À Maurice la semaine dernière pour la célébration du 70e anniversaire de l’Agence française de développement, le directeur du département de l’Afrique subsaharienne Yves Boudot observe que l’eau et l’assainissement figurent parmi les domaines de prédilection qui intéressent l’agence. Dans une interview qu’il a accordée au Mauricien en compagnie de la directrice du bureau mauricien de l’AFD Laurence Breton-Moyet, Yves Boudot parle de la transformation de l’AFD, qui, de la Banque de la France Libre en 1941, est devenue la caisse française de développement avant d’être l’Agence française de développement qui est l’opérateur pivot de la politique de coopération bilatérale de la France dans le monde. Il explique également que l’AFD pratique un partenariat différencié avec ses partenaires économiques dans le monde.
Comment l’Agence française de développement se porte-t-elle alors qu’elle célèbre ses 70 ans ?
Les bases de l’AFD ont été jetées par le Général de Gaulle avec la création de la Banque de la France libre en 1941. En 70 ans, cette initiative a connu une évolution extraordinaire. Nous avons eu une transformation de notre sigle, de notre nom, de notre rôle, de notre mandat. On a élargi notre champ géographique, notre champ d’activités, notre personnel. Aujourd’hui nous disposons de 7 milliards d’euros d’engagement dans le monde entier. Ce n’est plus une caisse, c’est une agence avec beaucoup d’interventions différentes, de prêts, de subventions, de programmes de support technique. Une série d’opérations dans quelque 70 pays du monde. L’Afrique représente 40 % de nos activités. Le département Afrique dispose d’une implantation de 24 agences et des bureaux qui dépendent de ces agences. À Maurice, nous avons une agence régionale que dirige Laurence Breton Moyet. Elle couvre à la fois Maurice et les Seychelles. Ici, nous avons connu une interruption de 1996 à 2006 qui n’était pas liée à la volonté de partir de l’AFD mais parce que nous n’étions plus équipés financièrement pour répondre aux besoins de Maurice. Nous sommes revenus en 2006. Et depuis cette date, nos engagements sont estimés à près de 500 millions d’euros.
Pendant ces dix ans d’absence, l’agence est passée du statut de caisse pour devenir un partenaire de développement. Pouvez-vous nous en parler ?
Il y a eu beaucoup de changements à la fois dans l’esprit et dans l’action depuis le début des années 2000. La conférence organisée à Paris en 2002 sur l’aide au développement a donné lieu à un texte fondateur : la Déclaration de Paris. Celle-ci a modifié l’action des partenaires au développement. La conséquence la plus immédiate de cette action a été la fin de l’aide liée. Auparavant, nous financions uniquement des biens, des services et des prestations français. Depuis 2002, notre aide est totalement déliée. Bien évidemment quand nous finançons les entreprises françaises, sachant que ce n’est pas nous qui lançons des appels d’offres et qu’elles sont toujours bénéficiaires des concours, nous sommes ravis. Mais notre aide est fondamentalement déliée conformément à la déclaration de Paris. En même temps, nous avons élargi le champ géographique de l’AFD. Nous sommes maintenant dans plus de 70 pays du monde dont les pays asiatiques. Nous sommes installés en Chine depuis 2004 et en Inde depuis 2007. Nous sommes présents en Colombie, au Brésil, de gros pays de l’Amérique du Sud. Nous y finançons des grands projets d’infrastructures ou des projets nous permettant d’avoir une approche d’environnement durable dans le cadre des biens publics mondiaux. Nous avons changé d’intitulé. De la caisse centrale nous sommes passés à la caisse centrale du développement. Mais la caisse faisait un peu caissier. Nous avons donc évolué vers l’agence qui comprend plusieurs éléments dont l’élément financier. En 1941, nous étions la banque de la France Libre. Nous restons fondamentalement une banque mais en fait en plus des garanties et de la subvention, aujourd’hui nous finançons aussi l’assistance technique. Nous disposons d’un ensemble d’actions qui est plus important que la simple caisse. Nous étions auparavant dans la coopération économique. Aujourd’hui, nous sommes devenus l’instrument politique de développement de notre pays et le développement va plus loin que la coopération économique.
Nous pratiquons un partenariat différencié. Nous n’intervenons pas de la même façon au Togo, à Burkina Faso et à Maurice. Les besoins ne sont pas les mêmes, les produits financiers ne sont pas les mêmes. La volonté de la France a été de subventionner l’éducation et la santé dans les pays les plus défavorisés de l’Afrique subsaharienne, en particulier l’Afrique sahélienne. Ce n’est pas le cas à Maurice où le taux de scolarisation est extrêmement élevé. Par contre, vous avez d’énormes besoins de rattrapage d’infrastructure, de modernisation et d’expansion. Nous sommes la banque qui finance les infrastructures dans le long terme. Nous sommes dans le partenariat différencié parce que nous n’intervenons pas de la même façon avec les mêmes outils, dans les mêmes secteurs. Notre champ d’action est plus large. Nous avons un mandat plus important qui est celui du développement. L’idée est d’avoir un partenariat à long terme. Nous ne sommes pas installés ici dans le court terme. Nous ne venons pas faire les coûts financiers dans les États. Nous avons des bureaux, comme c’est le cas ici à Port-Louis où nous avons une équipe de neuf personnes avec un back office. Nos opérations de décaissement, le contrôle des dossiers de décaissement sur les projets se font dans les agences avec la contrepartie quand c’est nécessaire. Nous ne centralisons pas tout à Paris. Nous sommes dans un réseau extraordinairement divers qui fait la richesse de l’AFD. Nous sommes donc un acteur de long terme dans les pays.
Lorsque vous parlez d’outils différenciés, parlez-vous de taux d’intérêt différents…?
Chaque institution financière érige des règles en fonction de la lecture de ses clients. Il y a un certain nombre de pays où nous ne pourrions pas prêter aujourd’hui parce qu’ils n’ont pas la capacité d’absorber les dettes en raison de certaines difficultés macroéconomiques. Nous ne pouvons y intervenir qu’en termes de subvention. Lorsque nous finançons l’application du programme de l’éducation pour tous pour les écoles primaires, nous intervenons au maximum en subventionnant. Le taux de rentabilité des financements est extrêmement long. Si, par contre aujourd’hui nous finançons un port — nous travaillons avec le port de Maurice cette année — il est normal que ces financements soient payants. Le service rendu dans le port étant payant. Ce serait également le cas si nous financions le secteur de l’électricité ou de l’eau. Nous avons un grand principe qui est celui de la subsidiarité. Nous n’intervenons pas si nous sommes en concurrence avec le secteur bancaire traditionnel. Nous intervenons là où les autres ne peuvent le faire. Lorsque nous prêtons pour vingt ans. Seules les institutions financières ayant derrière elles un actionnariat public et ayant accès à des ressources longues peuvent prendre le risque de prêter sur vingt ans. Une banque privée a généralement des ressources sur quatre ou cinq ans par le biais des produits financiers d’épargne. Lorsqu’elle prête à longue durée, elle est obligée de faire du revolving. Nous, nous venons sur les longues durées parce que nous sommes subsidiaires et parce que nous pensons que sur un certain nombre de financements, les banques de développement peuvent jouer un rôle important. Pour les plus grands projets par ailleurs, y compris à Maurice, nous venons en cofinancement. En Asie, nous le faisons avec la banque asiatique ou la banque mondiale. En Afrique, nous le faisons avec la banque européenne d’investissement ou la banque africaine de développement. Sur les très grands projets, il est normal d’y mettre plusieurs agences de financement et plusieurs banques parce qu’il est nécessaire de pouvoir répartir les risques et faire en sorte que nous soyons plusieurs compétences à pouvoir répondre aux besoins.
Quelle est la spécificité de l’AFD ?
Contrairement à la Banque mondiale, nous sommes une agence bilatérale. Tous les pays sont actionnaires de la Banque mondiale. Vous êtes aussi actionnaire de la banque africaine de développement qui est une banque régionale de développement. Nous sommes un instrument bilatéral d’aide au développement de même que d’autres partenaires du G8 ou du G20 ont leur propre agence de financement. Les Allemands ont la KFW, les Japonais, la JICA. Un certain nombre de pays ont leurs agences de développement qui sont des banques de développement du long terme qui en plus font d’autres opérations. Pourquoi aller avec les bilatéraux qu’avec les multilatéraux. D’abord, nous avons besoin de tout le monde. Le besoin de financement du développement est extraordinairement importante. On dit tout le temps qu’il manque beaucoup d’argent pour financer le rattrapage d’infrastructures qui existent dans le monde. Nous faisons souvent appel à l’aide pour combler cette fracture. Il est nécessaire qu’il y ait des instruments mondiaux, régionaux et bilatéraux. Chacun a son axe de travail. Nous décidons souvent d’écouter nos contreparties, les gouvernements, les entreprises publiques pour savoir pourquoi ils aiment travailler avec l’AFD. Parmi les positifs, il y a la flexibilité et la proximité. En Afrique, nous avons plus de 24 agences; Nous y travaillons avec des collègues nationaux. Il y a un enracinement dans les pays confirmés. Étant bilatéral, nous avons des procédures internationalement reconnues. Le fait que nous soyons installés localement, fait que nous essayons toujours de trouver des solutions. C’est donc la flexibilité plutôt que la rigidité. Lorsque nous envoyons une demande de décaissement à l’agence de Maurice, s’il y a un problème, il peut être réglé facilement grâce à la proximité avec les contreparties concernées. Une grande institution comme la banque mondiale ne travaille pas de cette façon parce qu’elle fonctionne de manière centralisée et a donc une plus grande rigidité. Nous essayons de trouver des réponses adaptées à vos besoins sans déroger à nos procédures. L’écoute, la proximité, l’imprégnation et la mixité des équipes nous permettent de mieux comprendre un certain nombre de choses.
L’ambassadeur de France présente l’agence comme un opérateur pivot pour la France. Qu’est-ce que cela veut dire ?
C’est une appellation administrative. Dans le passé, la France avait plusieurs acteurs dans le cadre de sa politique de coopération. Dans le cadre de la rationalisation des outils étatiques et para-étatiques, il a été décidé de rationaliser tous les outils. L’Agence française de développement est alors devenue le principal opérateur pivot de l’aide au développement. C’est par l’AFD que transite toute une série d’opérations financières qui permettent de décliner l’aide au développement dans tous les pays.
Quelque 60 % de vos engagements d’allocation à Maurice servent à financer des projets dans le cadre du MID. Est-ce un choix délibéré ?
C’est un choix délibéré. C’est un des éléments ayant motivé le retour de l’AFD à Maurice. Vous avez parlé d’allocation, je dois préciser que nous n’avons pas dans le système français d’enveloppe pour un pays. La Banque Mondiale ou la BAD travaillent avec des enveloppes par pays bénéficiaires parce qu’ils sont multinationaux. Nous n’avons pas d’enveloppe pour aucun de nos partenaires y compris pour Maurice. Nous avons un choix de projets qui peuvent être évalués, inscrits et autorisés. C’est en fonction de la qualité des projets qui sont présentés que nous les soumettons à notre conseil d’administration. Nous essayons à ne pas trop nous disperser. Nous ne pouvons pas être le bailleur de fonds de tous les projets dans tous les secteurs. Si nous voulons être efficaces, il faut se concentrer sur un nombre de sujets sur lesquels on a la compétence, sur lesquels on peut apporter une valeur ajoutée. Ce choix de durabilité comme axe transversale nous semble être le pari pour l’avenir de Maurice. Cela nous semble être le pari de vos enfants et petits enfants.
Vous misez sur l’avenir…
Nous misons sur un changement. Il faut que nous puissions faciliter un certain nombre de changements en matière d’infrastructure durable pour que le pays puisse attaquer la décennie à venir avec le maximum d’avantages. On est revenu à un moment où le protocole sucre arrivait à terme et la fin de l’accord multifibres. Nous ne sommes pas revenus pour faire du business as usual, mais pour des projets qui s’inscrivent dans l’esprit de Maurice Île Durable.
Quelle est votre évaluation du projet Maurice Île Durable ?
Laurence Breton Moyet : Je pense que le dialogue est un élément essentiel du processus de développement durable. Ce sont des questions et des enjeux qui ne se sont pas posés précédemment. Il y avait de l’énergie pas chère, des ressources disponibles et la beauté du lagon des plages. Ce sont des données de base qui n’intervenaient pas dans les choix économiques. Aujourd’hui, les données sont différentes. Cela appelle à réfléchir sur la manière de créer de l’emploi, de créer de la richesse de manière totalement différente. On parle beaucoup de changement des comportements que ce soit de la part de l’investisseur privé ou du consommateur. Ce dernier peut se demander s’il va jeter ou pas sa bouteille à la fin de sa journée à la plage. L’investisseur, lui, se demande s’il investit ou non compte tenu du prix de l’énergie dans dix ans. Il n’a pas toujours le temps de faire ces choix. La possibilité d’en débattre est extrêmement important. Derrière les débats, il y a des arbitrages à faire, il y a des choix. On peut aussi rêver à un mode de vie et derrière cela il faut savoir mettre en face certains choix. Il y a des choses qui ne sont pas possibles ou qui ne sont pas compatibles. Le projet MID a beaucoup progressé. Il y a eu un processus de démocratie participative ayant abouti à la sélection de 300 Mauriciens de par leurs compétences dans leur domaine respectif et qui ont apporté des idées. Elles devraient aboutir à des propositions sur la base de groupes de travail. Des experts internationaux ont été mobilisés pour consolider l’ensemble. On devrait obtenir un certain nombre de choix qui seront soumis au cabinet. Cela devra aboutir à l’élaboration d’une stratégie. Il y a des choix politiques qui devront être faits. Normalement, le prochain budget devra refléter le choix qui ont été faits. En parallèle, il y a des projets qui ont démarré plus ou moins rapidement. On pourrait déplorer qu’en ce qui concerne le transport public, il n’y ait pas eu de décision. Mais ce sont des projets extrêmement longs à mettre en place.
Comment déterminez-vous les projets dans lesquels vous vous engagez ?
Cela se fait à travers un dialogue permanent. Nous avons des équipes sur place. Nous avons un certain nombre de secteurs de prédilection. Au fil de ce dialogue, émergent des échanges, des demandes. Ce dialogue permet de faire des identifications. On a des requêtes parce que nos interlocuteurs nous connaissent. Ils savent ce qu’on peut apporter et les sujets sur lesquels on aura des choses à leur apporter. Il y a des experts du siège qui viennent régulièrement. Nous avons des échanges. De ces échanges, naît l’identification des projets sur la base des stratégies du gouvernement. Une approche mutuelle permanente avec une bonne connaissance réciproque. On connaît les sujets sur lesquels nous allons travailler et pour lesquels il y aura une valeur ajoutée de notre part.
Est-ce que l’aide aux PME fait partie de vos priorités ?
Ici on a un pilier qui est extrêmement important auprès du secteur privé : la filiale Proparco. Il n’est pas forcément évident pour nous de faire des activités en direct avec les petites entreprises. Nous avons un certain nombre de dialogues notamment sur le plan de développement durable. Nous animons avec le JEC une étude sur le potentiel énergétique. En termes de modalité d’intervention, nous travaillons surtout avec les banques qui connaissent bien leurs clients. C’est pourquoi nous avons mis en place une ligne de crédit auprès de quatre banques. Certaines visent à accompagner et à donner un coup de pouce financier aux investissements ayant une dimension environnementale.
En ce qui concerne les différents secteurs d’activité du privé, l’agence intervient surtout avec les banques. Nous ne pouvons pas être en compétition avec elles. Dans ce concept de passerelle, il y a nécessité de renforcer vos infrastructures dont la distribution d’eau, l’assainissement des eaux, l’électricité, les routes, le port etc. Traditionnellement, l’eau et l’assainissement sont les priorités de l’AFD. Pour qu’une passerelle soit efficiente, il faut que les infrastructures existent et fonctionnent.