La commémoration chez nous du 183ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage, le 1er février dernier, a été l’occasion de reparler de la création d’un musée intercontinental de l’esclavage. Et il importe de s’arrêter sur certains commentaires qui s’interrogent au fond sur la pertinence d’investir temps et argent dans une telle réalisation.

L’esclavage est une mémoire jamais lointaine. Le choc provoqué par l’affaire David Gaiqui en témoigne. Au-delà des questions terribles que cela pose sur la façon dont la police mauricienne traite un prévenu, l’image de cet homme nu et accablé dans une salle du poste de police de Curepipe s’imprime davantage en raison de la façon dont il est enchaîné à sa chaise. Et cela ramène à des réalités qu’on croyait bannies.

Ailleurs, les images qui ont circulé ces dernières semaines de ces hommes réduits en esclavage en Libye ont choqué le monde entier. Et il est intéressant de savoir que cet esclavage «moderne» emprunte une partie des mêmes routes qui avaient été identifiées dans le passé par des chercheurs. Et que ces derniers peuvent aujourd’hui aider les autorités internationales à identifier ces canaux, et peut-être à contrer leur fonctionnement.

Chez nous, on ne peut nier l’existence d’un courant très fort qui estime qu’il n’est pas nécessaire de «ressasser ces vieilles histoires», et que c’est aller de l’avant qui importe. Il faudra pourtant un jour reconnaître pleinement que loin de n’avoir été qu’un chapitre un peu sombre de notre histoire, l’esclavage a été une des réalités fondatrices de l’île Maurice telle que nous la connaissons aujourd’hui. Avec sa réussite économique basée sur le sucre et l’existence d’un port de commerce. Avec les difficultés de la communauté créole descendante d’esclaves à s’inscrire dans cette réussite. Avec ses préjugés raciaux qui peuvent se révéler ravageurs.

C’est cette volonté de savoir, et partant de mieux agir, qui a guidé John Cummings lorsqu’il crée, en 2014 en Louisiane, la Whitney Plantation, premier mémorial de l’esclavage aux États-Unis. John Cummings n’est pas un Noir. Mais ce «White southerner» fortuné a compris que l’esclavage fait partie de son histoire. «En me penchant sur la documentation, j’en suis venu à comprendre que la richesse de cette partie du monde, richesse dont j’ai bénéficié, a été créée par quelque 500 000 Noirs dont nous ignorons tout. Comment se fait-il que l’on ne reconnaisse pas cela? Nous ne parlons pas ici de l’histoire des noirs. Nous parlons de notre histoire nationale. C’est mon histoire. C’est votre histoire. Je savais qu’il y avait eu des esclaves ici. Mais je n’avais pas idée à quel point ils étaient une marchandise, et traités comme tels. Je ne savais pas à quel point ils étaient défavorisés. Pas par la force des circonstances, mais par un plan délibéré» déclare John Cummings.

«People need to understand what happened on these plantations. We need to understand today, why we have so many problems in America. Why so many people are in jail. Why is there so much poverty. All that was rooted in slavery. And if you don’t understand the source of the problem, how can you solve it?”renchérit Ibrahima Seck, director of research de la Whitney Plantation.

C’est aussi ce dont nous aurions besoin ici. De prendre pleinement acte du fait que l’esclavage, et ses mauvais traitements, ne découlaient pas de quelques agissements et pratiques isolées. Il s’agissait d’une structure nationale. Et cela conditionne, jusqu’aujourd’hui, notre construction nationale.

Mais qui nous parle de notre histoire, alors que le programme est réduit au niveau scolaire. Alors que l’université a moins de moyens de recherche. Alors que la politique n’en finit pas d’instrumentaliser les mémoires.

Qui nous raconte toutes les compétences amenées par les esclaves qui ont permis la construction d’une colonie prospère? Qui nous révèle que les registres d’esclaves ont été falsifiés? Qui nous dit que lorsque le gouverneur Nicolay fait la proclamation officielle de l’abolition de l’esclavage à Maurice en 1835, en créole, les esclaves ne deviennent pas libres mais apprentis. Que l’apprentissage, qui va durer jusqu’en 1839, est un système géré par un magistrat, où le maître a des obligations, l’ex-esclave des devoirs, que certains esclaves rachètent, oui rachètent leur liberté, alors que d’autres sont empêchés de partir par leurs  “maîtres”.

Qui nous parle du fait que sentant venir l’abolition, certains ont, dès 1829, fait venir des Chinois de Penang et des travailleurs indiens sous contrat. Qu’à la différence de l’ex-apprenti, l’Indien peut vivre à crédit durant l’entrecoupe, étant assuré d’un emploi et d’un revenu pendant la récolte sucrière. Que ces derniers vont bénéficier, par la suite, du “grand morcellement” par lequel, pour se recapitaliser, l’industrie sucrière vend les terres marginales.

Qui nous renseigne sur tout cela et tant d’autres choses encore à découvrir, qui, en exposant les circonstances, permettraient notamment de battre en brèche les préjugés racistes et discriminatoires tels que ceux exprimés par un officier de police sur les réseaux sociaux au sujet des réfugiés du récent cyclone?

Se dire qu’un musée peut permettre de réfléchir, de vivre et de construire autrement…