AICHAH SOOGREE

Lundi 21 octobre a ouvert la porte à deux jours de débat à l’Université de Maurice autour de la justice climatique. Sur fond d’action d’Extinction Rebellion à travers le monde et de campagne électorale, ce débat semble tomber à pic. Mais à l’image de la société mauricienne, le cœur même de l’administration de l’université semble abriter des idéologies proches du climatosceptique. En effet, le 3 octobre 2019, la Registrar, qui envoie des courriels sur le calendrier de l’institution, les protocoles en place et les changements concernant ceux-ci, s’est permis d’envoyer la citation qui suit – « A million kids want to clean up the earth. A million parents want them to start with their rooms. » – accompagnée de la réponse d’un journaliste de SkyNews Australia critiquant FridaysforFuture. Cet article, comme nombre de posts sur les réseaux sociaux, pullule autant que les “fake news” sur Greta Thunberg.

Ce qui m’a dérangé dans ce courriel du 3 octobre, c’est l’absence de réflexion scientifique et philosophique du message véhiculé via un médium qui ne permet pas à celui qui reçoit le mail de répondre à tous. Qu’une femme faisant partie de l’académie, participe à un exercice de “gas lighting” ne m’a pas étonné puisque le féminisme reste très abstrait ces jours-ci mais que la Registrar se permet d’afficher ce qui semble être sa philosophie politique en sachant que ses récipiendaires ne pourraient engager de débat m’a outrée, tout comme nombre de mes camarades.

Pour l’amour de la liberté de parole et de discussion – à la base même de l’éducation –, pourquoi ? Pourquoi, chère Registrar, pensez-vous que votre avis politique, qui mérite débat, doit tomber comme une chape de plomb sur des étudiants ? Pourquoi un adulte, que j’imagine de bon sens et mature, trouve normal, qu’au lieu d’avoir une discussion saine avec ses contemporains plus jeunes, que c’est mieux de les pointer du doigt ? Pourquoi la Registrar d’une institution, qui promeut la science, répercute-t-elle de tels arguments ?

Si l’actrice Jane Fonda ou encore le scientifique James Hansen et bien d’autres trouvent normal qu’il y ait urgence, jusqu’à se faire arrêter pour manifester de manière pacifique pour le climat, le courriel de la Registrar de l’Université de Maurice traduirait le manque de sensibilité, pas seulement d’une génération, mais aussi d’un pan d’intellectuels. Nous nous retrouvons aujourd’hui avec des universitaires très centristes, et cela se ressent. Le déficit en analyse, que ce soit au niveau des femmes par rapport à la politique, de l’économie ou du droit, est flagrant. Au-delà de la philosophie politique à laquelle on adhère de manière consciente ou inconsciente, le manque de respect des valeurs quant à la discussion académique et de la recherche est là. Il y a des perles dans cette université, des professionnels férus de leurs filières, par ses impacts sur la société, qui inspirent le respect, l’envie de se lancer dans ce que la recherche a de meilleur… et ceux qui sont passionnés par le vide que laissent leurs cours dans la tête des étudiants. Il n’y a pas si longtemps un “lecturer” de sociologie s’est permis de menacer ses étudiants qui pourraient être critiques envers son travail. Et c’est là où le bât blesse. Non content d’avoir un système éducatif élitiste où des enfants passent leur temps à courir jusqu’au HSC, il faut de plus en faire de parfaits petits soldats, donc des citoyens qui ne critiquent pas ceux qui se situent plus haut. La critique intelligente s’apprend, et cet apprentissage est bruyant. Aucun diplôme n’est requis, mais cela demande énormément de patience et de temps. Nombre d’articles ont expliqué pourquoi les femmes sont au-devant du mouvement climatique, pourquoi le patriarcat réagit aussi violemment, mais notre classe politique, surtout celle se clamant de gauche, comprend-elle que le changement de système va au-delà de la symbolique ?

Aujourd’hui, on se retrouve avec une société civile défaillante parce qu’on décourage le débat, on incite au silence. Le résultat est des politiciens bas de gamme, ne proposant pas de vrai changement sociétal, mais aussi une orientation vers du vide, du superficiel, la peur de s’engager pour ses idées. Aujourd’hui, à l’ère de Facebook et de l’amnésie constante, nous oublions souvent par exemple que Nestlé s’approprie des sources d’eau dans d’autres pays, que le logement social n’a pas avancé, que les plages et les forêts deviennent privées, que rien n’a été fait pour augmenter la production d’énergie renouvelable, que la dignité des gens est liée au changement de système et à la justice climatique.

Avec les FFF, on a vu le visage du patriarcat avec Trump et compagnie; on a aussi vu le nombre de “fake news” sur Greta Thunberg mais on a surtout vu que le changement n’est pas confortable pour tout le monde. C’est clair qu’aujourd’hui, les options sont là pour se défaire de l’énergie fossile, du système de production actuelle… mais à l’image du fascisme, la peur amène des arguments farfelus.

Alors, pour une fois, ayons une vraie discussion, face à face, pas via des algorithmes ou encore des écrans. Soyons prêts à se poser les bonnes questions tant pour la campagne électorale que pour le changement climatique. System change !