Le Blue Penny Museum, la galerie 1,242 South East et la Fondation Thérèse Balaro, basée au Bénin, se sont associés pour concevoir une exposition d’art contemporain africain, baptisée Afrikart, qui montre les travaux de six artistes de quatre pays riverains de la côte ouest africaine. L’isolement géographique et peut-être l’intérêt tardif des acteurs culturels pour l’art contemporain font que ce type d’événement est particulièrement rare à Maurice, et d’aucun de déclarer qu’il s’agit d’une première. Afrikart constitue aussi la première concrétisation d’un accord de coopération qui a été conclu entre la fondation béninoise et la COI. La galerie 1,242 de Plaine-Magnien a quant à elle amené des travaux de trois des artistes de sa collection.
Le musée du Blue Penny accueille depuis jeudi dernier une exposition paradoxalement inhabituelle ici, puisqu’elle rassemble des oeuvres d’artistes venus de l’autre côté du continent auquel nous appartenons. Il est effectivement exceptionnel de voir, comme c’est le cas ici, les oeuvres d’artistes béninois, ivoiriens, nigérians ou congolais. Trois d’entre eux, à savoir Alla Kouakou Nogues, John Afolayan et Damien Zinsou Gnimassoun, étaient du voyage avec le représentant de la Fondation Thérèse Balaro, qui est à l’origine de ce volet de l’exposition. Avant de se plonger dans les tableaux, l’oeil est tout de suite amusé et intrigué par des maquettes de mobilier peint, essentiellement des fauteuils et des lits, qui ne manquent pas d’humour…
Ainsi le lit Air rêveur est-il destiné à vous embarquer au 7e ciel, comme l’explique son auteur, Damien Zinsou Gnimassoun. Thème footballistique mis à part, les fauteuils ont souvent une portée symbolique que l’artisan se fait un plaisir d’expliquer. Outre l’idée de l’éphémère, le papillon dispose ici d’un corps en sept parties, qui représentent chacune un jour de la semaine, la tentacule courbe venant rappeler que ce cycle recommence continuellement. Les quatre points rouges sur les ailes de l’insecte symbolisent quant à eux les éléments ou les points cardinaux. Notre interlocuteur prend aussi le symbole chrétien du serpent à rebrousse-poil. Plutôt que de voir en lui l’incarnation du mal et la cause de tous nos malheurs depuis qu’il a fait croquer la pomme à Ève, notre interlocuteur estime au contraire qu’il agit en médiateur entre l’homme et la femme, que grâce à lui, nous sommes désormais habillés et que nous voyons la réalité et agissons en connaissance de cause… En passant, si Zinsou fait penser à la célèbre fondation qui a auguré le premier musée d’art contemporain africain, à Ouidah, cet artiste nous apprend que ce prénom très répandu au Bénin signifie que l’on a un jumeau…
Les premiers pas dans la salle d’exposition du musée font découvrir sur le mur de gauche des bas-reliefs de John Afolayan, qui crée ses tableaux souvent en techniques mixtes avec, parfois, l’apport d’éléments tels des matières recyclées (boîtes de conserve par exemple) ou avec des bois sculptés. Abused and wounded est le titre d’un tableau qui rassemble ces différents types d’éléments avec deux profils en bois aux contours assez bruts, qui se font face. L’artiste nigérian parle ici des difficiles relations entre hommes et femmes, ou plus généralement entre les gens. L’homme blessé et la femme abusée ont perdu une partie d’eux-mêmes, comme en témoignent des entailles à leur tête. Une paire de lunette ne disposant que d’un seul verre évoque le fait de ne voir les choses que d’un seul oeil et invite à la lucidité, tandis que la montre cassée symbolise les conflits. Avec son fond miroitant fait du collage de boîtes de conserve recyclées et de peinture, l’ensemble mêle le clinquant et la confusion. L’auteur aimerait, à travers ce tableau, inciter chacun à trouver le chemin de la réconciliation.
Styles différents, valeurs communes
Les peintures Mémoire & transfiguration et Faces of heros sont faites pour se compléter, la première évoquant les ancêtres que tout individu a et dont il peut se remémorer et parmi lesquels figurent toutes sortes de gens, la seconde les personnages qui font partie de l’héritage commun, qui ne sont plus là mais que nous n’oublions pas et dont chacun gagne à s’inspirer. Le progrès, l’accomplissement de l’individu sont au coeur des préoccupations de l’artiste qui emprunte aux couleurs brunes, ocres et terres de Sienne de la terre, y compris lorsqu’il place ses personnages dans une sorte de mécanique du rêve ou de la vie à laquelle ils contribuent peut-être parfois malgré eux. De culture Yoruba, ce peuple, qui forme une grande partie de la population nigériane et est aussi très présent au Bénin, John Afolayan écrit aussi des poèmes et fabrique des bijoux traditionnels. Au Bénin, il dirige le Mooyah, Museum of Yoruba Art and History…
D’origine ivoirienne, Alla Kouakou Nogues a développé un langage pictural dont on est tenté de dire qu’il hérite du cubisme quand on oublie que l’une des influences du cubisme est justement l’esthétique et la culture africaine… Également rappeur et slameur, marié à une écrivaine et chanteuse, Alla Kouakou Nogues a amené un ensemble de tableaux qui frappent par leur unité de ton avec une palette tantôt bleue, tantôt ocre rouge, et par la cohérence des compositions où l’on trouve tour à tour des personnages stylisés relativement réalistes, et des ensembles quasiment abstraits où la figure humaine se mêle dans un ensemble complexe mais équilibré de lignes, courbes et cellules.
Marqué par les conflits qui ont agité son pays natal ces dernières années, notre interlocuteur est particulièrement préoccupé par la situation des pays africains et souhaite dans son oeuvre promouvoir les relations harmonieuses, l’amitié, la confiance et l’amour entre les êtres humains. Né aux contrées du pays dans un village baoulé, Alla Kouakou Nogues a été particulièrement marqué par le rôle des femmes, qui travaillent très dur mais gagnent peu sur le plan économique, mais dont l’esprit de solidarité les aide à vaincre leurs difficultés. Leur présence marquée dans les tableaux de l’artiste encourage à entretenir cette force qu’il ne faut pas oublier, même quand le mode de vie évolue.
Dans l’espace dédié aux artistes congolais, nous pouvons découvrir des oeuvres en noir et blanc de Katwembe, qui célèbre d’une autre manière l’amitié, la famille, les relations entre individus. Malcolm de Chazal reconnaîtrait peut-être chez cet artiste l’âme d’enfant qui sait symboliser les liens positifs qui peuvent unir les humains, avec une simple beauté et une grande ingénuité. Des éléments de deux séries des portraits de singes aux couleurs psychédéliques marquent la présence de Kitoko, tandis que Somi livre son regard sur les républiques des animaux, qui font étrangement penser à celui qui se prend pour le plus évolué (voir notre article du 25 mars)… Enfin, l’exposition vaut aussi le détour pour les mini-cabinets de curiosité que Botalatala sculpte minutieusement avec les objets qu’il récupère dans les rues de Kinshasa.