Furcy Madeleine fut une personne née libre tout comme sa mère, Madeleine, et sa soeur cadette, Constance. Mais tous furent injustement réduits à l’esclavage à la Réunion et à Maurice dans les années 1800. Sa vie mouvementée et son combat ont déjà été sujets d’un magnifique roman,  «L’affaire de l’esclave Furcy» qui a valu à l’historien Mohammad Aïssaoui de remporter les Prix Renaudot et RFO en 2010. Mais tout n’avait pas encore été dit à son sujet… Les textes que nous publions aujourd’hui constituent une solide documentation réunie par Me. Ganny Jangeerkhan et ils ont le mérite d’éclairer un article précédent que B. Burrun, notre collaborateur, avait fait publier dans l’édition du Week-End du 7 février dernier sous le titre  «L’Esclave Furcy a été réellement indemnisé par son maître, le sieur Lory». En fait,  avec l’aide de Mohammad Aïssaoui, Ganny Jangeerkhan a fait un travail de fourmi afin de révéler les nombreuses ramifications de familles mauriciennes — dont la sienne — et celles de Furcy Madeleine qui fut, définitivement, un personnage exceptionnel.
Dans le sillage des voyages de découverte de Christophe Colomb et de Tolomeo Diaz pour le Portugal, en pleine expansion coloniale, les Portugais arrivèrent en Inde à la fin du 14e siècle et furent les premiers Européens à ouvrir des comptoirs commerciaux à Goa, sur la côte de Malabar. Les Hollandais et les Anglais suivirent.
En 1685, dans le but de tirer profit de ce grand essor commercial, les Français, à leur tour, créèrent La Compagnie des Indes orientales avec des comptoirs, d’abord à Pondichéry, puis à Yanaon et à Karikal sur la côte de Coromandel, à Mahé et à Chandernagor, au sud de Goa.
Le personnel affecté aux comptoirs français comprenait un administrateur, un chimiste, un prêtre et des religieuses. En 1769, une religieuse répondant au nom de Dispense quitta Chandernagor pour la France, emmenant avec elle une fillette indienne âgée de 9 ans, Magdalena, que la religieuse changea en Madeleine (1759-1817). Elles s’installèrent dans la ville de Lorient en Bretagne. Madeleine ne connaissait que les prénoms de ses parents — le père se prénommait Mehridi et la mère Mounia.
Trois ans plus tard, la Soeur Dispense voulait, pour quelque raison, renvoyer Madeleine en Inde. En transit à La Réunion (Bourbon) son état de santé ne permit pas à la religieuse de poursuivre le voyage. Elle confia Madeleine et ses papiers d’identité de personne libre à l’épouse d’un colon, Mme Routier, contre la promesse que cette dernière mettrait Madeleine sur le prochain vaisseau en partance pour l’Inde. Elle ne tint pas sa promesse et fit de la fillette son esclave. Elle garda soigneusement le secret, si bien que personne sur la propriété ne se doutait de la véritable identité de Madeleine.
Des années plus tard, sentant sa fin, elle fit son testament laissant tous ses biens, ses terres, ses bâtiments, son argent et ses esclaves à son neveu et gendre Joseph Lory, tout en le suppliant (afin qu’elle puisse mourir la conscience tranquille) à renvoyer Madeleine dans son pays d’origine. Or, un esclave, particulièrement un jeune, avait de la valeur, et, d’autre part, un libre avait encore plus de valeur. Aussi, Lory ne se fit-il pas prier pour garder la jeune Madeleine à Bourbon.
Il brillait tant par la parole et que par la plume
Les années passèrent. Madeleine qui vivait toujours sur la propriété de Joseph Lory, mit au monde trois enfants. L’aîné Maurin mourut jeune en 1810. La cadette Constance, de teint clair et aux yeux limpides, et le benjamin Furcy, de dix ans plus jeune que Constance, vécurent avec leur mère jusqu’à ce que Constance alla habiter chez son père, un certain M. Wettrr. Constance, avec Madelerne à ses côtés, épousa Georges Jean Baptiste, un Français tout comme Wetter. Par la suite, elle s’installa à St. André, Champ-Borne, Bourbon. Le couple eut six enfants.
Georges Jeran Baptiste se chargea de l’éducation de Constance qui, à son tour, instruisit son jeune frère Furcy qui se révéla très doué. Au fil des ans, Furcy se fit envier par les personnes de la classe dominante vivant dans le voisinage, car il brillait tant par la parole et que par la plume. Plus tard, il se révéla aussi habile en maçonnerie, en charpenterie, en couture et en cuisine.
En 1817, après la mort de Madeleine, Lory remit à Constance un coffret sans en vérifier le contenu. Il ignorait probablement le fait que Constance et Furcy savaient lire et écrire. En prenant connaissance des effets laissés par sa mère dans le coffret, Constance fut bouleversée en découvrant, à la lecture de quelques papiers officiels, que sa mère avait toujours le statut de personne libre. Il s’ensuivit que ses enfants étaient nés libres, et pourtant ces derniers vécurent pendant des années comme esclaves.
Au moment de cette découverte, Constance était âgée de 41 ans et Furcy, 31 ans. Furcy vivait avec Virginie Duverger et leurs deux filles. Ils partirent voir le Procureur de la République française Gilbert Boucher qui venait d’arriver à la Réunion pour lui demander d’initier les procédures pour qu’ils recouvrent leur liberté. Joseph Lory fut assigné à comparaître au Tribunal  d’instance de St. Denis le 17 octobre 1817.
Six propriétaires terriens français (parmi lesquels l’administrateur, le magistrat, l’avocat, la police) tenaient tout sous leur contrôle. Les choses ne s’annonçaient guère brillantes pour Furcy. Il perdit son affaire et fut déclaré « marron » le 2 février 1818, verdict qui fut confirmé par la Cour d’appel de St. Denis le 12 février. Parce qu’il avait osé poursuivre son maître en cour, il fut mis en prison pour une année, du 28 octobre 1817 au 2 novembre 1818. Cette mesure punitive visait aussi à prévenir tout soulèvement parmi les esclaves.
Du début de ses rapports avec son maître et le procès qui suivit, Furcy défrayait la chronique. Ainsi, la nouvelle de la lutte de Furcy se répandit parmi les esclaves et interpella surtout les 16 000 esclaves indiens, Furcy étant d’origine indienne. Alors que ce dernier était en prison, bon nombre de gens, plus particulièrement des esclaves marchaient le long des murs de la prison, criaient son nom et chantaient en signe de soutien afin qu’ils puissent tenir ferme. 
Continuellement maltraité et battu
Lesa propriétaires terriens étaient bouleversés par le fort courant de sympathie en faveur de Furcy et l’atmosphère tendue qui régnait en ville. Craignant une révolte générale des esclaves, ils décidèrent de déporter Furcy. Une fois sa peine de prison purgée, Furcy fut embarqué, pieds et poings liés, à bord du Clélie à destination de Maurice qui était alors sous tutelle britannique. Il y arriva après une traversée de dix jours.
La vie de Furcy à Maurice n’était guère reluisante. Il était continuellement maltraité et battu par Pierre Lory et, plus tard, par son beau-frère Jacques Giseur-Rouitier auquel le premier nommé le loua lorsqu’il dut partir pour Bourbon en 1828.
Pendant cette période, Furcy, avec le soutien et les conseils de l’Abbé Hippolyte Déroullède de la cathédrale Saint-Louis qui lui suggéra d’utiliser l’adresse commerciale d’Aimé Bougevin, un ami de l’homme religieux. Aimé Bougevin avait une maison de commerce à Port-Louis et Furcy pouvait l’utiliser comme sa boîte postale pour toutes ses correspondances durant les nombreuses années, à partir de 1818, avec le Procureur général Gilbert Boucher alors que ce dernier faisait la tournée des villes européennes où il était envoyé en mission pour de courtes périodes, sauf à Bastia où il séjourna pendant quatre longues années.
En 1829, avec le soutien de l’Abbé Déroullède et d’Aimé Bougevin, Furcy adressa une lettre au gouverneur anglais faisant état de sa pénible situation, laquelle était du domaine public. La réponse du gouverneur lui arriva promptement. Il était évident que le gouverneur ne voulait pas s’attirer des ennuis avec Desbassyns qui tenait les rênes de l’administration à Bourbon ou avec le Premier ministre Le Comte de Villèle, un membre de la famille Desbassyns.
Mais la lettre de Furcy donna lieu à certaines investigations. Les autorités apprirent que Lory ne fit pas mention de la présence de Furcy sur le « Clélie » aux autorités portuaires, lorsque le navire quitta Bourbon en 1818. Aucune trace non plus sur la liste des passagers. Au même titre que toute marchandise non déclarée, Furcy fut « confisqué » et libéré. Lory fut condamné à l’amende. Ce fut la première fois que Dame Nature souriait à Furcy.
Depuis le procès et deux visites à Bourbon où Godart Desapanny était son conseil légal, Furcy ignorait que ce dernier avait aussi fait appel pour que l’affaire soit transférée à Paris en « pourvoi en cassation » à la Cour Royale le 12 août 1835. En 1838, Furcy se rendit à Paris pour son procès de renvoi à la Cour de cassation. La cour cassa l’arrêt et le renvoi à la Cour Royale de Paris. Le 23 décembre 1843, la Cour Royale de Paris accorda la liberté absolue à Furcy, accompagnée de toutes les compensations utiles pour réparer les années de privation auxquelles il avait été soumis par des maîtres cupides.
Le procès dura vingt-sept ans. Gilbert Boucher mourut en 1841.