La présidente de la République, Ameenah Gurib-Fakim, a offert l’hospitalité de la State House à la Royal Society of Arts and Sciences, dont elle est la patronne, pour un après-midi en hommage au regretté Dr Guy Rouillard, botaniste et historien de renom. De son vivant, ce dernier a fait une contribution simplement monumentale à l’histoire naturelle et à l’historiographie mauricienne. L’événement a eu lieu le samedi 3 juin en présence, entre autres, de nombreux amis et des trois filles du Dr Rouillard (Mlle Nadine Rouillard, mesdames Marie-Christine Martin et Diane Regnaud) et, comme pour bien mettre en relief la passion que Guy Rouillard avait pour les plantes, le Dr Luc Daniel Bienvenu Gigord, directeur du Conservatoire Botanique National des Mascarins (Centre Permanent d’initiatives pour l’environnement de la Réunion) a été invité à donner une conférence. La conférence était axée autour de la thématique « Enjeux de conservation de la biodiversité végétale indigène des Mascareignes : Vers un cycle vertueux de valorisation économique ».
Il échut à Me Raymond d’Unienville, membre de la Société de l’Histoire de l’Ile Maurice, de faire un survol de nombreuses publications de Guy Rouillard tout en rappelant, d’abord, son appartenance à la la Société de l’Histoire de l’Ile Maurice dont il fut un des membres fondateurs. « Guy Rouillard était le dernier survivant des fondateurs de la Société de l’Histoire de l’Ile Maurice en 1938 et il est resté actif comme membre du comité de cette association et du comité de rédaction du Dictionnaire de Biographie Mauricienne jusqu’à sa dernière maladie, et occupa la présidence de la Société en de nombreuses occasions. »
En effet, Guy Rouillard laisse nombre de travaux de grande valeur dont le principal est sans doute son Histoire des domaines sucriers de l’Ile Maurice paru périodiquement dans la Revue Agricole et Sucrière de l’Ile Maurice de 1964 à 1979. Il en a réuni les fascicules en un seul volume dont il a écrit séparément la page de titre, la préface, la table des matières, les addendas et corrigendas, la bibliographie et l’indispensable index. Cet ouvrage n’existe qu’en quelques rares exemplaires dont il a aussi établi la pagination, des pages 1 à 515 et constitue l’unique histoire de toutes les propriétés sucrières de l’île.
Sur le même registre, ses travaux au MSIRI lui inspirèrent un « Historique de la canne à sucre de l’Ile Maurice 1639-1989 » qu’il publia à l’occasion du 350e anniversaire de l’introduction de la canne par Adrian Van der Stel. Cet ouvrage comprend une liste complète des introductions successives des espèces de cannes de 1639 à 1985, une bibliographie soignée et un index qui ouvre la porte à la recherche.
A la Société de l’Histoire de l’Ile Maurice, ses notices du « Dictionnaire de Biographie Mauricienne » sont écrites avec toute la rigueur et la précision qui régit l’ensemble de ce dictionnaire. « Dans le domaine historique, il a encore publié en 1991 une Histoire de Curepipe des origines à 1890, dont il m’a fait l’honneur d’écrire l’avant-propos », rappelle Raymond d’Unienville.
Une passion ?dévorante ?pour la botanique
Me Raymond d’Unienville répertorie ensuite les oeuvres écrites par le Dr Rouillard sur la botanique. « Passons à la botanique, d’abord avec son inséparable Joseph Guého il fait paraître ‘Le Jardin Botanique de Curepipe’ publié par la municipalité dans le cadre du centenaire de la ville, c’est-à-dire en mars 1990 où nous faisons connaissance avec l’unique représentant de ‘Hyophoobe Amaricaulis’, palmier endémique que l’on s’est efforcé de reproduire. Et avec les azalées aux vives couleurs qui inspirèrent Malcolm de Chazal ‘en le regardant’ — d’où ‘Sens Plastique’.»
Egalement un traité sur « Le Jardin des Pamplemousses 1729-1779 Histoire et Botanique » où toute la richesse de ce jardin est analysée, cataloguée et décrite. Le livre sur le jardin botanique de Pamplemousses est, nous rappelle Yvan Martial, « le premier depuis celui de Nicolas Céré, en… 1786. » Puis, avec la collaboration de Gabriel d’Argent vient « Le Jardin du Réduit, Histoire et Botanique » dont la préface est de Sir Anerood Jugnauth, alors président de la République.
Enfin, Guy Rouillard, en collaboration avec Joseph Guého, a produit un superbe volume illustré de 752 pages avec les indispensables références bibliographiques et un index qui une fois de plus aide n’importe quel lecteur à se retrouver : ce sont « Les plantes et leur histoire à l’Ile Maurice » qui renferme pour ainsi dire le dernier mot des deux botanistes et historiens et qui constitue un véritable trésor d’histoire naturelle.
Ajoutons ces commentaires d’Yvan Martial à propos de ce livre-monument : « Ce livre de 752 pages, d’une richesse scientifique inestimable, paraît vers l’an 2000. En 22 pages d’introduction, ses auteurs résument, avec précision et concision, l’histoire du peuplement végétal de l’île, avant comme après l’arrivée de l’homme, autant créateur que pollueur, sans oublier les dimensions médicinales et économiques de nos cultures les plus rentables. Les illustrations de plantes surtout endémiques ajoutent à la valeur de ce précieux livre. Que dire alors de tableaux statistiques, s’étendant sur plusieurs siècles, précisant la superficie des cultures et l’ampleur de la production des plantes utiles, année par année. Un modèle du genre, encore que, comme tout livre ou support écrit, le savoir que distille ce livre savantissime s’arrête vers l’an 2000. » (Il y a 25 ans, 7 mars 1992, Pour notre société inculte, Guy Rouillard et Joseph Gueho publient un premier dictionnaire de nos plantes, l’Express 7 mars 2017).
Auparavant, le tandem Rouillard-Gueho faisait paraitre, au début de 1992, leur « Histoire des Plantes d’intérêt horticole, médicinal et économique à l’île Maurice », livre qui, rappelle Yvan Martial, « recueille douze chroniques scientifiques publiées dans la Revue agricole, entre 1981 et 1985 ».
Raymond d’Unienville concluait son hommage avec ces mots : « Dans ce double domaine (histoire et botanique) Guy Rouillard s’est révélé un maître à penser dont nous ne pouvons plus jamais nous séparer lorsque nous nous adresserons à la nature mauricienne. »
Le premier thé au jardin d’expérimentation du Réduit
Dans le discours de remerciement prononcé au Château du Réduit ce 3 juin, Pierre Baissac de Boucherville, président de la Royal Society of Arts and Sciences (RSAS) de Maurice, a parlé « des jardins d’expérimentation que Sir John (le gouverneur Pope Hennessy) avait mis en place au Réduit » avant de signaler que Guy Rouillard en fait mention dans son monument publié avec Joseph Guého, « Les Plantes et leur Histoire à l’île Maurice » dans le paragraphe suivant : « Une parcelle fut plantée au Réduit, sous la direction de Sir John Pope Hennessy. Ces plantes, dit ce dernier, en janvier 1887 à la réunion annuelle de la Société des Arts et des Sciences, sont maintenant en fleur, et j’espère que dans un avenir proche, je serai en mesure de vous offrir une tasse de thé créole. »
C’est ce qu’il fit deux ans plus tard, le 28 janvier 1889, les membres de la RSAS étant en réunion au château ce jour-là. « Fait très intéressant, car c’est de cette expérimentation que vint l’essor de la culture du thé à Maurice, les tentatives précédentes n’ayant pas eu le succès espéré », souligne Pierre Baissac avant d’ajouter, en faisant une fleur à la présidente de la République que : « Cette réunion d’alors revêt une importance symbolique particulière, car, tout comme vous, Madame, ce gouverneur était très intéressé par les plantes et leurs produits. Il fit exhiber lors de cette réunion divers produits venant de la colonie, dont un Vin Colonial produit sur la propriété de M. Chéri Liénard, membre de la Société. »
Le Réduit, ancien lieu de réunions de la RSAS
Le président de la RSAS, Pierre Baissac, a saisi l’occasion pour rappeler qu’en signifiant sa volonté de « tenir chez vous, ici au Réduit, cet évènement en l’honneur de feu Guy Rouillard », la présidente de la République « renoue avec deux vieilles traditions de la Société Royale qui remontent presque à ses origines. » La première étant celle de Patronne « occupant le fauteuil », soit la présidence de session, comme il est inscrit dans les anciens procès-verbaux de la RSAS. La deuxième est celle d’être l’hôte ou hôtesse de réunions de la Société ayant lieu au Réduit, tenue la dernière fois le 28 janvier 1889, alors que le Gouverneur était Sir John Pope Hennessy.
Pierre Baissac a aussi salué « la causerie très intéressante de M. Luc Gigord, Directeur du Conservatoire des Mascarins à la Réunion », tout en soulignant qu’il « est approprié que cette conférence, intitulée ‘Enjeux de conservation de la biodiversité végétale indigène des Mascareignes : Vers un cycle vertueux de valorisation économique’ soit donnée aujourd’hui, le 3 juin, car elle a lieu exactement entre la Journée internationale de la diversité biologique tenue le 22 mai dernier, et la journée internationale de l’environnement… le 5 juin prochain. »
« Les enjeux pour les Mascareignes, et pour nous en particulier avec les moins de 2% de notre territoire en forêt indigène, sont importants », a poursuivi Pierre Baissac. « Les nombreuses menaces sur la survie de cette biodiversité unique ainsi que sur toutes les fonctions écologiques qu’elles remplissent, et celles-là entièrement gratuitement pour l’homme, sont considérables et nous devons vraiment en tenir compte. » Et d’engager sa présidence de la RSAS en l’occurrence : « La Société Royale devra, à l’avenir, contribuer dans la mesure de son rôle à ce travail. »
Guy Rouillard et l’importance de la conservation
Pour conclure, Pierre Baissac a fait mention de l’importance que Guy Rouillard accordait à la conservation. « Bien que la conservation ne fût pas vraiment son domaine, il y trouva, toutefois, une importance certaine. Cela nous le verrons dans son discours en tant que Président de la Société Royale, lors de la cérémonie d’inscription, en 1979, de quatre noms, James Duncan, Jean Vinson, John Horne et Octave Wiehe, sur l’Obélisque Liénard. Guy prononça les mots suivants : ‘Tout en respectant le voeu du donateur, la Société a depuis élargi ce concept afin d’y inclure les naturalistes dont l’oeuvre s’est élevée au-dessus du commun et qui ont contribué de façon marquante à la connaissance et à la sauvegarde de notre faune et de notre flore. Indéniablement des propos avant-gardistes ».
Des propos qui ne peuvent que conforter la démarche de Pierre Baissac lui-même sur une remise à jour de la réglementation des critères et procédures à suivre pour l’inscription des noms sur l’Obélisque Liénard, laquelle a fait l’objet d’un rapport qui a été approuvé unanimement à l’assemblée générale de la RSAS du 22 mars dernier. Les nouveaux critères et les nouvelles procédures qui sont inclus dans le rapport « Revue historique et réflexions sur les procédures et critères de sélection pour l’inscription des noms sur l’obélisque Liénard » paraîtra dans le courant de ce mois dans le prochain Proceedings (Vol. IX) et seront dorénavant à la base de toute inscription de futurs noms sur la colonne Liénard.