Brown sugar.
Même son de cloche au Centre Idrice Goomany, où Imran Dhanoo parle d’un rajeunissement des consommateurs depuis environ un an. Les plus jeunes patients qui fréquentent le centre ont entre 17 et 19 ans. Ces derniers comptent déjà plusieurs années de toxicomanie. Concernant les patients qui se soignent à la méthadone, le directeur du centre Idrice Goomany n’approuve pas le fait qu’un problème de santé publique soit traité dans un lieu tel qu’un poste de police. “Le cadre n’est pas approprié pour le sujet. D’autant qu’il n’est plaisant pour personne de devoir s’y rendre.” Sur un ton ironique, Kunal Naïk se demande si un malade a déjà songé à se faire soigner dans un poste de police.
Parmi les produits qui touchent un plus grand nombre sur le terrain, il y a le brown sugar. Selon des sources, il ne s’agit pas d’héroïne : d’autres substances y sont ajoutées pour permettre une réduction du prix de vente. Présentés sous différents coloris (blanc, gris, beige, marron, crème), ils sont connus des consommateurs comme kouler sima ou kouler savon. Ce sont les produits qui font ravage en ce moment dans les kartie so, confie Christine.
Ce qui est sûr, c’est que les décisions du ministre Gayan semblent avoir de lourdes conséquences sur le problème de toxicomanie. Ses décisions sont accueillies comme des menaces directes sur des programmes qui, jusqu’ici, ont porté leurs fruits.