Si au 19e siècle, la plus ancienne loge franc-maçonne de l’île, la Loge de la Triple Espérance (LTE), a influé sur la destinée politique de la colonie et fait montre d’une certain proximité avec la chose religieuse, ces velléités se sont estompées au fil du temps au profit d’une vocation sociale, philanthropique et philosophique qui a toujours été la sienne.
Tout le 19e siècle est jalonné d’un souci agissant pour l’indigence, pour l’esthétique et pour l’éducation. Ainsi, le maçons posent « la première pierre du Quai qui clot le Port-Louis » le 4 décembre 1816. (1) En 1820, ils procèdent à la pose de la première pierre du Théâtre de Port-Louis. Le 20 février 1861, les maçons organisent une « Grande Séance Maçonnique pour la pose de la dernière pierre de l’Albion Dock et l’inauguration dudit Etablissement. »(Idem) Des concerts, du théâtre, des soirées artistiques rapportent des milliers de piastres qui sont versées à la caisse aumônière de la Loge. Une école primaire gratuite est fondée vers le milieu du 19ème siècle. En octobre 1853, un bal de charité rapporte une somme de 1,062 piastres, laquelle est versée aux naufragés du navire Méridien.
Un intérêt constant et croissant pour l’éducation
La question d’éducation intéresse au plus haut point la LTE. « Dès le 13 août 1844, la Loge inspirée par son vénérable d’alors, le f. Henri Déroullède eut l’idée et décida de s’immiscer dans la question d’éducation. Elle y fut amenée par le désir de récompenser l’empressement et la gracieuseté que deux de ses membres le f. Louis Bouton, directeur du ‘Mauritius Academy’ et le f. Faraguet mettaient à recevoir gratis dans leur pensionnat et à éduquer les enfants pauvres qu’elle leur recommandait. Il fut arrêté que chaque maison d’éducation qui recevait gratis dans son sein deux élèves présentés par la Loge, aurait droit à une médaille d’or pour être décernée, après examen dirigé par les officiers de la Loge au plus fort élève des classes d’anglais. » (Idem)
Le concours en question se traduit par une hausse constante du nombre de pensionnats désirant y participer et, en même temps, « réalisa les espérances que la Loge avait conçues en l’instituant et devint un puissant stimulant pour les élèves des divers pensionnats. »(Idem) Par la suite, « cette médaille changea de destination et servit chaque année à récompenser successivement toutes les branches de l’Enseignement »(Idem) et non plus l’anglais seulement. Le succès est tel que tous les principaux pensionnats Giquel, Barraut, Snellgrove, Dufourg, Canonville, Villegente, Yardin et même le Collège Royal se présenteront aux concours pour les médailles offertes par la Loge. « Ce sera toujours une gloire pour la Triple Espérance d’avoir attaché son nom à des oeuvres semblables de philanthropie qui étaient appelées à continuer à rendre de si grands services à toutes les classes de la société. » (2) Une dizaine d’années plus tard, la maçon H.C., Descroizilles proposera la création d’une caisse de secours sous l’appellation de « caisse maçonnique de secours de l’Orient de Maurice » destinée à soulager « toutes les catégories de pauvres indistinctement dans tout le pays. »(3)
Le centenaire fêté avec les nantis et les pauvres
Lors des fêtes brillantes organisées pour le premier centenaire de la LTE en 1878 les indigents ne sont pas oubliés. On y fait « des fêtes brillantes dignes à tous égards de celles données dans les plus beaux jours de la Loge: bal, concert, distribution de vivres et d’argent aux pauvres, banquet aux pauvres, banquet aux Loges Soeurs… »(1). La LTE confirme sa vocation caritative à cette occasion en faisant distribuer à chacun des 1 200 pauvres « 5 livres de riz, 1 livre de sucre, 1 livre de boeuf, un pain et une bouteille de vin. » (4)
Malgré les conflits et les désertions qui minent la LTE (qui doit faire face à la rivalité des loges anglo-saxonnes et l’opposition frontale de l’Eglise catholique) cette dernière demeure fidèle à sa vocation sociale et s’acquitte de ses obligations philanthropiques. Au début du 20e siècle, elle transforme sa loge en hôpital pour qu’on y prodigue des soins aux victimes de la fièvre espagnole et apporte une contribution financière au profit de deux villages français – Blérancourt et Landifaye – ravagés pendant la Première Guerre mondiale.
Un virage pour éviter tout naufrage
En fait, pris en tenailles entre l’autorité religieuse et l’autorité civile, la LTE fait un  repli stratégique qui s’inscrira dans la durée – se mettre à équidistance de la politique et de la religion, mais sans compromettre sa vocation philanthropique et philosophique. Il est significatif que des signes de ce repli se manifestent au moment même où la LTE célèbre son premier centenaire en 1878. « D’instrument pressant d’action politique »(1), la franc-maçonnerie se transforme en cercle philosophique et institution de bienfaisance. Qu’est-ce qui a été à la base de ce repli? « La liberté illimitée de la presse, la liberté de réunion, le droit de suffrage, la fréquence des élections, toute cette vie politique si intense ont tué les sociétés secrètes, du moins dans l’action qu’elles pouvaient avoir sur le gouvernement des esprits, et la franc-maçonnerie n’a pas échappé à cette loi générale. Elle n’est plus au même degré que par le passé un instrument pressant d’action politique et sociale, elle est un moyen de rapprochement pacifique entre un certain nombre d’hommes, elle est comme un vaste cercle où les causeries, les allocutions, les cérémonies traditionnelles remplacent les cartes et le billard. Elle est surtout une institution de Bienfaisance contre laquelle il n’y a vraiment pas raison aujourd’hui de se mettre en campagne. » (Idem)
La franc-maçonnerie se donne des objectifs humanitaires et moraux, s’attache à la liberté de conscience tout en se détachant de la chose politique et confessionnelle. Ces nouveaux contours de la franc-maçonnerie définis dans l’extrait qui suit, en en donnant une image plutôt rassurante:
« – La franc-maçonnerie est une alliance humanitaire, philanthropique et progressive qui a pour bases et pour principes l’amour de la vérité et de la justice, la loi du progrès de l’humanité et des idées philosophiques de liberté, d’égalité, de fraternité, de respect et de solidarité.
C’est une association volontaire qui unit, par les liens de la fraternité, des hommes libres dans leur vie matérielle comme dans leur vie intellectuelle, dans l’exercice de leur profession comme dans la direction de leur pensée.
Elle fait du travail une obligation pour tous; elle a pour objet l’exercice de la bienfaisance, la recherche de la vérité, l’étude de la morale universelle, des sciences et des arts, et pour but, par l’instruction qu’elle recommande à ses adeptes d’acquérir et de propager, la vulgarisation du vrai, du beau et du bien et, par suite, l’amélioration intellectuelle et morale de l’homme et de la société.
Elle considère la liberté de conscience comme un droit absolu, propre à chaque individu, et impose, en conséquence, à chacun le respect des opinions et des croyances d’autrui; faisant ainsi abstraction de la foi religieuse ou politique de ses membres, de leurs nationalités et des distinctions sociales, elle interdit toutes délibérations concernant des matières politiques ou religieuses. Aussi, quoiqu’elle proclame sous le nom de « Grand Architecte de l’Univers », la reconnaissance d’un principe originaire, laisse-t-elle à chacun, sur la nature même de ce principe, ses vues particulières et s’abstient-elle de tout acte confessionnel.
Elle est régie par des lois perfectibles qui, librement acceptées par ses membres, leur assurent, à l’aide de symboles traditionnels et de signes particuliers qui la rattachent à son passé ainsi qu’aux générations successives qui l’ont faite ce qu’elle est actuellement, les avantages d’une association universellement répandue, et proclament la reconnaissance de leurs droits en même temps qu’elles font découler de ces mêmes droits leurs devoirs, soit envers leurs semblables, soit envers eux-mêmes.
Elle a pour devise: Liberté, égalité, fraternité. » (5)
A équidistance de la politique et de la religion
La franc-maçonnerie moderne tient beaucoup à garder son indépendance par rapport aux mondes politique et religieux. Elle a dressé des balises par rapport au fait religieux: elle n’est ni religion, ni substitut religieux, mais elle est ouverte à toute personne quelle que soit son appartenance religieuse. Les obédiences maçonniques telles Le Grand Orient de France, fidèles au Convent de 1877, ont enlevé toute référence à la chose religieuse afin que la loge soit ouverte à tous, même les athées. Par contre, les Obédiences anglo-saxonnes admettent seulement les croyants: pour être admis dans une loge anglo-saxonne l’adhérent doit confesser sa croyance en T.G.A.O.T.U. (The Grand Architect of the Universe), le Grand Architecte ou l’Etre Suprême, et prononcer le serment d’allégeance sur le livre sacré de la religion professée par l’adhérent. En fait, ce dernier se joint à la loge anglo-saxonne avec sa propre vision de Dieu. Autrement tout débat touchant à la religion est interdit dans l’enceinte des temples maçonniques. De même la discussion sur la politique est formellement interdite en loge. La franc-maçonnerie se veut « une puissance indépendante, surtout et avant toute chose, du pouvoir politique et de tout parti politique ». (6)
Les francs-maçons se laissent guider par les trois grands principes que sont la tolérance et l’amour fraternel, la charité et la vérité. Dans le premier cas il est entendu que le franc-maçon se montre tolérant et respectueux des opinions d’autrui et bon et sympathique à l’égard de son prochain. « Entre les membres de l’atelier se créent des liens au niveau de l’essentiel: de « l’Etre » et non pas au niveau de l’accessoire « l’avoir ». Le brassage d’opinions d’idées différentes entraîne l’ouverture d’esprit et la prise de conscience de ce qu’est véritablement la tolérance. Le vécu commun amène à la fraternité et à la solidarité ». (7) La franc-maçonnerie se montre attentive aux besoins des siens et de la communauté en général, bien qu’elle s’en acquitte avec discrétion. Cette action charitable bénéficie aux orphelins, aux malades, aux personnes âgées, mais aussi aux étudiants sous forme de bourses. Le troisième pilier sur lequel repose l’édifice franc-maçon est la recherche de la vérité (la vérité dans son sens le plus large, libérée de ses contraintes dogmatiques). « La recherche de sa vérité propre oblige à la confrontation avec la vérité d’autrui et la nécessité de passer par la multiplicité pour atteindre l’unité engendre un dogmatisme fécond. »(Idem)
Une vitalité confirmée depuis son bicentenaire en 1978
C’est ainsi que la LTE traversera les dernières décennies du 19e siècle, tout le 20e siècle et les premières années de ce 21e siècle en professant et en pratiquant une franc-maçonnerie moderne. C’est sans doute la capacité de s’adapter aux conditions nouvelles et au nouvel environnement social et politique qui explique sa longévité, ce dont ses membres ont tout lieu d’être fiers. « Cette loge a fonctionné en solitaire pendant presque plus de deux siècles, tandis que bien des loges sorties en son sein au 19ème siècle, n’ont pas résisté à l’usure du temps. »(8) La longévité de la LTE, loin d’être source d’affaiblissement, s’est, au contraire, traduite par une vitalité certaine. « En 1986…, la loge La Triple Espérance essaima et donna naissance à deux nouvelles loges: les Respectables loges Louis Lechelle à l’Orient de Vacoas, dont les feux furent allumées le 29 mars 1986, et Seewoosagur Ramgoolam à l’Orient de Rose-Hill, dont les feux furent allumés le 17 mai 1986. Les plaques commémoratives des deux loges précitées furent dévoilées simultanément le 17 mai 1986, par le Grand Maître dalors, feu Roger Leray. »(Idem)
La vitalité de la LTE s’est aussi traduite à un autre niveau – l’organisation des  J.M.I.O. « Rappelons que la Respectable Loge La Triple Espérance a été la cheville ouvrière avec d’autres Obédiences dans l’organisation des multiples J.M.O.I. ‘Journées Maçonniques de l’Océan Indien’, et ce, depuis sa création le 2 août 1977, par feu René Rarijoana de Madagascar et Jean Tanguy. »(Idem) Pour se faire une idée de quoi il en retourne aux J.M.O.I., prenons comme exemple les assises de juillet 1996 (la 19ème édition de la J.M.O.I.) qui réunissent à Trou-aux-Biches Raymond Bagnis, grand maître-adjoint du Grand Orient de France, et des dignitaires francs-maçons de diverses loges maçonniques de Madagascar, La Réunion, Mayotte et Maurice. « Chacun des pays participants avait traité une question et souligné la manière dont les Francs-Maçons l’appréhendent. Les Maçons de Mayotte ont abordé la question: Comment le mot égalité se traduit en franc-maçonnerie? » Les représentants de Madagascar ont proposé à la réflexion des francs-maçons le thème: « La nature a créé des differences, la société en a fait des inégalités ». Les Réunionnais ont posé le problème sous cet angle: « Face aux nouveaux défis qui nous interpellent, la franc-maçonnerie a-t-elle toujours sa raison-d’être? » L’île Maurice a orienté le débat sur la manière dont le maçon doit rayonner dans la cité. »(9)
Durant son existence, la LTE procèdera à l’installation de plusieurs loges soeurs telles Les 15 Artistes, La Sincère Amitié, La Paix (dont un des membres le plus éminent a été Sir Virgil Naz, membre du Conseil du Gouvernement, élu député de la Savanne aux premières élections générales tenues à Maurice en 1886) et Bon Choix dans les dernières décennies du 18e siècle, L »Harmonie au 19e siècle, La Bienfaisance, Rose de l’Aurore, Ere Nouvelle et Isis au 20e siècle. La LTE n’est pas restée inactive alors qu’elle entame le nouveau millénaire – installation de la loge Pilier du Temps à Rodrigues (2006); création d’un ordre de sagesse, le Souverain Chapitre ‘Les Quinze Artistes’ (2002); création d’un musée maçonnique « pour valoriser les toiles et les multiples pièces et souvenirs dont disposait cette loge… inauguré par le Conseiller de l’Ordre Robert Biglia le 20 mai 2004 » (8); la création d’une première loge mixte du Grand Orient de France (GODF), hors métropole française, sous le titre distinctif « Thémistocléa »(2011).