Comment ne pas choisir ici de nous adresser à ces jeunes générations mauriciennes des années 80 et 90 qui, soutient-on à tort ou à raison, souffrent pour bon nombre d’un déficit en conscience politique, au pis d’un « vide idéologique » ? Une telle conjoncture, clairement illustrée par le manque chronique d’un engagement politique, l’impertinence ou encore le caractère insultant d’une ribambelle de posts sur Facebook, a fini par laisser le champ libre à d’indécrottables figures du mainstream politique local qui commettent impunément des attentats à la pudeur démocratique.
En France, les générations post-Mai 68 ont été affublées de ce fameux « vide idéologique », terme impliquant, entre autres choses, une déconcertante passivité et l’impossibilité immédiate de se mobiliser pour mieux déconstruire, contrairement à ce qu’ont accompli leurs prédécesseurs – ces soixante-huitards qui, eux, ont eu l’outrecuidance de descendre dans la rue pour interdire… que l’on interdise. En toute connaissance de cause, les auteurs de slogans chocs populaires (« Il est interdit d’interdire », « Soyez réalistes, demandez l’impossible ») auront opéré une brèche dans le système arbitraire ; défiant le brouillard policier qui cible les glandes lacrymales (et pas que), pour enfin ouvrir et redéfinir de nouveaux espaces de liberté… Une action rebelle, certes, mais qui tire sa légitimité d’une pensée qui n’entend pas rester les bras croisés à se morfondre.
Complexe d’infériorité…
L’histoire des idées ne cessera de s’interroger sur les grands et petits récits de Mai 68, ses troublantes contradictions, ainsi que sur l’incidence d’un tel mouvement sur la société française. D’ailleurs, toute l’année 1968 avait fait bouillir la marmite de la revendication politique des étudiants à travers le monde. On songe au “Printemps de Prague” en Tchécoslovaquie, au soulèvement estudiantin contre la guerre du Vietnam à Chicago, à la contestation du régime polonais et au coup de force des étudiants japonais à Tokyo, entre autres. Tant cette présence était notable sur le terrain de la confrontation idéologique et de l’action, les générations suivantes intimidées n’ont pu que faire pâle figure, allant même jusqu’à développer un certain complexe d’infériorité vis-à-vis de cette génération « mythique » qui, elle, aurait été à la hauteur de son audace de jeunesse et de sa culture politique nourrie par le contexte social. Si ce complexe est avéré, la tâche de se remettre en question pour avancer s’annoncera ardue.
À Maurice, l’ignorance ou la méconnaissance des empreintes politiques, culturelles et idéologiques de notre passé est telle que la révolte estudiantine de Mai 75 sur le pont de la Grande-Rivière-Nord-Ouest – ayant pourtant généré au premier abord une vraie mouvance intellectuelle – aura finalement laissé bien des années plus tard dans son sillage, des feuilles mortes, jaunies et flétries par l’inaction, le doute et la frustration… Semblable au refroidissement de la lave qui, dans son lent processus, ne bouscule plus les idées fixes et globuleuses, mais se cristallise dans la complaisance pour, aussitôt, se figer dans la facile acceptation d’un sort que l’on estime indubitablement voué à l’échec.
Notre jeunesse actuelle subit sans cesse les contrecoups d’un système de gouvernance aux idées bien arrêtées et dont les réflexes de défense auront vite fait d’anticiper et de contrecarrer l’étendue de tout mouvement de masse à caractère divergent. Les moindres résurgences d’ardeur et de conviction dans la préparation des descentes de rue, de l’élaboration des débats philosophiques éclairés et d’un renouveau intellectuel au sein des trop rares milieux contestataires de l’île sont surveillées de plus près qu’on ne le soupçonne. Comment éviter de succomber à cette insidieuse paranoïa, qui tend à parasiter la démarche individuelle ou collective d’une contestation citoyenne constructive ? Comment participer de la nette décrispation de ce fort potentiel d’intervention qui sommeille toujours au sein de la société civile ? Pourtant, les initiatives citoyennes à l’ambition de débattre autrement prennent de la hauteur. Mais à trop vouloir privilégier la forme dans certains cas, le fond de la pensée finit par s’empêtrer dans une posture citoyenne bling-bling – à la limite du vulgaire –, qui ne cherche, en vérité, qu’à s’afficher à tout coin de rue pour épater la galerie. Un peu à la manière de ces politicards qui se bombent le torse au moindre ruban coupé dans quelque patelin perdu et oublié.
Le cerveau sur pattes…
L’expression « cerveau sur pattes » vint ponctuer un bel hommage radiophonique rendu à Pierre Bourdieu en 2002 par un jeune éclairé d’une banlieue française, qui avait su jauger la pertinence des travaux de cet immense « sociologue de combat ». Retrouvons le sens et les significations de l’éthique personnelle et du vrai combat ! Devenons des « cerveaux sur pattes » ! Ce serait une parmi tant d’autres solutions à ce fléau qu’est l’indifférence citoyenne, en particulier celle – encore plus cruelle – des (prétendus) intellectuels. Liguons-nous contre le fatalisme qui gagne nos foyers et se déploie à visage découvert dans nos rues ! Nous en sommes tous capables en dépit du confort de la servitude volontaire à laquelle, bien souvent, nous subordonnons nos consciences. La dialectique entre la pensée et l’action mérite d’être interrogée à nouveau et vécue au service des autres.
Bien entendu, il convient de prendre note de cette bonne vieille matière grise des années 50, 60 et 70 et des prises de position antérieures au plan local – qui se délectaient de débats avant-gardistes et polémiques. Jadis, les clubs de réflexion urbains et autres baïtka du village – avant que la bête politique de bas étage ne vienne galvauder leur mission première – s’inscrivaient dans un élan pédagogique et fraternel. On apprenait à (re)penser, à démystifier et à éprouver nos connaissances dans le respect des valeurs. En ces lieux se tissaient les liens d’une conscience nationale malgré certains malheureux événements et préjugés qui avaient la dent dure. Tout en gardant en mémoire ce passé rempli, il serait tout aussi constructif d’orienter le sens de l’action vers de nouveaux idéaux.
Crever l’abcès du « vide idéologique » ne sera alors qu’un premier pas dans l’entreprise de cette jeunesse mauricienne, qui saurait comment opérer une rupture concrète d’avec les mécanismes corrompus du passé et du présent en vue d’assurer la pérennité d’une société transformée ou remastérisée. Ses compétences académiques lui seront d’un apport certain, mais au-delà, pour le plus grand nombre, il faudra relever le défi permanent d’acquérir une forte culture générale, une conscience politique documentée et renouvelée, avant de se projeter différemment dans la passionnante expérience d’une intelligence politique (émotionnelle) tournée vers les attentes du peuple. Sans complaisance aucune et dans les meilleurs délais.