CONTRIBUTIONS DE MICHAEL ATCHIA, RAHEEM GOPAUL, YVAN MARTIAL

Michael Atchia: Mamade (71 ans) est parti ! Il s’apprête à faire ses bagages, chez lui, à Berkeley, Californie, pour prendre l’avion et rentrer à Maurice, quand une crise cardiaque soudain le terrasse (le 31 décembre 2017).

Ses amis, parlant de lui, se demandaient toujours : « Où est-il ces jours-ci ? A Terra Del Fuego ? En Alaska ? En Syrie ? Dans le désert d’Arabie ou en visite chez nous ? A Souillac, son village natal ? »

Un jour de pluie à Nairobi, j’empruntais le tunnel, passant sous l’autoroute urbaine, Wayaki Way, rempli d’émigrants somaliens y cherchant refuge, quand j’aperçois un homme portant un gros sac sur le dos, disant (en anglais et non pas en swahili) : “One for you”, à chaque homme ou femme rencontré, leur offrant à chacun un pain. Graduellement, malgré la pénombre, je crus reconnaître cette silhouette : c’était Mamade ! A mon exclamation:«Ki to pe fer la?»il me répond le plus naturellement qui soit : « Bhai ! to trouve isi, ena dimounn ki pena manze : Alor mo donn zot enn tigit dipin »… Typique de notre ami Mamade, au service de l’humanité.

Il laisse derrière lui une collection de photos du monde entier, de grande valeur, ainsi que des contes, publiés dans neuf livres, dont les principaux sont Life in the Shadows (2003), Les verrous de la solitude (2015) et Journey into ancient Arabia.

 

Raheem Gopaul: Ces quelques lignes, extraites d’un article publié dans la page Forum du Mauricien du 4 mars 2013, intitulé « Le Destin de Mamade Kadreebux », donnent une idée de la mesure de l’homme : « Quand il est déporté de la Suisse pour « vagabondage », alors même qu’il venait de recevoir sa lettre d’admission pour l’Université de Lausanne, Kadreebux, lors d’une conversation avec un gardien, fait la remarque suivante : « According to Saint Augustine, the whole world is a book. » Pour Kadreebux aussi, qui a parcouru le monde à la recherche de l’humain – comme il l’a dit des années de cela – le monde entier est un livre. Voilà pourquoi, un jour, il décide de prendre son destin en main – délaissant ses études universitaires au Pakistan – avec rien qu’un sac à dos et un peu d’argent, il ira à la rencontre des gens. Il est alors âgé d’une vingtaine d’années et ses périples à travers les continents ne font que commencer.

Ce goût du voyage lui a permis de vivre avec d’autres êtres humains dans divers endroits. Que ce soit en Asie, aux Amériques, en Europe ou en Afrique, Kadreebux fait de nombreuses rencontres intéressantes, tant il a le verbe facile et un cœur débordant de chaleur humaine. Il y a toutefois des hauts et des bas et en maintes occasions il se retrouve dans des situations difficiles. Mais il ne perd jamais courage, même quand on lui vole son argent et son passeport… Car comme il écrit dans Life in the Shadows, son premier livre : “There is no Paradise without Hell”.

Prenant plaisir à commenter la particularité de chaque image, il raconte, par exemple, être retourné en Alaska, « là où j’ai pris une photo, il y a une trentaine d’années, le glacier n’existe plus. Il a déjà fondu »

Yvan Martial: Le revenant Mamade Kadreebux ne reviendra plus corporelle- ment revoir ses parents et d’innombrables amis, enracinés dans sa terre natale. Il ne reviendra plus car il est désormais omni- présent dans leur cœur. Un déclic a suffi pour qu’il se dépouille de son apparence charnelle tellement frêle mais que soutient une invincible détermination. Il s’en libère pour accéder à une totale Liberté, faite de Vérité et d’Amour fraternel, grâces et vertus réservées aux seuls enfants de Dieu, ceux qui, sur la Terre des Hommes, se sont tou- jours considérés seulement petits enfants devant tout recevoir de bon, de juste, de vrai, du Dieu-Père, clément et miséricordieux.

Mamade n’est pas mort. Il naît seulement à une vie en plénitude, à une vie éternelle, lui permettant désormais de prendre totalement place dans le cœur de ses proches et amis. Le voilà désormais en pleine communion avec nous dans le moindre de nos actes, dans le moindre de nos pensées.

Nous n’avons jamais eu le courage requis pour l’accompagner le long de ses interminables errances, le menant du Cap Horn aux fins fonds des déserts du Niger ou d’Arabie mais aussi aux déserts infiniment plus désolants de nos artificiels paradis matérialistes où l’homme demeure seul, orphelin, au milieu pourtant de multitude d’autres êtres humains, tous incapables ou presque de voir un frère ou une sœur, une mère ou un fils, dans la personne les côtoyant l’espace d’un moment, d’une pensée. Il faut être un Mamade Kadreebux pour savoir métamorphoser un salut rituel, seulement poli, en une amitié indéfectible.

Chaque fois que proches et amis de Mamade se rassembleront pour ranimer le souvenir de ce ‘philosophe de la vie’, que nous chérissons, pour relire ensemble quelques pages de ses chefs-d’œuvre poétiques, revoir des reproductions de ses impérissables photos, il sera pleinement présent parmi nous et offrira à chacun d’entre nous son fraternel sourire.

Adieu, Mamade, notre frère bien aimé