Dr DIDIER WONG CHI MAN

Le début des années 80 marque l’ascension fulgurante d’un jeune prodige de la peinture new-yorkaise : Jean-Michel Basquiat. Sa venue dans le territoire des tags et des graffitis date de la fin des années 70 où il impose son style urbain en investissant les murs lépreux de Manhattan, principalement dans les quartiers de SoHo (où se situent les galeries) et dans le East Village, avec des sentences humoristiques et énigmatiques qu’il signe SAMO (Same Old Shit), un acronyme et une abréviation caricaturale avec le symbole de copyright. Basquiat est un pionnier du mouvement « underground » où très vite il se fait un nom dans le domaine musical et qui lui servira pour se propulser dans le monde et le système de l’art qui jusque-là encore il dénonçait. L’œuvre de Basquiat est reconnaissable entre mille grâce à un graphisme franc et particulier, avec des thématiques sociales fortes, une revendication de son africanité et un intérêt certain pour le corps, la mort et un sens de la composition.

Né d’un père haïtien et d’une mère d’origine portoricaine, Basquiat grandit à Brooklyn et passe son adolescence à Porto Rico quand son père y prend de l’emploi. Très jeune il est plongé dans l’univers de l’art grâce à sa mère qui l’emmène voir des expositions, visiter des musées et l’encourage à dessiner. Renversé par une voiture et grièvement blessé, il séjourne à l’hôpital. Sa mère lui offre un livre sur l’anatomie, « Gray’s Anatomy » qui sera déterminant pour la suite et qu’il lit et étudie avec passion. Afin de combler ses longues journées à l’hôpital, il se met à dessiner le corps humain d’où l’influence de ces derniers dans son travail. On y trouve également un intérêt pour la mort dès son jeune âge et cette thématique sera une constante jusqu’à la fin de sa vie. Son ascension artistique et sa mort prématurée (décédé à l’âge de 27 ans en 1988 d’une overdose d’héroïne) se prêtent magnifiquement à transformer l’artiste en mythe, en incarnation du génie échouant héroïquement. Du génie, il y en avait dans les œuvres de Basquiat. Beaucoup diront que ses peintures sont faciles et que même un enfant peut en faire autant. On a aussi dit cela de Picasso. Or, comme le disait ce dernier : « Avant je dessinais comme Raphaël, mais il m’a fallu toute une vie pour apprendre à dessiner comme un enfant ». Les œuvres de Basquiat sont complexes. Ses coups de crayon et de pinceau se révèlent tout aussi rageurs, déterminés et obstinés. Il y a chez lui une sorte de frénésie de devoir dessiner et peindre tout le temps, peu importe les supports (murs, portes, porte de frigo, tables, chaises et finalement les toiles).

La revendication de son identité noire et créole

Basquiat est un des rares artistes noirs américains à avoir percé dans le monde de l’art new-yorkais. Reconnu pour son grand talent, on l’a même qualifié de « Picasso noir », un qualificatif qu’il considère à la fois flatteur et dégradant. La culture noire est une des thématiques récurrentes et prépondérantes chez lui. Nous retrouvons très souvent le côté très dénonciateur et politique qu’il puise dans ses origines. Son identité créole est mise en avant fièrement et le noir à travers des corps, des visages-masques, des mots et des phrases est célébré, magnifié, glorifié au point de le couronner royalement. D’ailleurs, la couronne deviendra un des motifs récurrents dans ses œuvres. L’œuvre de Basquiat allie à la fois mots, textes et images. Le tout est conçu et construit comme une composition de poème sonore ou de musique, plus particulièrement le hip-hop (pour ses scansions). Basquiat crée du rythme visuel et célèbre la couleur même si ses sujets sont souvent noirs, sombres et violents. L’artiste joue sur la dichotomie. Ce qui est certain, c’est que la revendication de la culture noire est affirmée sans complexe. Des sportifs et des musiciens noirs dont il est admiratif trouvent souvent place dans ses œuvres comme s’il voulait leur donner la reconnaissance et l’importance qu’ils méritent au sein de cette société qui, à cette époque, et aujourd’hui encore, a tendance à reléguer les minorités en arrière-plan de la scène. Parmi ces célébrités : Cassius Clay alias Mohamed Ali, Sugar Ray Robinson, Malcolm X, Charlie Parker sont des sources d’inspiration pour Basquiat. Ce dernier ne cessera jamais de dénoncer l’oppression et le racisme exercés à l’encontre de la communauté noire. C’est sans doute cette détermination et cette franchise percutante qu’on retrouve dans ses toiles qui ont captivé l’attention des influenceurs de la scène artistique et du marché de l’art et qui l’ont propulsé au rang de « star ».

Le rôle d’Andy Warhol

Andy Warhol, le pape du Pop-Art, a eu un rôle déterminant dans l’ascension fulgurante de Basquiat. La première rencontre entre les deux stars s’est déroulée dans un restaurant alors que Warhol déjeunait avec Henry Geldzahler, responsable de l’art contemporain au Metropolitan de New-York. Basquiat leur présenta une collection de cartes postales qu’il a conçues pour se faire un peu d’argent. Warhol en acheta une et Geldzahler rejeta le jeune artiste en affirmant : « C’est trop jeune ». Trois ans plus tard, ce même Geldzahler devint le protecteur de Basquiat, ayant su voir en lui un artiste très prometteur … financièrement. Cette rencontre avec Warhol s’est avérée fructueuse et s’est transformée en amitié profonde. Ils ont collaboré en créant des toiles à quatre mains même si leurs styles étaient très éloignés, mais leur génie fit que cette fusion de styles fonctionna parfaitement.

Basquiat est devenu l’un des personnages les plus fascinants et intrigants de l’histoire de l’art et il continuera d’influencer les artistes à venir. Le côté hybride de son art, résultat d’un mélange de techniques : peinture, dessin, graffiti, collage ont permis à nombre d’artistes de s’en inspirer, de s’en approcher et d’en rendre hommage. C’est l’impact direct de l’apport du prodige. Mais l’art de ce génie va bien au-delà de ce qui est présenté de façon sommaire dans cet article. Sa peinture puissante et complexe mérite davantage d’être explicitée pour comprendre toute la profondeur de l’âme et la plasticité de ses œuvres.