Tout fout le camp au paradis… C’est la première fois que je ressens un sentiment de « rupture » avec mon pays natal. Je ne le reconnais plus, je le vois et je le sens dans une pénombre sans précédent. J’ai toujours manifesté le plus grand enthousiasme et une certaine détermination à rentrer à la maison à la fin de mes études. Aujourd’hui, en réfléchissant à mon avenir, je n’arrive pas à me projeter un instant chez moi. C’est une situation qui me rend profondément triste. Elle s’impose à moi et à d’autres à contrecoeur. Je lutte aujourd’hui pour une décision qui semblait aller de soi hier. Qu’est-ce qui a changé ? J’ai l’impression que mon pays se referme sur lui, dans une noirceur impénétrable, la mine est sombre et les portes se ferment devant mon envie et ma bonne volonté de faire pour ma patrie ; pas de régénération comme annoncé, mais un pourrissement certain se profile.
Nous avons connu dix années de décadence sous un personnage destructeur, et ravageur, qui a fini dévoré par sa propre personne et ses innombrables travers. Il aura laissé le peuple à bout de forces cependant ; un peuple à la merci de requins affamés de pouvoir et assoiffés de vengeance. Aujourd’hui, je suis en colère contre ceux-là, charmeurs et soi-disant compatissants. C’est bien beau de donner dans le pseudo-populisme, mais il faudrait que les discours racoleurs de la période électorale trouvent un certain écho dans la réalité. À lire et à suivre vos interventions, on croirait que vous êtes toujours en campagne et « vire mam » par ci et « vire mam » par là, cessez donc. Cela nous insupporte ! Je vais vous le dire de la manière la plus simple qui soit, car le pays que vous laisserez derrière vous, sera celui dont ma génération héritera ; « nous saturons et nous en avons assez ! » Nous avons besoin de concret. Il y va de notre santé mentale en tant que peuple, tenu en haleine depuis trop longtemps. Ne le voyez-vous pas, nous nous essoufflons lentement… Vous êtes responsables de cet état d’esprit dégringolant et morose. Je vous en veux et je vous accuse pour cela, car vous malmenez ma terre, mes frères et mes soeurs. Vous faites mine d’écouter mais vous êtes aussi sourds que les autres et vous avancez avec vos oeillères dans votre grand « nettoyage » qui met en lumière vos propres dérives et abus. Comme vos prédécesseurs, vous êtes bien partis pour vous enterrer tout seul. Le trou est déjà bien profond. Vous nous entraînez cependant dans cette chute folle ; le peu de sentiment de sécurité et de confiance que nous avions en l’avenir, nous échappe au fil des jours et cela ne peut plus durer.
Nous sommes dans une impasse, nous stagnons, et tout se resserre, je suffoque pour vous qui êtes là-bas, pour nous, je n’aime pas ce sentiment… Il est tellement fort que je le perçois même en étant loin. Nous devons nous organiser et je parle là d’une résistance contre la dictature qui s’installe. Vous en avez conscience, vous qui le vivez au plus près. La police devient milice et les institutions qui sont censées prévenir contre la corruption et faire preuve d’impartialité sont à peine crédibles. Je n’ai jamais compris comment cela serait possible en sachant que les boards sont constitués de parachutés politiques, de proches. Mais bon ! Nous nous en accommodons, comme pour tout. Je rajouterai aussi, à qui veut bien l’entendre, papa ou Premier ministre, dans certaines situations il faut pouvoir choisir et prendre du recul et ne pas être omniprésent. On attend une autre posture d’un Premier ministre que celui de qualifier un jugement de la Cour de « mauvais » car il implique le fils prodigue. À vrai dire, cela vaut pour plus d’un au gouvernement et nous avons presque envie de leur hurler : « Occupez-vous de vos ministères au lieu de jouer aux justiciers et de fourrer vos nez partout ! ». Le « chacun à sa place » vous ne connaissez pas visiblement.
Au fur et à mesure que je vous écris, je comprends aussi que je n’ai pas envie d’abandonner ; ce serait me trahir moi-même, mes convictions, et vous ne devriez pas non plus. C’est à nous de forcer le changement, donner les clés de la baraque et dire « faites », ce n’est pas ainsi que cela fonctionne ; les abus n’ont cessé et ne cesseront pas, tant que nous nous tiendrons à l’écart… Nous sommes des inconscients et des incapables en tant que peuple, disons-le, acceptons-le et passons à l’étape d’après (Nous les laissons faire au gré de leurs humeurs, de leurs plans personnels et de leur folie. Regardez-les bien, ces gens qui nous gouvernent, regardez-les bien… des vendeurs de rêves, des « endormeurs », et regardez-vous, en train de sombrer sous leurs coups.) Nous devons d’urgence nous remettre en question, retrousser nos manches et nous investir dans notre pays, nous, le peuple, chacun de nous, du plus petit au plus grand, tout doit changer. Il faut se réinventer sinon ce sera l’asphyxie ! Nous devons commencer à faire les choses consciemment, réfléchir et oser. Guidez vos enfants pour qu’ils soient mieux que vous ne l’avez été, car nous avons loupé le coche ces vingt dernières années. Nous nous sommes laissés vivre, ancrés dans notre fatalisme et notre léthargie, dans cette médiocrité qui nous pousse à accepter tout et n’importe quoi, et aujourd’hui nous peinons à nous libérer de tout ce qui s’est mis en place, de ces générations de « dirigeants traîtres » que nous avons intronisées naïvement, car nous sommes incapables d’OSER et de RÉAGIR… Mes mots sont durs, et pourtant ce n’est pas dans ma nature. Mais les temps le sont ! Sortez la tête du trou ! Nous avons peur des représailles, pour nos emplois, tous un peu, c’est vrai, moi aussi, et il n’y a rien de normal dans cette situation. C’est cela que nous devons nous dire aujourd’hui. Les questions que je me pose toutefois : sommes-nous assez mature en tant que peuple pour mener cette fronde ; sommes-nous humainement fiables et solides pour faire primer le bien commun au-dessus de tout ce qui nous divise, de cette peur du changement qui a fait de nous une nation sclérosée, avec des dirigeants inamovibles qui nous vendraient pour faire perdurer leur règne ; sommes-nous ce peuple engagé dont notre pays a grand besoin ? Vous le savez, les années à venir seront lourdes à porter car il faudra tout reconstruire ! Actuellement, notre pays tâtonne dans le noir, mais combien de temps allons-nous continuer ainsi ?